DU VILLAGE LACUSTRE AUX VILLES FLOTTANTES (2)

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“Du village Lacustre aux villes flottantes”

Le billet d’humeur de Paul Ardenne

 

Visuel à la une : Cancun et son littoral © Dronepicr

 

En matière d’habitat, les relations entre l’homme et l’eau sont immémoriales. L’humain, depuis ses origines, goûte de s’installer sur les rives humides. Les trois quarts des populations premières vivaient, ou le long des fleuves et des lacs, ou en bord de mer ou d’océan. Par nécessité, l’homme ne pouvant exister sans le croisement constant entre lui-même et l’eau : celle que l’on boit, celle aussi où l’on pêche et l’on se lave, celle que l’on utilise pour irriguer les cultures, celle où l’on se met à l’abri des prédateurs, encore, à l’image des peuplades lacustres de l’âge de bronze.

Le temps passant, les zones côtières en tous genres évoluent, pour le pire. Habitat saturé, surexploitation des rivages, nivellement touristique, pollution endémique, sans oublier le réchauffement climatique qui vide peu à peu certaines côtes maritimes. Ajoutons-y, dernier en dates des fléaux affectant l’univers liquide, le « seasteading ». Ce nouvel habitat, confisqué par les seuls Terriens très riches, consiste à créer des villes flottantes isolées de la gueuserie universelle.

 

  1. VIVRE LIQUIDE 
  2. LES OCÉANS, NOUVELLES FORTERESSES

 

Le meilleur indicateur de l’attraction des bords d’eau est fournie par le marché immobilier. Portons-nous dans l’archipel d’Hawaï, au cœur de l’océan Pacifique, une des zones les plus touristiques au monde (moins de deux millions de résidents pour huit millions de touristes chaque année). Hawaï, devenu en 1959 le 50e état des États-Unis, connaît depuis lors un boom touristique intense. Le goût combiné pour le lei, célèbre collier de fleurs local, la hula et le ukulélé, sans doute, peut expliquer ce succès, le folklore et la quête d’exotisme étant de bons géniteurs du tourisme. Le soleil quasi permanent et l’omniprésence de l’océan, plus sûrement, y sont les véritables aimants. Si l’archipel d’Hawaï, composé de quatre îles principales, ne compte pas les plus belles plages du monde (ce qu’il doit à sa nature volcanique et aux sols de lave, mal praticables, bordant nombre de ses côtes), celles-ci ont pour avantage, à l’exception d’Honolulu, de n’être jamais saturées. Parlons argent. Le tourisme, en ces lieux, a son prix, plutôt élevé, il tient à distance les bourses plates et réserve à qui en a les moyens les meilleurs spots, sous forme de resorts luxueux ou de villas les pieds dans l’eau. Une maison de taille moyenne en bord de côte, c’est un investissement minimal d’un million de dollars, voire plus souvent le double ou le triple. La même en retrait de la côte, c’est trois fois moins.

 

Un univers porteur de dissidence

Projet d’habitation off-shore © Jacques Rougerie Architectes Associés

Inutile de rappeler dans le détail quelles sont les plaies du tourisme, et particulièrement du tourisme balnéaire. Outre défigurer le paysage (de Miami Beach aux côtes thaïlandaises, espagnoles, marocaines, uruguayennes…), celui-ci modifie intensément l’économie sociale des lieux qu’il affecte. Bénédiction pour les tour-opérateurs, les promoteurs et les commerçants, le tourisme est au contraire une malédiction pour les « locaux », les résidents de longue durée. Hausse générale des prix, restriction de l’économie aux activités d’accueil, de divertissement et de plaisance, hausse des trafics en tous genres… Confrontés à une telle évolution, les « locaux » n’ont le plus souvent qu’une seule alternative, vider la place, porter leur habitat autre part, en des lieux moins surdéterminés et moins onéreux au quotidien. Même lorsqu’ils officient dans l’industrie du tourisme, au demeurant. Le personnel des grands hôtels de Cancun a sa ville propre, à quelques kilomètres du cordon dunaire qui fixe l’économie balnéaire. Mouvements pendulaires matin et soir, pour se rendre au travail et en revenir.

Au regard de l’urbanisme, l’aménagement balnéaire se structure selon le principe du suivi rigoureux de la ligne côtière, et tout ce qui se trouve à plus de quelques centaines de mètres du bord de l’eau cesse de le concerner. Il en résulte un effet de télescopage souvent brutal entre habitat côtier, privilégié, et habitat à distance des côtes, laissé pour compte au beau milieu ou au-delà des infrastructures (autoroutes, ponts, voies ferrées…) permettant l’accès aisé au littoral. Le complexe bâti de type marina, sur le modèle de la plus célèbre d’entre elles, Port Grimaud (1966, François Spoerry), formule pionnière établie dans le midi de la France, en est la meilleure illustration. Conçu peu ou prou comme une gated city, une unité urbaine fermée, ce type de quartier côtier segmentant tout à la fois le paysage, la vie sociale et l’économie locale se signale par sa pulsion pleinement assumée à la dissidence sociale. Petite Venise occupant le fond du golfe de Saint-Tropez, Port Grimaud, cité lacustre régie en copropriété, ne reprend rien de l’écosystème sur lequel elle est implantée, la zone marécageuse de la Giscle où on l’établit faisant les frais de sa fondation. Le principe d’isolat qui préside à l’existence de la marina (constituer l’équivalent d’un nid, d’un monastère balnéaire) l’emporte sur toute autre considération. Ici, le résident peut et doit faire l’expérience de sa différence, de sa singularité irréductible, au sein d’un milieu qui a coupé les ponts avec son environnement.

Cet effet de télescopage physique, de dichotomie architecturale et sociale ne se voit jamais mieux que lorsque l’activité balnéaire en vient à décliner. Un exemple brutal en a été donné récemment, entre le début du Printemps arabe (2011) et la fin des années 2010, par la Tunisie, pays où le tourisme représente d’ordinaire un quart des revenus voire bien plus dans les zones touristiques. En moins de deux années, agitation politique et terrorisme y vident les côtes de leurs touristes. Des zones entières, à Hammamet, à Sousse…, voient les complexes touristiques fermer. L’abandon des espaces côtiers, spectaculaire, n’en rend alors que plus flagrante l’existence de deux systèmes urbains, de deux systèmes économiques, de deux formes de vie, avec l’eau d’une part, à côté de l’eau d’autre part.

 

De l’utopie au concret

Indépendamment des vicissitudes de l’Histoire ou du marché, une donnée s’avère constante en termes de villégiature ou de culture vacancière ou distractive : l’eau, quoi qu’il coûte d’en être au plus près, est un besoin croissant. L’art de la plage, de la promenade et de la randonnée, le goût pour les jeux de glisse et de vent, l’appétence pour les panoramas, tous ensemble, forment un soluté auquel il paraît difficile de résister. Le bonheur de l’amateur d’eau, pour autant, a toutes les chances de se racornir au vu d’une donnée devenue aussi incontournable que pénible, l’encombrement. Fréquentation entre happy few, cela passe. Sur-fréquentation de masse, cela casse. Pour qui tient à tout prix à l’isolement, ne reste dès lors qu’une possibilité, quitter le bord d’eau, se porter au plus loin de la côte.

Le thème entre tous attractif de la ville située en milieu d’eau, à l’écart de la terre ferme, est aussi bien philosophique que géographique. La République de Platon, l’Utopia de Thomas More se développent sur des espaces insulaires restreints : risque de corruption minimal, la terre ferme et sa réalité prétendument dégradée est maintenue à distance, un nouveau monde peut naître sans craindre la contamination. Tenochtitlan, la capitale des Aztèques que découvrent Cortès et ses conquistadores en 1519 occupe la partie orientale du lac de Texcoco : sa situation à l’écart de la terre ferme fait de la première Mexico City une entité urbaine résolument singulière dont il difficile de s’emparer et dont la position est comme souveraine, autocentrée. Tout comme l’est, en bordure de Manche, le Mont Saint-Michel, que la marée haute isole du monde côtier. S’éloigner du bord d’eau et construire à distance de la terre ferme, à bien des titres, est une option potentiellement productive sitôt que l’isolement est recherché. Une recherche de l’isolement qui peut avoir différents mobiles, religieux, métaphysiques, tactiques, sociaux.

Réchauffement climatique oblige, 500 millions de personnes vivant sur Terre dans la zone côtière de moins de 10 mètres d’altitude devront avant 2030 abandonner leur logement du fait de la montée du niveau de la mer. Toutes iront-elles s’installer dans des villes maritimes voire sous-marines ? Rien de sûr pour l’heure du moins, au vu d’une donnée d’airain, le coût a priori exorbitant des villes amarrées en mer ou flottantes. Les projets, certes, ne manquent pas, souvent d’une stupéfiante ingéniosité. L’architecte français Jacques Rougerie (Habiter la mer, EMOM, 1978), dès les années 1970, élabore ainsi plusieurs modèles d’habitat marin ou sous-marin de diverses capacités d’accueil dont le concept est réaliste, sous condition d’y mettre le prix. Son offre d’habitat off-shore pour Dubaï, Monaco ou la vallée chinoise du Longchi suscite un intérêt réel, et l’attention des investisseurs. Si elle n’est que probable, une nouvelle ville, en l’occurrence, est donc possible, amarrée de près à la terre ferme ou à l’inverse dérivant loin des côtes et tirant un trait avec la vie terrienne, dans la perspective d’un complet réarmement urbain. Question écologie, qui plus est, la création de ces nouvelles unités urbaines maritimes ne serait pas malvenue. On peut en effet les doter de stations d’épuration off-shore, sur le modèle de la Carbonic Island, un projet d’Adam Fernandez, ou encore de stations de bio-fuel produit à partir de micro-algues (Station de production et distribution de Bio-fioul par Robin Vairé, Yorick Isnard et Paul Morini Pays), de quoi accroître leur autonomie. La technique est prête, reste à l’appliquer ou, plus exactement dit, reste à attendre que les conditions imposent qu’elle soit appliquée.

 

Carte Utopia (1595-1596) d’Abraham Ortelius, représentation visuelle que le cartographe a faite de l’Utopia de Thomas More

 

Ceux qui fuient : seasteaders et autres ennemis du genre humain commun

Un des projets les plus extrémistes est en la matière, sans nul doute, Ocean Spiral, que peaufine depuis le début des années 2010 la firme japonaise de BTP Shimizu. Son responsable, Takeuchi Masaka, parie pour 2030 sur la livraison d’une ville immergée pouvant accueillir 4 000 habitants. De forme sphérique et d’un diamètre de 500 m, Ocean Spiral s’ancre à une profondeur de 1 500 m à 4 000 m au moyen d’un système de câbles et de torsades. Équipée de ballasts à la manière d’un sous-marin, la future ville sous-marine peut être ramenée, si nécessité ou pour entretien, à la surface. Côté fonctionnement, on y exploite les ressources mêmes du monde pélagique (pêche, aquaculture), tandis que l’habitat, mixte, s’y structure de manière verticale : hôtels dans la partie haute, bureaux en partie médiane, appartements dans les soubassements. « Le projet n’est pas une proposition de cité marine, précise son concepteur. Il s’agit d’exploiter le potentiel de l’océan profond et d’assurer la pérennité de l’espèce humaine. Ocean Spiral est un camp de base. L’océan est une source d’énergie, d’eau douce, de nourriture et de ressources naturelles. C’est aussi un très bon endroit pour retraiter notre production de CO2. » Résolument high tech, Ocean Spiral utilise l’énergie thermique (différence de température entre la surface et les eaux profondes) et l’on y crée de l’eau douce par osmose, en profitant de la pression élevée des eaux profondes pour séparer l’eau de ses sels. Plusieurs unités de ce type de ville sous-marine pourront être créées et cohabiter. « Chacune est indépendante mais elle est reliée au reste du monde. En mer, pour communiquer, on peut utiliser le son. J’ai entendu des baleines plonger à 1000 m et converser entre Hawaï et la Californie. Nous pouvons utiliser les sons pour relier des communautés sous-marines », dit encore Takeuchi Masaka. Un monde parfait, autosuffisant, de nature à ravir le James Cameron du film Abyss (1989) et les concepteurs du super-héros Aquaman, le roi des Sept Mers (Aquaman, réalisateur : James Wan, 2018) ? Sous condition de ne pas raffoler de l’air libre, qui sait ?

Ocean Spiral, derrière le pari technique, raconte déjà une autre histoire, au refrain bien connu des séparatistes de tout poil, celle de l’autarcie. Son concept, s’il n’est pas ouvertement post-apocalyptique, s’arc-boute à tout le moins sur l’idée que l’humanité doit être sauvée, mise à l’abri, coffrée dans un réceptacle urbain où plus rien ne viendra attenter à son intégrité. L’autarcie, en termes communicationnels, fait son bien du degré zéro : il faut fermer le cercle au lieu de l’ouvrir, il faut rentrer chez soi et ne surtout pas en sortir, il faut être entre nous et non avec autrui. Le différent, pour reprendre une formule au philosophe Jacques Derrida, implique trop fortement le différend, le conflit et la tension pour que l’ouverture à l’Autre soit opportune. Depuis les communautés anabaptistes jusqu’au phalanstère de Charles Fourier, le cycle de l’autarcie élabore une stratégie de l’écart et de l’isolation consentis : pour vivre heureux, vivons séparés. Or quel meilleur milieu, en l’espèce, que la mer lointaine, le cœur d’océan, pour se retrancher de ses semblables dont la fréquentation est non-désirée ?

En octobre 2018, un court documentaire révélait à un large public un projet demeuré jusqu’alors discret, celui de seasteaders pour l’essentiel nord-américains désireux de créer une ville flottante et mobile ancrée dans un premier temps en Polynésie française (Seasteaders, de Jacob Hurwitz-Goodman et Daniel Keller). Ses inspirateurs, des libertariens, ces partisans du non-État. Son esprit, celui de la dissidence radicale. Seasteading : ce mot-valise anglophone désigne tout programme visant à créer un habitat sur mer, dans les zones internationales ou non revendiquées. Une des bases de ce projet conçu et supervisé, depuis 2008, par l’Institut Seasteading, réside dans le concept « BlueSeed », mis au point en Californie. « Le projet Blueseed consiste à réunir sur un bateau, les créateurs de start-up de demain dans le but de leur éviter les différents problèmes de visa et d’impôts aux États-Unis. Concrètement, il s’agirait de créer une Silicon Valley flottante à une vingtaine de kilomètres au large de San Francisco, dans les eaux internationales. Ce positionnement à l’extérieur des eaux fédérales permettrait aux futurs génies et entrepreneurs d’éviter les soucis avec le visa de travail. D’après le PDG de Blueseed, Max Marty, les ”jeunes entrepreneurs” pourront choisir de payer leurs impôts où ils le souhaitent », relève un commentateur. Le seasteading, en substance, consiste à remplacer le bateau de BlueSeed par une ville flottante, amarrée ou non dans les eaux internationales, si possible déplaçable comme une barge, étant bien entendu que la vie communautaire qui y a cours se donne ses propres lois et organise sa propre économie sans lien aucun avec quelque État constitué que ce soit.

Le bonheur, pour ceux qui pourront s’offrir d’habiter une ville flottante, autogérée et régulant selon son désir sa population, ses règlements et son art propre de vivre ? Il consiste dans ce cas, une bonne fois pour toutes, à larguer les amarres, à dire adieu à l’humanité de masse, bel et bien coincée, elle, sur la terre.

 

Retrouvez le billet d’humeur de Paul Ardenne dans le numéro 96 du magazine Archistorm daté mai – juin 2019 !