Il existe des rencontres qui changent le cours d’une vie, vous diront-ils. Ils, ce sont Fabienne Maman et Nedir Benkhelifa, co-fondateurs de BOA Light Studio, un collectif qui manie l’art et la lumière avec grâce, observation et philosophie pour donner vie à des projets uniques poursuivant leurs histoires de jour comme de nuit. Le collectif sculpte architecture et paysage nocturne un peu partout dans le monde.

 

Racontez-moi la genèse de BOA…

BOA est née d’une rencontre autour de Yann Kersalé et son travail précurseur de plasticien lumière croisant architecture, art plastique, art visuel, art cinétique… Œuvrer à ses côtés nous a permis de nous rejoindre sur la lumière et l’interaction entre la nuit, l’architecture, le design et le sensible. Nos aspirations ont peu à peu évolué et nous avons créé BOA dans la continuité du travail de la lumière et la recherche, avec notre sensibilité et nos références, beaucoup plus contemporaines, intégrant la vidéo, de nombreux artistes. Nedir est également photographe à ses heures gagnées, ce qui apporte beaucoup à notre approche.

Nous sommes un collectif pluridisciplinaire. Nous nous immisçons au sein du travail des architectes comme nous créons nos propres sujets d’installations artistiques. Nous pouvons collaborer avec des artistes sonores, créer une ligne de lampe, etc. Nous ne voulons pas nous enfermer dans l’architecture, la scénographie, le traitement de façade ou le nightscaping.

Nous réfléchissons beaucoup sur le thème de la nuit avec des chercheurs, géographes, sociologues, philosophes, architectes et designers. Tant et si bien que nous avons créé le Think Tank de la Nui, au lendemain du confinement. La nuit joue un rôle important dans notre équilibre vital. Nous explorons la nuit avec notre ressenti, à travers l’histoire, nous créons des discussions en projetant des extraits de films… Chaque édition s’articule sur un thème : la violence, la fête, etc.

Affiche réalisée à partir du 3e TTK Think Tank de la Nuit, conçu et organisé par BOA avec une sélection de penseurs de divers horizons © DR

Comment travaillez-vous avec les architectes ?

Lorsque nous commençons à travailler sur un projet, nous avons besoin d’entrer en discussion avec l’architecte. Nous dévions un peu du sujet pour aborder l’aspect social, la posture philosophique et politique, le contexte urbain, le rapport à la ville. Ces grands détours nous permettent d’identifier le sens que nous voulons ajouter au projet. Chaque architecte dispose d’une approche différente. Certains recherchent une narration sur la partition nocturne du projet, d’autres sont beaucoup plus visuels ou présentent des envies plastiques. Nous sortons de notre zone de confort pour trouver un vocabulaire commun avec leurs approches. Certains vont rechercher la valorisation par la lumière, et d’autres un effacement.

Nous allons puiser de l’inspiration et de la créativité partout, que ce soit dans la mode, le design, le street art, les œuvres cinématographiques… Michael Mann aime filmer la nuit. La série Euphoria propose une photographie incroyable de la nuit. Cela fait bientôt 16 ans que nous exerçons ce métier, et nous ne nous ennuyons toujours pas !

Ces perceptions du rôle de la lumière dans la ville sont-elles différentes en fonction des pays dans lesquels vous intervenez ?

Chaque ville, chaque pays a sa pratique de la nuit. En Arabie Saoudite, la population vit surtout la nuit car les températures sont plus clémentes. Il est est agréable de voir les quartiers prendre vie pour ce que nous appelons la nuit culturelle. Les parcs sont pleins d’enfants, des cyclistes arpentent la ville. Cela sous-tend une exigence maximale sur les traitements des paysages nocturnes. Aux USA, la réversibilité d’une installation sur la façade de la Villa Albertine, en face de Central Park, était un sujet plus important que son impact lumineux.

Où que nous intervenions, nous ne pouvons en revanche soustraire notre travail à l’écologie. Nous essayons de faire avancer la démarche environnementale un peu plus loin à chaque réalisation.

Quel projet rêveriez-vous de mettre en œuvre au cours des prochaines années ?

NB : Je rêverais de concevoir un projet uniquement avec des bougies.

FM : J’aimerais réaliser encore davantage d’installations artistiques, des installations qui s’inscrivent dans du land art.

Quelle figure aimeriez-vous saluer à l’occasion de cette interview ?

Nous devons citer Julio Le Parc, artiste cinétique argentin qui joue avec la transparence des matériaux et le mouvement afin que ses œuvres expriment toute leur puissance avec la lumière artificielle. Nous pourrions également saluer Tarantino, Yann Kersalé, mais arrêtons-nous sur une phrase de Léonard de Vinci qui signifie beaucoup pour nous : « La simplicité est la sophistication suprême ».

Projet en cours de construction à Riyadh, ILMI Museum, Musée des Sciences, pour lequel BOA a conçu la mise en lumière dynamique extérieure du Globe, le paysage, les intérieurs et un «Permanent Rainbow» intérieur © DR

Par Annabelle Ledoux

Couverture : CINETICO-RAMA, sculpture pérenne de lumière pour le Domaine de l’Olivette, un repère sensible qui s’ancre naturellement dans le paysage méditerranéen vibrant d’ombres et de lumières. © DR

— Retrouvez l’article dans Archistorm 136 daté février – mars 2026