Depuis près de trente ans, le développement d’Euralille 1 et 2 a posé à Lille les fondations d’une ambition urbaine révélant le potentiel qu’offre la reconfiguration des infrastructures autour des anciens remparts. Dans la continuité de cette dynamique, la démolition de la barre Marcel Bertrand et le projet de rénovation urbaine de Concorde, situés de part et d’autre de la Porte des Postes, ouvrent une nouvelle séquence de transformation. Il s’agit à la fois de réintégrer un territoire enclavé entre le centre et le périphérique au sein des dynamiques métropolitaines, et de poursuivre un travail de résorption de la fracture urbaine entre le sud de Lille et son centre historique.
La construction de la nouvelle Cité Administrative associée à l’ouverture du centre commercial Lillenium et d’un complexe cinématographique annonce l’émergence de nouveaux usages dans le quartier. Après deux années de travaux, le nouveau site a été inauguré le 18 janvier 2024. Pilotée par Bouygues Bâtiment Nord-Est, sous la maîtrise d’œuvre des agences Valode & Pistre et Coldefy, cette opération est considérée comme l’un des plus importants chantiers de l’État de ces dernières années. Déployée sur 38 400 m² et organisée autour de cinq bâtiments indépendants reliés entre eux par une rue intérieure, la Cité accueille près de 2 000 agents répartis entre une vingtaine de services publics.

© Charles Mangin
Approche urbaine et composition des volumes
La nouvelle Cité Administrative d’État s’inscrit au sein d’un tissu urbain complexe et composite, où coexistent les vestiges de l’ère industrielle, de grands équipements du XIXe siècle tels que l’Hôpital de la Charité et l’Hôpital Saint-Antoine, ainsi que des programmes plus contemporains comme l’Hôtel de Police, la Halle de Glisse ou la Chambre des Métiers. Au sud de Lille, en lisière de l’autoroute A25, le site est bordé au nord par le boulevard de Strasbourg et à l’est par l’impasse Duguesclin. L’entrée piétonne principale est installée sur le parvis, en lien direct avec l’espace public. Il bénéficie ainsi d’une triple accessibilité, à la fois depuis le parvis, le long du boulevard et via l’impasse.
Ce contexte urbain remarquable induit plusieurs contraintes d’ordre architectural. La configuration allongée du terrain est exploitée pour dessiner un ensemble d’îlots, à l’image d’un archipel. Ce dispositif offre des réponses multiples aux enjeux programmatiques, liées notamment à l’insertion urbaine, au respect de l’échelle humaine et à la lisibilité fonctionnelle, ou encore à la flexibilité et l’évolutivité des usages. La répartition des volumes tire parti de la configuration étirée de la parcelle ; cinq bâtiments indépendants, mais reliés par une rue intérieure, structurent le site ponctué de jardins. Une telle composition en plots reliés entre eux génère des respirations visuelles et favorise la continuité du tissu urbain.
Les édifices sont alignés aux limites du parvis et du boulevard de Strasbourg. L’interruption volontaire du bâti dans l’axe de la rue Bayard renforce cette volonté d’ouverture par la création de porosités. À l’est, du côté de l’impasse Duguesclin, le recul du bâtiment permet l’organisation des flux d’entrée, tandis qu’une large bande libre au sud protège de la proximité avec le périphérique. L’accès principal sur le par vis est marqué par un porche monumental visible et identifiable depuis la ville.
« La façade est fragmentée en séquences de tailles et de hauteurs variées afin de rompre toute monotonie visuelle. Les porosités végétales et la dissymétrie des volumes assurent une protection acoustique, tandis que la rue intérieure agit comme un écran entre le périphérique et les jardins traversants. »
Expression architecturale des façades
L’écriture des façades varie d’un bâtiment à l’autre pour conjuguer performance, lisibilité urbaine et qualité d’usages. Leur traitement change en fonction de l’orientation, afin d’assurer une protection solaire optimale en période estivale, tout en favorisant les apports solaires passifs en hiver. Les matériaux associent des panneaux métalliques opaques à des vitrages performants pour garantir une protection contre les intempéries. Au rez-de-chaussée, un dispositif spécifique de lames métalliques blanches protège les espaces des regards extérieurs tout en préservant l’apport de lumière naturelle.
Les façades alignées sur le boulevard de Strasbourg sont rythmées par de longs bandeaux horizontaux en métal blanc. Les habillages verticaux du soubassement sont réalisés en matériau minéral de teinte claire. Aux étages, l’absence de trumeaux verticaux permet de créer de larges fenêtres continues sur la ville. Au sud, face à l’autoroute, la façade est fragmentée en séquences de tailles et de hauteurs variées afin de rompre toute monotonie visuelle. Les porosités végétales et la dissymétrie des volumes assurent une protection acoustique, tandis que la rue intérieure agit comme un écran entre le périphérique et les jardins traversants. L’ensemble du traitement des façades, alternant aluminium blanc et gris foncé, compose un jeu de rythmes variés qui anime la perception depuis le périphérique.
Qualités environnementales
Le projet de la Cité Administrative s’inscrit dans une démarche environnementale exigeante. 700 tonnes de matériaux biosourcés ont été intégrées à la construction, et 6 000 m³ de béton à moindre impact carbone ont été utilisés pour structurer les bâtiments. Les façades isolées par l’extérieur et équipées de menuiseries triple vitrage garantissent un confort thermique et acoustique optimal. En toiture, une vaste nappe de panneaux solaires photovoltaïques a été déployée sur une surface totale de 2 700 m². Les attiques successifs, rythmés par les panneaux solaires, participent au dessin du projet. En ce qui concerne le dispositif de récupération des eaux pluviales, quatre cuves de 440 m³ installées en sous-sol permettent de stocker l’eau pour des usages diversifiés, notamment l’alimentation des blocs sanitaires, le rafraîchissement de l’air ou encore l’arrosage des espaces verts. Au-delà des performances immédiates, le site répond aussi à une capacité d’évolutivité. Les structures ont été pensées pour offrir une grande flexibilité et répondre aux possibles changements d’affectation ou transformations programmatiques.

© Philippe Chancel
Entretiens
Denis Valode, Architecte cofondateur, Valode & Pistre
Comment l’équipe du projet a-t-elle été constituée ?
Notre équipe a été constituée dans le cadre d’un concours entreprise-architecte lancé en conception-réalisation, en réunissant un architecte parisien et un architecte lillois associés dans une démarche commune. L’idée, dès le départ, était de s’appuyer sur les expertises croisées. Notre agence est notamment reconnue pour son expérience de la conception de bâtiments tertiaires ; notre approche s’appuie sur une connaissance approfondie de ces programmes et sur une réflexion de la qualité de vie au travail, c’est pourquoi nous avons également réalisé les aménagements intérieurs.
Mais au-delà de cette répartition, nous avons fait le choix de fonctionner en atelier avec l’équipe de l’agence Coldefy et de travailler ensemble sur les différentes propositions jusqu’à ce que nous soyons tous convaincus par la solution retenue. C’est une démarche intéressante qui illustre cette idée que nous sommes plus intelligents à plusieurs.
Comment avoir défini l’organisation des différents bâtiments ?
Le site des anciennes fortifications de Lille s’inscrit dans une bande étroite, à proximité de l’autoroute, dans un secteur de la ville actuellement en pleine réorganisation. Cette forme atypique a immédiatement soulevé une question centrale sur l’organisation d’un programme aussi complexe sur une parcelle si contrainte.
Nous avons également développé l’idée qu’il fallait donner aux différents services le plus possible d’autonomie, car jusqu’alors, ils occupaient une tour monobloc dans laquelle les entités cohabitaient sans réelle existence spatiale propre. Notre proposition s’est traduite par une architecture en cinq volumes, reliés entre eux par une rue intérieure qui constitue l’épine dorsale du projet. Ensuite, au sein de chaque bâtiment, les services s’organisent de manière indépendante. Pour autant, le dispositif de bâtiments raccordés entre eux offrait aussi l’occasion d’introduire une variété dans les volumes et les parcours, tout en conservant une cohérence d’ensemble. Un autre avantage de cette configuration relève de la qualité des conditions de travail. Les bâtiments sont reliés par une rue intérieure ponctuée de jardins, qui crée une promenade agréable et donne du sens au déplacement quotidien. Les différents services sont répartis selon leur fonction. Par exemple, le restaurant est installé dans le bâtiment central pour permettre aux utilisateurs de traverser la rue intérieure, de se croiser et d’interagir.
Qu’en est-il des aménagements et de la distribution intérieure ?
Le projet a été conçu pour que le public ait le sentiment d’être accueilli dans un lieu ouvert, et l’architecture elle-même contribue à cette perception. Elle incarne l’idée d’une administration de qualité, ouverte et disponible.
La question de la personnalisation est essentielle, elle passe par plusieurs éléments très concrets. Chaque bâtiment, de taille relativement modeste, permet à un service de s’y projeter. Lorsque l’un d’entre eux occupe une part significative d’un bâtiment, il peut véritablement s’approprier les lieux, au point que celui-ci de vient « son » bâtiment. Chaque espace est conçu avec une attention particulière à ses usages, les bureaux sont dessinés avec des logiques proches de celles du logement, intégrant des terrasses végétalisées pour créer des prolongements extérieurs confortables.
En outre, puisque les administrations publiques sont soumises à des évolutions structurelles, l’un des enjeux consistait à anticiper cette possible transformation. Nous avons veillé à maintenir un haut niveau de flexibilité, par exemple, les bâtiments peuvent accueillir différents regroupements de services selon les besoins. L’organisation en unités distinctes permet ainsi d’envisager que certains bâtiments changent d’affectation.

© Charles Mangin
Thomas Coldefy, Architecte fondateur, Coldefy
Quels sont les éléments qui sont ressortis de votre lecture du territoire ?
Nous avons une compréhension de l’évolution du tissu urbain et de la politique de transformation menée par la ville de Lille et la Métropole. La ceinture s’étend depuis Euralille jusqu’au sud de la ville avec pour objectif de recomposer les liens entre le centre et les quartiers périphériques. L’idée est de transformer un ensemble de zones pour les inscrire dans une dynamique nouvelle. Lille Sud est un secteur qui a été urbanisé relativement tôt, mais qui n’est jamais véritablement parvenu à s’articuler avec Lille intra-muros. Il en résulte une sorte de disjonction urbaine que la Ville et la Métropole cherchent depuis plusieurs années à corriger.
La Cité Administrative s’inscrit dans cette ambition. Son implantation relève d’une volonté affirmée de contribuer à la transformation du quartier et de lui rendre une place centrale dans les dynamiques de développement. Le projet prend place dans un quartier marqué par la présence de grandes barres d’habitat social et un certain isolement par rapport au cœur de ville.
Le site est localisé non loin de la Porte des Postes, un point nodal dans la géographie urbaine lilloise, ce qui en fait un emplacement clé. Par sa position stratégique, la Cité devient aussi une vitrine, visible depuis le périphérique, et accompagne en outre le développement d’une ligne de tramway. L’espace public a été repensé dans cette perspective, avec l’agence d’urbanisme Bruno Fortier, maître d’œuvre du secteur. Nous avons par ailleurs fait le constat que les anciennes cités administratives renvoyaient souvent une image dure. L’enjeu, ici, était de transformer cette perception. Nous avons porté l’idée d’une « cité-village » afin de définir une manière d’habiter l’administration autrement. Au lieu d’un bâtiment unique et impersonnel, nous avons proposé une constellation de volumes plus lisibles et accessibles, presque résidentiels dans leur échelle. La configuration
étroite du terrain ajoute à la singularité du lieu. En somme, ces contraintes appelaient des réponses architecturales adaptées, capables de dialoguer avec l’échelle du site comme avec les enjeux du territoire.
Quel était le principal enjeu ?
L’enjeu était de concevoir un bâtiment public qui assume pleinement son rôle de service, sans jamais céder ni à l’austérité ni à la démonstration. Nous avons voulu rendre la fonction plus accessible, humaniser la forme et proposer une échelle proche de celle de la ville malgré une surface de 40 000 m². Le site est organisé selon une séquence urbaine où chaque volume est positionné pour dialoguer avec les constructions avoisinantes et offrir des porosités avec la ville.
La grande rue intérieure incarne les trois principes clés du projet : cité-village, cité-nature et cité résiliente. L’idée du village s’exprime par l’échelle des bâtiments, la lisibilité des cheminements et la possibilité de s’approprier des lieux.
La cité-nature se manifeste dans les nombreux jardins créés, dans les respirations végétales intégrées au cœur même du bâti. Enfin, la résilience s’inscrit dans la capacité du projet à évoluer et à s’adapter à de futurs besoins en accueillant de nouveaux usages. Si les immeubles devaient être reconvertis pour d’autres fonctions, l’organisation en modules autonomes et interconnectés permettrait cette transformation.
Enfin, l’un des enjeux environnementaux se manifeste aussi dans le projet paysager, le site est ponctué de jardins en pleine terre. Le long du périphérique, un jardin linéaire a été conservé, qui joue un rôle de filtre acoustique et de purification de l’air. Cette trame verte est prolongée par un réseau de terrasses jardinées accessibles aux usagers comme aux visiteurs. Ainsi, ce bâtiment ne se contente pas de répondre à des normes mais traduit, dans sa forme comme dans son fonctionnement, une écologie intégrée, assumant que l’on peut procéder autrement même là où le contexte semble défavorable.

© Charles Mangin
Raphaël Vasseur, Directeur de projets, Bouygues Bâtiment Nord-Est
Quels sont les éléments du projet qui ont permis à la maîtrise d’œuvre de se démarquer ?
La première étape du projet a été la formation du groupement, une équipe de maîtrise d’œuvre s’est constituée en réunissant les compétences nécessaires à une opération aussi ambitieuse. Ce travail de composition initiale a permis de pro poser très tôt des réponses concrètes aux objectifs du programme.
La conception repose avant tout sur une architecture bioclimatique et low-tech, exploitant intelligemment les ressources naturelles et s’appuyant sur des matériaux durables, choisis pour leur qualité environnementale. L’aménagement paysager
vient compléter cette approche durable. Sur le terrain, la structuration des équipes s’est appuyée sur l’expérience et la spécialisation des collaborateurs, dont plusieurs avaient notamment œuvré sur le chantier du Biotope, siège de la Métropole Européenne de Lille, ou encore sur celui du nouvel hôpital de Maubeuge.
Quelles sont les difficultés techniques qui ont été rencontrées et comment les avoir résolues ?
La réussite du projet repose sur la capacité à répondre à des engagements définis dans le cahier des charges et qui relevaient d’un véritable défi : respecter un calendrier particulièrement contraint pour un programme de 38 400 m² en 24 mois, garantir la santé et la sécurité des collaborateurs, comprendre et intégrer les besoins d’une pluralité d’utilisateurs publics, et bien sûr fédérer l’ensemble des intervenants autour d’objectifs communs.
La question des délais s’est imposée comme l’un des enjeux majeurs. Concevoir et construire un ensemble administratif de cette ampleur en seulement deux ans nécessitait une planification rigoureuse, une coordination constante et une implication sans faille de toutes les équipes. Chaque phase a été optimisée, avec un suivi au quotidien des interfaces et une capacité à adapter le rythme de production en fonction des impératifs.
Une autre difficulté d’envergure relevait de la gestion des terres polluées, soit 80 000 m³ de terre à déplacer, dans des conditions météo incertaines. Dès les premières opérations de terrassement, des mesures spécifiques ont été mises en œuvre pour assurer un traitement sécurisé des matériaux impactés, tout en s’adaptant aux conditions climatiques hivernales. Cette anticipation a permis de maintenir l’avancement du chantier sans interruption.

Croquis de Denis Valode
Fiche technique :
Maîtrise d’ouvrage : Préfecture du Nord, Bouygues Construction
Architectes : Valode & Pistre Architectes, Coldefy Architectes
Certifications : Label Passivhaus, Label Effinature, Label OsmoZ, Label E + C- (Énergie 3 Carbone 1)
Surface : 38 400m2
Programme : Campus tertiaire de la nouvelle Cité Administrative d’État de Lille : bureaux, salles de réunion, espaces de formation, restaurant, cafétéria, crèche, rooftops aménagés, terrasses végétalisées.
Par Cléa Calderoni
Couverture © Charles Mangin
— Retrouvez l’article dans archistorm 133 daté juillet – août 2025

