Une transformation ambitieuse signée PCA-STREAM pour AXA. Entre héritage et anticipation, le siège social repensé conjugue durabilité, hospitalité et intelligence spatiale.
Une vision stratégique de l’architecture
L’architecture engage une forme de patience. Elle s’élabore dans la durée. Les cathédrales, avec leur lenteur, leur rigueur et leur attention portée à chaque détail, rappellent que construire suppose d’abord un projet, une vision. Dans cette logique, le nouveau siège social du Groupe AXA a été conçu comme une respiration urbaine, un lieu capable d’articuler usages, responsabilités et beauté. Notre ambition était de prolonger la dynamique initiée dès l’origine de cet ensemble, lorsque Claude Bébéar avait fait appel à l’architecte Ricardo Bofill pour réunir ces différents bâtiments. Le site combinait élégamment histoire et modernité, au point de s’imposer comme l’un des meilleurs ensembles tertiaires de son époque. Mais le projet avait logiquement vieilli après presque trois décennies. Pour rester fiers de ce site unique, nous devions rester fidèles à son esprit pionnier.
La transformation engagée ne relève ainsi pas d’une volonté de rupture, mais d’une triple ambition : moderniser le lieu, le penser à l’aune des profondes mutations des conditions de travail, notamment avec le télétravail, en faire une incarnation des grands engagements d’AXA. Débutée avant la pandémie de Covid-19, cette réflexion rejoint les nouveaux enjeux des bureaux, qui doivent plus que jamais offrir des espaces de travail choisis, mais aussi répondre aux aspirations des jeunes générations en quête de sens et d’engagement. Le projet s’est ainsi structuré autour de trois intentions principales, avec tout d’abord un travail sur les flux, afin de créer les conditions de la rencontre, car les échanges sont à l’origine des meilleures innovations. La deuxième intention était de faire entrer la nature au cœur du bâtiment. Elle apaise, oriente, rééquilibre, permet de remettre en perspective et de réfléchir sereinement. Son intégration au projet, dans les matériaux comme dans les usages, offre une source d’inspiration constante, qui aide à prendre de meilleures décisions. Nous avons enfin voulu privilégier l’ouverture vers l’extérieur.

Transformer sans démolir : un acte éthique
Matignon 2025 ne détruit pas : il transforme et enrichit. Le projet, en ce sens, devient un acte de lecture, une manière de relier les strates d’un lieu pour en révéler les potentialités enfouies. La transformation n’est ni une contrainte ni un enfermement, elle est une philosophie de projet. Le siège d’AXA, réhabilité au cœur d’un tissu urbain dense, incarne cette nouvelle pensée et milite pour des interventions plus justes. Il s’agit de sutures fines, d’ajustements précis, d’amplifications maîtrisées. L’architecture ne se substitue pas : elle s’insinue et relie.
La transformation commence toujours par un constat : ici, avenue Matignon, le site est hétérogène, stratifié. C’est un « palimpseste » composé d’un hôtel particulier du XVIIIe siècle, d’extensions des années 1990 signées Ricardo Bofill et d’un bâtiment des années 1950. Plutôt que d’en nier la diversité, il s’agit de la faire résonner. La transformation devient ici la plus belle manière d’amener les époques à dialoguer. Elle devient aussi une façon de penser la matière. Là où la démolition serait énergivore, la transformation économise. Elle respecte, recycle. Elle recompose à partir du construit. Moins de carbone et plus de sens, comme une évidence.
« Construire un siège compatible avec l’horizon climatique est ainsi devenu une manière d’incarner ce que nous défendons au quotidien : l’engagement et la responsabilité sur le temps long. » Antoine Gosset-Grainville, président du Conseil d’administration d’AXA
Un architecte à l’écoute du monde
Il est des agences qui construisent. D’autres qui pensent. PCA-STREAM fait les deux. Et davantage même : elle refuse de séparer ces deux mouvements. Penser pour construire. Construire pour penser. À l’origine de ce projet singulier, un architecte : Philippe Chiambaretta. Formé à l’École des Ponts et Chaussées, diplômé du MIT, ancien directeur du Taller de Arquitectura de Ricardo Bofill, il fonde son agence en 2000 avec la volonté d’ouvrir l’architecture à d’autres disciplines. D’y faire entrer l’art, la science, la philosophie, l’écologie, la littérature… Non par seul goût du métissage, mais par nécessité. Car le monde change, et vite. Face aux enjeux écologiques, sociaux et technologiques contemporains, l’architecture ne peut plus faire comme si elle était seule, comme si elle savait déjà tout. Le nom même de l’agence en dit long : PCA-STREAM. PCA, pour l’agence d’architecture ; STREAM, pour sa plateforme de recherche. Deux entités, un seul corps. Cette double nature est la signature de l’agence. Elle analyse les mutations de la ville, du vivant, du travail, elle explore les nouvelles formes d’hospitalité et de sociabilité.
Elle publie, débat, interroge. La revue Stream incarne ce projet éditorial ambitieux : philosophes, anthropologues, artistes, économistes, scientifiques, climatologues s’y croisent pour penser la complexité du monde. Mais la pensée, chez PCA-STREAM, ne reste pas dans les livres. Elle descend dans la matière. Chaque site est lu comme un palimpseste. Chaque bâtiment comme une entité en devenir. Il ne s’agit pas d’imposer une esthétique mais de révéler des potentiels, de dialoguer avec l’existant, d’augmenter ce qui est là. La transformation est ici un principe fondateur. Travailler avec l’existant, prolonger plutôt que démolir, réparer plutôt que remplacer : cette approche, qui avait nourri le mémoire de diplôme de Philippe Chiambaretta, constitue désormais son quotidien. L’architecture devient un acte de transition. Elle est envisagée comme une négociation patiente avec le temps, les usages et les ressources.
« L’architecture ne conçoit plus des objets, elle régénère des milieux. »
Sobriété, frugalité, réemploi : pour un bas-carbone assumé
Le projet Matignon 2025 ne traite pas le bas-carbone comme une contrainte à respecter, mais comme une opportunité de repenser la matérialité du projet dans son ensemble. Ce n’est pas une soustraction de l’architecture, mais sa reformulation complète. Cet exercice appelle la conception d’une écriture sobre, dense, contextuelle, où chaque résolution contribue à une trajectoire soutenable. La démarche bas-carbone commence par l’adoption de la transformation plutôt que de la démolition. Le projet conserve les structures existantes, préserve les façades et verrières du 25 avenue Matignon, réorganise les circulations, optimise l’usage de chaque volume. Ce travail sur le déjà-là réduit considérablement les émissions liées aux fondations et à la structure, souvent les plus lourdes dans le bilan carbone d’une opération. Ce choix suppose cependant une lecture fine de l’existant, afin d’élaborer une stratégie d’intervention douce. L’attention se porte ensuite sur les matériaux employés. Le recours aux matériaux biosourcés participe d’une logique de stockage du carbone.
Le réemploi, également central dans le projet, contribue tout autant à cet objectif, de même que la géothermie. Mais l’enjeu ne se limite pas au carbone chiffré. Il touche à la valeur symbolique de la frugalité. Une esthétique nouvelle émerge, basée sur la retenue et le choix de la matière juste. Cette architecture sans excès n’est pas sans expression. Frugale, elle retient la densité du sens plutôt que l’abondance des effets.
Nature, jardin, écosystème : réintégrer le vivant
Le jardin du XXIe siècle, tel que le conçoit PCA-STREAM, associé à Coloco, Camille Muller et Mugo, à travers le projet AXA, n’est ni une réminiscence nostalgique du jardin classique, ni une utopie hors-sol. Il est une réponse tangible aux défis contemporains. Au risque de la contradiction, il est un « artefact naturel », autrement dit une hybridation maîtrisée entre l’ingénierie et l’écologie, entre l’esthétique et la performance. Ce jardin est d’abord « résilient ». Il s’adapte, anticipe et régule. Son sol est reconstitué, riche en micro-organismes, capable de capter l’eau de pluie, d’en ralentir l’écoulement, d’éviter la saturation des réseaux. Ici, chaque creux devient un bassin d’orage potentiel, chaque bosquet, un climatiseur silencieux. Ce jardin est ensuite « multi-serviciel ». Il est à la fois un refuge, un espace de travail, un corridor écologique et un îlot de fraîcheur.
Créer un tout : la magie du sous-sol et des flux
Le projet Matignon 2025 réussit à les réunir. Ce lien ne passe pas par un geste architectural spectaculaire. Il s’installe plus bas, sous le sol, là où l’architecture cesse d’être façade pour devenir volume et épaisseur. Dans ce sous sol recomposé, un espace s’ouvre. Ce n’est ni un hall, ni un simple socle. C’est une agora. Un cœur discret, enfoui, mais central.
L’innovation comme expérience sensible
Dans le projet Matignon 2025, cette ambition est portée à une échelle rare, puisque ce ratio — jardin inclus — représente près de 50 % des surfaces utiles. Alors que le bâtiment originel, dans sa logique solennelle et cloisonnée, empêchait la rencontre, la transformation du site propose désormais des lieux de convivialité, des circulations généreuses, des terrasses ouvertes… En sous-sol, un « hub » aux allures d’agora favorise la rencontre. La sérendipité ne relève pas du luxe, elle est une stratégie, voire une condition essentielle pour une société contemporaine.
« Transformer signifie reconnaître que l’architecture n’est pas un objet figé. »

Trajectoire 2050 : le siège d’un futur possible
La neutralité carbone n’est plus une option : elle constitue, depuis l’Accord de Paris, l’horizon commun des acteurs de la construction et de l’immobilier. Le projet Matignon 2025 s’inscrit pleinement dans cette trajectoire, avec l’ambition claire de faire de cet ensemble tertiaire un actif exemplaire à l’horizon 2050, à la fois sobre, adaptable et durable. Pour cela, l’Atelier Franck Boutté a construit une stratégie articulée autour de trois piliers : le réemploi, la performance énergétique et la décarbonation. Le premier geste fondamental est de composer avec l’existant. Plutôt que démolir pour reconstruire, l’opération conserve les structures porteuses, les planchers, les façades en pierre et celles en verre du 25 avenue Matignon. Ce choix architectural et technique, sobre en carbone, valorise les ressources déjà mobilisées.
Il s’inscrit dans une logique de circularité matérielle, qui consiste à ne pas produire ce qui existe déjà, à minimiser l’apport de matière neuve et à prolonger la vie des composants. La sobriété ne doit toutefois pas se limiter à la construction, mais se prolonger dans l’usage. L’enveloppe des bâtiments a ainsi été entièrement repensée pour réduire les besoins énergétiques. Menui series performantes, isolation renforcée, protections solaires adaptées à chaque orientation : les apports indésirables sont maîtrisés, les déperditions limitées. En parallèle, des systèmes passifs — plafonds et planchers rayonnants, ventilation naturelle, rafraîchissement végétal, inertie thermique — permettent de limiter le recours aux équipements mécaniques. La question de l’énergie est également repensée de ce point de vue des équipements : une géothermie sur pieux assure la majeure partie des besoins en chaud et en froid, complétée par un raccordement aux réseaux de chaleur et de fraîcheur de la Ville de Paris, tous deux décarbonés. Cette hybridation vertueuse garantit la stabilité énergétique du site, tout en réduisant son empreinte carbone.
Les résultats sont à la hauteur des ambitions. Par rapport à l’état initial (2018), les consommations ont été réduites de 70 % sur l’ensemble des usages. Le chauffage et l’eau chaude sanitaire affichent une baisse de 86 %, le refroidissement chute de 92 %, et les consommations électriques sont réduites de moitié. L’opération est d’ores et déjà conforme aux trois seuils du décret tertiaire — 2030, 2040, 2050 — en valeur relative comme en valeur absolue. Ce projet, situé au cœur du Triangle d’Or, ne se contente pas de réhabiliter un siège : il pose les jalons d’une nouvelle manière d’habiter l’architecture tertiaire.

Fiche technique :
Maîtrise d’ouvrage : PCA-STREAM pour AXA
Architectes : PCA-STREAM
Entreprises : MOEX : ARTELIA, BET Façades : VS-A, BET Fluides : POLLEN, BET Environnement : FRANCK BOUTTÉ, BET VRD : GEXPERTISE, BET HYDRO/GÉOLOGIE :GINGER BURGEAP, BET Restauration : RESTAURATION CONSEIL, Économiste : CEE / SCB, Acousticien : AVEL, Paysagiste : COLOCO / CAMILLE MULLER ; Bureau de contrôle et SPS : SOCOTEC, Accessibilité : ACCESMETRIE, Concepteur lumière : SEE2 / PHILIPPE ALMON, Géomètre : GEXPERTISE, Conseil sécurité incendie : CSD
Surface : 19 480 m2
Programme : Bureaux
Par Jean-Philippe Hugron
Toutes les photos sont de © Salem Mostefaoui
— Retrouvez l’article dans archistorm 133 daté juillet – août 2025

