La mise en scène de la technique constructive n’est pas sans rapport avec les choix architecturaux déployés à l’ENS, un projet d’envergure réalisé sur le nouveau campus de Saclay. Là encore, certains attributs fonctionnels sont proportionnés en fonction de leur potentiel démonstratif. Là encore, la matérialisation d’un projet d’envergure comprend des enjeux de lisibilité structurelle et d’expressivité constructive. Mais avant d’en arriver à ce trait d’écriture de Renzo Piano, et à la façon dont il a été décliné à l’ENS, il est utile de replacer ce projet de nouvelle école dans son contexte de réalisation.

© Mauro Davoli Photographs

L’ENS Paris-Saclay fait partie du plus ambitieux projet de développement d’un pôle d’enseignement et de recherche jamais entrepris en France. Il préconise la concentration de tout ce que le pays a de plus performant en matière de recherche scientifique, avec pour ambition de figurer dans les meilleurs classements internationaux.
Sur le plan territorial, le nouveau campus opère un changement de modèle, substituant au campus traditionnel, monofonctionnel et excentré, le principe d’une véritable cité du savoir, pensée comme une ville. Saclay est au campus traditionnel ce que la ville nouvelle de Delouvrier fut à la cité-dortoir : un saut qualitatif par le changement d’échelle et le télescopage des fonctions et des usages tenus à l’écart jusque-là.
L’ENS est un élément d’un vaste système qui consiste à mutualiser des usages et des équipements au sein d’une cité consacrée à l’enseignement et à la recherche. Au lieu de concevoir des îlots séparés, le plan de Saclay fait entrer en synergie plusieurs entités complémentaires.
L’ENS fonctionne comme une micrographie de ce vaste projet de mutualisation. Elle rejoue à son échelle les principes qui déterminent l’ensemble du campus de Saclay : la concentration, la complémentarité, la porosité entre des départements et des secteurs distincts.
Ce programme de l’ENS s’est concrétisé par la concentration, sur trois hectares seulement, de l’ensemble des laboratoires et amphithéâtres qui se trouvaient auparavant dispersés sur les 13 hectares de l’ancien site de Cachan. Sur le plan pédagogique, cette concentration représente une révolution, pour les proximités qu’elle crée non seulement entre les différents laboratoires, mais aussi entre recherche et enseignement au sein d’un même laboratoire. Enfin, sur le plan de l’urbanisme, elle constitue un changement de modèle, opérant une véritable transition entre le modèle urbain fonctionnaliste et celui d’une ville dense et hyperconnectée.

Renzo Piano est intervenu dans ce projet en 2014, lorsqu’il a remporté le concours pour cette nouvelle école qui devait réunir dans un ensemble unitaire les éléments dispersés qui la composaient. La première étape a été celle d’une consultation attentive, visant à réorganiser l’ensemble des 12 départements d’enseignement, des 13 laboratoires de recherche et des trois instituts interdisciplinaires de recherche qui constituent l’ENS. Le nouveau projet permettait de créer des synergies entre des équipes qui avaient jusque-là évolué de manière isolée dans leurs propres locaux. Le bâtiment unitaire, sorte d’usine urbaine verticale, permet par sa forme des rapprochements et des collaborations qui auraient difficilement pu avoir lieu dans l’ancienne configuration.
Dans cette perspective, l’emplacement et la taille des laboratoires ont été réévalués en fonction des orientations souhaitées et des évolutions technologiques. Certaines machines encombrantes n’avaient plus leur place, tandis qu’il fallait en installer de nouvelles. Une école comme l’ENS avait besoin de rester au plus près des évolutions technologiques dans le domaine de la recherche scientifique. Elle a donc misé sur une modularité accrue, quasi industrielle, et sur la grande adaptabilité de ses espaces. Concrètement, cela a pris la forme d’un bâtiment orthogonal de quatre niveaux côté nord et de trois niveaux côté sud, organisé autour d’un jardin arboré d’environ un hectare. Des coursives extérieures desservent toutes les salles et fonctionnent comme des balcons. L’orthogonalité et le caractère unitaire déterminent l’ensemble, caractérisé par ailleurs par sa transparence.
Cette disposition orthogonale se traduit par une signalétique qui transforme les trois hectares de terrain en gigantesque grille cartésienne. La rationalité de la conception se vérifie tant dans la signalétique que dans l’écriture architecturale globale, d’un modernisme simple et sans ambiguïté. Elle se confirme d’ailleurs dans le mode de construction employé : celui du béton préfabriqué.

© Juan Jerez

L’air rafraîchi par l’eau de pluie récupérée, les stores ajustables et l’accès aux coursives qui parcourent toutes les façades constituent un système passif de régulation de l’environnement intérieur. Si les stores reposent sur un fonctionnement automatique, sensible à l’ensoleillement, l’ouverture des portes vitrées donnant sur les coursives reste du ressort des usagers. La plupart des espaces, bureaux ou laboratoires en disposent. Le bâtiment combine ainsi les avantages d’une gestion centralisée et la liberté de modifier son environnement de travail.
Contrairement au confinement climatisé qui prévaut dans la plupart des bâtiments à vocation scientifique, l’ENS témoigne d’une volonté d’ouverture sur l’extérieur. Outre les coursives, l’accessibilité du jardin contribue à cette porosité accrue entre le dedans et le dehors. En offrant la possibilité de quitter l’espace hermétique d’un laboratoire ou d’un bureau, ce système de circulation privilégie les croisements non planifiés tout en contribuant à la qualité de vie des usagers.
Le bâtiment fait donc preuve d’une grande adaptabilité malgré sa rigidité apparente, faite d’angles droits et de surfaces vitrées. En effet, cette rigueur formelle est rapidement contrebalancée par le rôle structurant du jardin. S’inspirant du principe des cloîtres, il est le premier élément que l’on traverse avant d’accéder aux différentes parties de l’école.

Très rapidement, le jardin se révèle être la pièce maîtresse de la composition. La conception paysagère de l’ENS n’est pas un ornement qui viendrait parachever l’ouvrage, elle est un élément de composition déterminant, présent dès le départ, et qui a évolué simultanément avec la conception architecturale.
Le jardin n’est pas un simple décor ni le « vide » qui rend possible le « plein » du bâtiment. C’est un plein d’un autre type. Le parti pris d’une végétation dense, occupée par de nombreux arbres, notamment des érables et des conifères promis à grandir, préfigure le type de milieu qui va s’y développer dans quelques années. Il est aux antipodes du carré de verdure, et de ces espaces végétalisés impraticables que l’on retrouve dans de nombreux immeubles de bureaux.
Le jardin de l’ENS est un espace circonscrit, dense et structurellement lié au bâti par de nombreuses interactions. Il s’agit d’un espace de vie avec des circulations essentielles et des plantations en pleine terre sur près d’un hectare. Il comporte une végétation qui s’élèvera au niveau des bâtiments avec des effets de densité végétale qui permettent dès à présent de le qualifier de micro-forêt. Le jardin constitue un écosystème commun avec le bâti.
L’implantation du bâtiment tient aussi compte des particularités climatiques du plateau de Saclay, et notamment du vent du nord glacé qui y souffle une partie de l’hiver, exposant la végétation au gel. L’immeuble fonctionne donc comme une enceinte protectrice pour le jardin en devenir. Mais l’interaction ne s’arrête pas là. En plus de la forme globale, les arbres ont été placés pour faire de l’ombre sur les façades exposées au sud.
La conception même de la façade — ses ouvertures, ses stores, ses balcons — semble préfigurer la proximité avec de grands arbres déployant leur feuillage protecteur sur les faces les plus exposées du bâtiment. De quelque côté que ce soit, la porosité entre le jardin et l’intérieur est forte puisqu’elle concerne la possibilité non seulement de regarder dehors depuis l’intérieur, mais aussi de voir l’intérieur depuis le jardin.

Finalement, on pourrait y voir une sorte d’égalité entre le jardin et les espaces de travail, une absence de hiérarchie qui, trop souvent, a fait de l’un l’accessoire de l’autre.

© Juan Jerez

« Reconstruire l’École normale supérieure Paris-Saclay, ce n’était pas simplement la transférer dans un nouveau contexte, c’était la repenser et, fondamentalement, la réinventer. Pour comprendre ce bâtiment, il faut donc comprendre le programme architectural d’une École normale supérieure. Écrire un tel programme, c’était verbaliser un idéal pédagogique et scientifique que l’architecte saisira, mettra en forme et concevra avec son propre langage.
La forme générale du bâtiment tient beaucoup aux contraintes d’urbanisme, combinée avec un imaginaire de l’école sublimé par Renzo Piano. L’idée d’une école autour d’un jardin-cloître résonnait aussi avec l’imaginaire occidental des premières écoles claustrales attenantes aux cathédrales, avec ceux des collèges médiévaux et du lycée napoléonien. Si l’ENS au sein du campus Paris-Saclay s’inscrit dans cette filiation formelle, Renzo Piano en propose cependant une autre lecture. Une École normale supérieure est fille de l’humanisme, elle doit être protectrice, mais ouverte sur l’espace commun de l’université, le common des campus anglo-saxons, tel le Yard de Harvard. Elle doit aussi donner à voir ce qu’elle fait, offrir de la transparence et permettre de repenser les espaces de rencontres et d’enseignement. »
Pierre-Paul Zalio, sociologue français et président de l’École normale supérieure Paris-Saclay

© RPBW

Extrait de l’nterview de Jean-Bernard Mothes, architecte Associé, et Bernard Plattner, architecte Associé et directeur de RPBW

Quelles sont les grandes lignes de l’architecture de la nouvelle École normale supérieure sur le plateau de Saclay ?

Bernard Plattner
L’idée de départ était de créer pour cette grande école un écrin qui soit à la fois ouvert et protégé. La solution est venue en proposant un bâtiment rectangulaire en limite de parcelle, qui laissait la place pour un grand jardin intérieur. La transparence des façades donnant sur ce grand jardin arboré de plus d’un hectare en fait un élément structurant de l’architecture du bâtiment. L’école englobe le jardin sans le renfermer complètement, puisque les deux volumes opaques de part et d’autre de l’entrée sont sur pilotis. Il s’agit du grand amphithéâtre de 500 places, ainsi que du théâtre de l’ENS. Si l’amphithéâtre n’est pas le seul sur le campus, le théâtre, lui, est absolument unique. Il s’agit d’une black box de 150 places disposées en gradins télescopiques, avec un véritable gril technique qui en fait un équipement sophistiqué digne d’une scène professionnelle. La disposition générale permet au bâtiment de former une sorte de cloître ouvert. C’est un espace à la fois protégé et ouvert sur le campus. Le projet est donc plutôt simple et clair sur le plan architectural. C’est un grand rectangle constitué de huit bâtiments contigus, avec une circulation unitaire, organisés autour d’un jardin.

Le jardin est en pleine terre ?

Jean-Bernard Mothes
Oui, et il a fait l’objet d’un travail attentif pour préserver la terre végétale qui préexistait sur le site. Une fois le système de drainage réalisé, nous avons réutilisé la terre qui avait été préalablement stockée. Il faut comprendre que le sous-sol était très argileux sur le plateau de Saclay et que, pour augmenter la perméabilité du sol, nous avons dû constituer une couche de sable et de terre sous la terre végétale. L’objectif étant de récupérer l’eau de pluie pour la réutiliser. Cette eau, drainée ainsi que l’eau récupérée sur le toit du bâtiment, aboutit dans un des cinq bassins conçus à cet effet.

Coupe générale © RPBW

«La maïeutique à établir avec l’agence RPBW allait pour nous de soi, car elle fait partie de notre ADN, de notre nom. Nous avons construit le projet autour des éléments naturels — le soleil, le vent et l’eau —, et avons exploité cette logique tout au long du projet. C’est un état de fait, le plateau de Saclay est très venteux. Comment projeter cela dans les ambitions du projet ? Nous avons donc travaillé sur un jardin intérieur protégé et sur la ventilation naturelle qui va dès lors se décliner selon deux principes.
Tout d’abord, dans le cadrage architectural du projet, l’idée était de faire des plateaux libres, sans porteur intermédiaire, pour permettre une souplesse d’aménagement dans le temps et éviter les structures de reprise au-dessus des laboratoires situés au rez-de-chaussée. Nous sommes arrivés à des bâtiments dont les portées allaient de 13 mètres à 16,5 mètres. Pour rendre ce type de portée le plus performant possible, en termes de masse et de matière, on arrive rapidement à une forme de « I ».»
Olivier Canat, ingénieur, co-directeur de l’agence AIA Life Designers de Lyon

 

Fiche Technique

Architecte : RPBW
Maîtrise d’ouvrage : École normale supérieure Paris-Saclay
Assistant maîtrise d’ouvrage HQE : Behi
Maîtrise d’oeuvre d’exécution, OPC : CICAD
Économiste : Sletec
BET Ingénierie : AIA Life Designers
BET Façade : RFR
BET Acoustique : Peutz & Associés
BET Éclairagiste : Cosil Peutz Lighting Design
BET Cuisine : BEGC
BET Exploitation/Maintenance : Quadrim
Paysagiste : Après la pluie
Bureau de contrôle : Qualiconsult
Coordonnateur SPS : Qualiconsult
Calendrier :
• Notification des marchés de travaux : 29 novembre 2016
• Livraison du bâtiment : Janvier 2020

Texte : Christophe Catsaros
Visuel à la une : Mauro Davoli Photographs

— Retrouvez l’intégralité du Tiré-à-part sur l’ENS Paris-Saclay dans Archistorm 113 daté mars – avril 2022