Biennale du Design de l’Humanité à Saint-Etienne

DESIGN

“ME-YOU-NOUS, créons un terrain d’entente”

 

Visuel à la uneMaximum, Fauteuil Gravêne 6.7, 2018. Pertes de polyéthylène, chêne massif provenant des pertes de production d’une tonnellerie © Maximum

Texte : Virginie Chuimer-Layen

 

La 11ème édition de la Biennale Internationale du Design de Saint-Etienne célèbre, pour ses vingt ans, un design irrémédiablement humaniste. « ME-YOU- NOUS» souhaite donner la voix aux invisibles, mais aussi tisser des liens pluriels entre les hommes, à travers la production d’objets et de « systèmes ». Un évènement aux parfums d’actualité, s’ouvrant sur le design chinois, en devenir.

 

Elle a vingt ans, la fraîcheur de la jeunesse et, paradoxalement, la profondeur de la maturité ! Selon Thierry Mandon, directeur général de la Cité du Design, la cuvée 2019 se veut « exceptionnelle » par son thème, prouvant « la capacité du design à créer des rencontres entre des manières de faire, des cultures, des situations sociales ». Prolongeant le thème de l’édition précédente valorisant la notion de « tiers-lieu », elle se place sous le signe de la construction partagée entre designers, pays et publics.

 

« Systems, not stuff » ou le Design et ses « environnements »

La commissaire Lisa White, directrice du département Lifestyle and Interiors, au sein du cabinet de veille des tendances londonien WGSN, imagina « Systems, not stuff », exposition principale parcourant l’aile H Nord du site de la Manufacture. On y découvre un design résultant de « systèmes » esthétiques, fonctionnels, de fabrication ou de distribution. « A l’ère de la dématérialisation, dit-elle, l’homme privilégie les expériences, les services, au détriment des objets […]. Il faut nous pencher sur ce qui nous unit, créer des « terrains d‘entente » entre le local, le national et l’international, le design et l’industrie, la technologie, la production et la nature. » Pour ce faire, Lisa White développe cinq pôles – « La grande Palette Couleur », le « Bureau des Inclusions », la « Biofacture », l’« Atelier mécanique du Futur » et le « Théâtre du Plastique » –, ayant en commun de rapprocher les hommes, en créant un design High Tech, ouvert à tous, éthique et écologique. A travers le premier volet, on apprend comment la couleur peut transformer une ville ou notre relation au monde. Des rubans historiques du musée d’art et d’industrie de la ville, d’anciens cahiers de style ou encore des coloris produits à partir de bactéries y sont dévoilés. Entre autres, le projet SonoScriptum du designer français Antonin Fourneaux permet au visiteur d’interagir en peignant une surface avec le son de sa voix. Plus loin, le « Bureau des Inclusions » évoque le design « inclusif » s’inspirant des déficiences humaines. Chez Ideo, en Californie, le français Blaise Bertrand interroge notre future manière de voter. Son isoloir technologique, pensé en 11 langues différentes, est accessible aux valides comme aux handicapés. Parmi d’autres exemples, la couverture des roues de chaise roulante, créée par Izzy Wheels, met en avant, de manière joyeuse, ceux que l’on ne voit pas ou peu. En 2019, le design est bien sûr, écologique et anthropocène. « Comment trouver un accord entre les écosystèmes et les systèmes de production ? » se demandent les créateurs. Réponse à la section « Biofacture » qui fait « pousser » le design en  fabriquant du cuir avec des champignons, des chaussures avec des bactéries ! L’anglais Gavin Munro a fait croître, pendant 7 ans, dans son verger, Full Grown Chair, siège écologique, sans clous ni vis. Quant au « Théâtre du Plastique », le public est invité à créer ce matériau à partir de ceux de cuisine, tandis que Precious plastic France apprend à le recycler, pour fabriquer des objets plus utiles. En bref, un design participatif et vertueux, pour notre quotidien.

 

Florentin Aisslinger, Data Garden, 2018. Cadre métallique, vitrine en verre, micro-contrôleurs, terreau, graines, 450cm x 1820cm x 1100cm. © Florentin Aisslinger
Ineke Hans and the Woodshop on Fogo Island, Long Bench, 2018. Bois dur de bouleau jaune, 244cm x 108cm x 55cm.© Steffen Jagenburg
Alexandra Daisy Ginsberg, Resurrecting the Sublime, 2018-2019. Hibiscadelphus wilderianus, travail de Christina Agapakis. © Photographie : Grace Chuang/ Copyright: Grace Chuang, Gray Herbarium of Harvard University

 

Design numérique pour tous

Enfin, l’« Atelier Mécanique du Futur » étudie la place croissante de l’« Intelligence artificielle » dans nos vies. La société d’ingénieurs, architectes et chercheurs français XtreeE, étudiant l’implémentation des nouvelles avancées en impression 3D dans la construction, a réalisé, pour l’occasion, un panneau en béton imprimé, avec plantes intégrées. Une  révolution pour le secteur du BTP ! À l’exposition « Design in Tech », imaginée par l’artiste américain John Maeda, invité par la commissaire, ce design « computationnel », d’aujourd’hui et de demain, est au service de tous. Sensible à un design numérique universel et démocratique, le chercheur travaille, entre autres, ici, avec des chômeurs stéphanois pour les former à divers métiers.

 

Dans l’Empire du Milieu, le design s’éveille

Et pour défendre sa vocation internationale, la biennale lève pour la première fois le voile sur le design chinois, grâce l’artiste Fan Zhe. Celui-ci a conçu dans l’aile H Sud, « Equi-libre », exposition faisant le point sur la montée d’un design émergent, nourri d’Histoire, répondant aux enjeux – écologie, respect des équilibres, surpopulation – de son pays. « De l’usine du monde, explique Fan Zhe, la Chine est devenue terre de création et d’innovation. Le fameux « Made in China » fait place, à l’heure actuelle, au « Created in China »…

Cette édition explorant d’autres évènements, tels « la Table des négociations », ou encore « the Past and the Future are Present » de la commissaire Alexandra Daizy Ginsberg, se veut claire et simple dans ses propos. Elle signe une biennale de la reconnexion, accessible à tous. En sachant produire des objets et des « systèmes » vertueux et bienveillants, notre société actuelle, si inquiète et troublée, garderait-elle donc espoir en l’avenir ? A méditer…

 

2018. Concept scénographique © Olivier Lellouche
Cité du design, Platine de jour, vue de haut © LIN, Finn Geipel et Giulia Andi – Photographie : Christian Richters
Antonin Fourneau, Sonoscriptum, 2019. Matrice de LEDs RVB et micro-électronique. © Antonin Fourneau

 

Questions à Lisa White, commissaire de la 11ème édition de la Biennale internationale du Design à Saint-Etienne

 

Lisa White, pourquoi traiter un tel sujet en 2019?

En 2016, après l’annonce du Brexit et avant l’élection de Donald Trump, mon équipe et moi-même avons remarqué le désarroi des systèmes politiques, économiques et sociaux. Comment alors progresser dans ce climat délétère en regard des gouvernements et entreprises ? Le design, l’art et l’homme nous permettent de créer des « terrains d’entente » pour avancer dans notre monde divisé. Par exemple, les architectes malais Not To Scale ont proposé de transformer le mur, entre le Mexique et les USA, à travers dans une grande table où les gens pourraient, des deux côtés, partager de la nourriture.

 

Quel est l’enjeu principal de la Biennale?

La France et Saint-Etienne sont des microcosmes aux yeux de la planète. Je voulais aller au-delà de nos différences (« Me » et « You ») pour parler de sujets qui « Nous » réunissent. Je voulais une biennale « d‘entente », où tout le monde se sent bienvenu.

 

Quid de sa scénographie ?

Le site de la Biennale, très étendu, présente de multiples manifestations à réunir entre elles. Travaillant dans la couleur, j’ai choisi, avec mon équipe, 10 coloris   vibrants ou plus ternes, « introvertis » ou « extravertis », pour ouvrir Saint-Etienne au monde. Avec le designer François Dumas et la société de rubans Neyret, j’ai créé une passerelle, comme je l’avais fait à Londres. Je souhaitais communiquer sur deux fondamentaux stéphanois – la production du métal et du ruban- et les relier à travers un passage, sous lequel les gens pourraient ressentir l’esprit inclusif,  cher à la biennale.

 

Comment qualifiez-vous le design chinois actuel, encore méconnu ?

Le présenter est une première et le fruit d’un long travail, à la Cité du Design. Il n’y a pas un « design chinois », comme il n’y a pas un « design français ». Le premier est pensé à l’échelle collective, alors que le second est souvent appréhendé au niveau de l’individu. Nous avons beaucoup à apprendre sur les approches de chacun, et les échanges avec Fan Zhe furent, à ce titre, très enrichissants !

 

 

Biennale Internationale Design Saint-Etienne, « ME, YOU, NOUS, Créons un terrain d’entente », Site Manufacture – Cité du Design, 3 rue Javelin Pagnon –  42000 Saint-Etienne, du 9 mars au 9 avril mars 2017.  Tel : 00 33 (0)4 77 49 74 70 – www.biennale-design.com

 

Retrouvez l’article sur la Biennale du design de l’Humanité à Saint-Etienne dans le numéro 95 du magazine Archistorm daté avril-mai 2019 !