DU VILLAGE LACUSTRE AUX VILLES FLOTTANTES

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“Du village Lacustre aux villes flottantes”

Le billet d’humeur de Paul Ardenne

 

Visuel à la une : Pavillon Lacustre surplombant le lac de Neuchâtel © Bouboubou

 

En matière d’habitat, les relations entre l’homme et l’eau sont immémoriales. L’humain, depuis ses origines, goûte de s’installer sur les rives humides. Les trois quarts des populations premières vivaient, ou le long des fleuves et des lacs, ou en bord de mer ou d’océan. Par nécessité, l’homme ne pouvant exister sans le croisement constant entre lui-même et l’eau : celle que l’on boit, celle aussi où l’on pêche et l’on se lave, celle que l’on utilise pour irriguer les cultures, celle où l’on se met à l’abri des prédateurs, encore, à l’image des peuplades lacustres de l’âge de bronze.

Le temps passant, les zones côtières en tous genres évoluent, pour le pire. Habitat saturé, surexploitation des rivages, nivellement touristique, pollution endémique, sans oublier le réchauffement climatique qui vide peu à peu certaines côtes maritimes. Ajoutons-y, dernier en dates des fléaux affectant l’univers liquide, le « seasteading ». Ce nouvel habitat, confisqué par les seuls Terriens très riches, consiste à créer des villes flottantes isolées de la gueuserie universelle.

 

  1. VIVRE LIQUIDE 

 

En 2002, dans le cadre de la grande exposition nationale « 02 », le lac suisse de Neuchâtel s’ornait d’un nouvel hôtel fort singulier, le Palafitte. « Palafitte », quel est le sens de ce terme ? Palafitta, mot italien (du latin pala ficta, « barrière de pieux assemblés »), désigne une « habitation lacustre préhistorique sur pilotis » et, par extension, tout habitat construit en surplomb de l’eau ou à proximité immédiate de celle-ci. Les lacs suisses, nombre de rives lacustres d’Europe occidentale auraient accueilli au néolithique inférieur, voici 3 000 ans, nous enseignent les archéologues, un grand nombre de ces habitats palafittes, sous la forme de villages en bois pouvant regrouper jusqu’à des centaines de masures. Une civilisation, peut-être pas. Mais une manière spécifique d’en user de l’environnement liquide et de compter avec lui, oui, sans nul doute.

 

À la manière de jadis

Magnifique motel conçu par l’architecte Kurt Hofmann et les étudiants de l’École Hôtelière de Lausanne, l’hôtel Palafitte arbore cette particularité : les chambres proposées au client de passage à Neuchâtel, posées en ligne, soit le long du lac sur la terre ferme (pavillons « Rivage »), soit en surplomb d’une jetée (pavillons « Lacustre »), y sont montées sur pilotis. Sans surprise, les pavillons « Lacustre » sont ceux que demandent en priorité les clients du Palafitte (ce sont aussi les plus chers : 350 euros la nuit hors saison, soit l’équivalent d’une semaine de travail d’un smicard). Il est vrai que les pavillons « Lacustre » offrent cette situation rêvée, vivre sur l’eau et au plus près de l’écosystème liquide. « Comme le lac dont il s’inspire, le Palafitte suit le rythme de la nature, saison après saison », s’extasie une publicité pour l’hôtel neuchâtelois. « (Son) équilibre naturel enveloppe les hôtes dès le pas de la porte. Entrer dans l’univers magique du Palafitte, c’est se déconnecter du quotidien pour se reconnecter à ce qui compte le plus. Le dépaysement est immédiat et total. »

 

La Grande-motte, France ©Jjoulie

 

Luxueux, raffiné, jouant avec élégance de l’attirance biologique de l’humain pour l’eau, l’hôtel Palafitte, on s’en doute, n’a que peu de points communs avec l’habitat lacustre originel dont il tire son modèle. Pourquoi, aux temps premiers et anciens, choisissait-on de vivre sur l’eau ? Il y a à cette option de multiples raisons, à commencer par la protection. Se positionner à même la rive ou en retrait de celle-ci côté eau met le monde terrestre et ses dangers à bonne distance. La vie sur l’eau non croupie, de plus, garantit un maximum d’hygiène. Un brusque relèvement du niveau du lac (fonte des neiges, accident climatique), encore, s’avère sans effet destructeur pour la maison montée sur pilotis, positionnée en principe à bonne hauteur au-dessus de la surface liquide. Beaucoup d’avantages donc, dont se rappelleront, autour de l’an mil de notre ère, les concepteurs de Venise, dans le delta du Pô puis, quelques siècles plus tard, soucieux de créer une capitale lui permettant un accès à la mer Baltique, le tsar Pierre le Grand, qui jette en 1703, avec le hollandais Homann puis le français Leblond, les plans de Saint-Pétersbourg. Construite sur une zone marécageuse du delta de la Neva, la nouvelle Venise russe du nord repose sur le socle puissant de ses cent mille pieux, qui la surélèvent en principe ce qu’il faut (pas assez cependant, la ville a dû endurer depuis sa fondation une quarantaine d’inondations, le plus souvent meurtrières). Son plan, intelligemment conçu, permet un accès aisé et distributif à l’eau, qu’il s’agisse des commodités, de la circulation ou du transport.

 

Le culte de la maison d’eau

Le monde géographique liquide, sauf exception – les marais putrides, vecteurs de malaria, ainsi que les zones envasées, mal praticables -, est pour les humains un puissant attracteur. Depuis sa surface jusqu’à ses fonds, en l’occurrence. En surface, on y implante villages, villes et ports les pieds dans l’eau, l’occasion de profiter des multiples avantages pratiques fournis par cette dernière en matière de déplacement, de relation et d’hygiène. En profondeur, on y puise à volonté quasiment tout ce dont la vie primaire a besoin pour se perpétuer, poisson et crustacés afin de s’alimenter, sable et roche pour construire, pétrole, terres rares ou nodules divers, encore, à des fins industrielles. Relation d’exception que celle de l’humain avec l’eau ? Sous condition que typhons, hurricanes, tsunamis et marées noires, ces plaies des zones côtières, ne se multiplient pas, oui, incontestablement.

L’habitat « liquide », depuis les débuts du temps palafittique, a considérablement évolué. Les constructions lacustres low tech, certes, existent encore çà et là de par le vaste monde : on en trouve en Nouvelle-Guinée, au Vietnam, en Afrique (village de Ganvié, Bénin…), sur le lac Titicaca… Ce sont à présent des survivances. Leurs principaux remplaçants, à l’échelle planétaire, sont le polder et ses équivalents moins sophistiqués, les terres-pleins littoraux créés par remblaiement. Ceux-ci, de part en part du monde habité, n’ont de cesse de s’étendre. Chaque année, des milliers de km² sont gagnés sur la mer ou sur les bords de lacs et mis à disposition des populations à urbaniser – plus que n’en coûte à l’humanité dans le même temps, pour cause de réchauffement climatique, le relèvement du niveau des mers et des océans. Création d’îles artificielles (un concept défendu par l’architecte néerlandais Koen Olthuis, cofondateur de l’agence Waterstudio, à Ryswick), extension sur l’eau de périmètres portuaires (Gênes, Osaka-Kobé…) …, le bord d’eau, toujours plus, se fait agent de colonisation, il conquiert et repousse l’espace liquide des rives et des côtes au profit de la surface habitable.

 

Village de Ganvié, au Bénin © Dan Sloan

 

L’autre concurrent des constructions lacustres est, de longue date, la boathouse, la maison-bateau. Plus légère, plus pratique et moins coûteuse que la maison palafittique, la boathouse est traditionnellement, dans certaines zones, le succédané de la maison « en dur ». Qu’on songe aux houseboats du lac Dar, à Srinagar, aux jonques des villes flottantes de Bangkok et de Hong Kong (près du restaurant Le Jumbo), ou bien aux péniches de Paris, d’Amsterdam… Ce type d’urbanisation collatérale, à ce jour, est loin d’être périmé. En matière d’habitat, la boathouse enregistre en effet avec la modernité une ferveur croissante, d’abord dans les zones urbaines portuaires puis le long des fleuves jusqu’en milieu rural. L’effet, pour beaucoup, du désir d’échapper à la minéralité de la ville, à sa condensation humaine aussi. Pour vivre heureux, vivons sur l’eau. À Saumur, en notre début de XXIe siècle encore, dans la tradition locale de la « Loue cabanée », des gites aquatiques continuent ainsi de s’installer le long de la Loire. L’ouvrage de passionnés qui ont investi le quai du Marronnier autrefois occupé par les mariniers de Loire et qui « font souffler sur la Loire un vent nouveau », peut-on lire sur un site consacré à cet habitat fluvial. Priment ici le « vivre sur l’eau » mais aussi « le désir de créer du beau en offrant autre chose qu’une caisse habitable sur un ponton flottant ». Les maisons-bateaux, pour l’occasion, « s’inspirent de plans historiques et de coques de bateau traditionnelles. » Au chapitre de la maison flottante et de sa success story, évoquons encore d’autres projets du même acabit, plus ambitieux ceux-là, à Gruissan, à Fourques, à Agde, à Valras-Plage ou à Sérignan, sur l’arc de la Méditerranée française (plan Littoral 21, porté par la région Occitanie). Pourquoi cette inflexion à construire sur l’eau dans ces périmètres où les rives, livrées depuis longtemps déjà à la spéculation immobilière balnéaire (la Grande Motte), s’avèrent surencombrées ? « Une réponse au changement climatique », arguent les initiateurs du projet : « à l’heure où nous devons protéger campings et habitations de la submersion marine, on va proposer des maisons sur pilotis et des habitats flottants qui suivent la montée des eaux ». Sans oublier l’attractivité touristique. « À Gruissan, il est envisagé une quinzaine de structures sur des pontons fixes qui auront une vue sur l’eau, une terrasse ou encore un amarrage pour une annexe. Tout en respectant les spécificités architecturales de la commune, notamment ses maisons en voûtains » (« Vivre sur l’eau en Occitanie, c’est tendance », Midi Libre, juin 2018).

 

Une attraction excessive

La maison-bateau, dernière coqueluche en date en matière d’habitat trendy ? Il est vrai que ce type de logement, à bon droit, donne envie. L’offre d’une entreprise spécialisée telle qu’Aquashell, en la matière, fait rêver. Choisissons, sur catalogue, l’« Aquappartement », petite maison flottante contemporaine préfabriquée de 50 m² de surface habitable. Ce joli caisson de bois doté d’un toit-terrasse dispose de tous les conforts souhaitables et est aussi écologiquement vertueux, équipé qu’il est de panneaux solaires et autres équipements ménageant l’environnement. Ajoutons que la discrétion de cet habitat éco-responsable le moule harmonieusement dans le paysage. Pas de grandiloquence, juste de l’éthique. Comment ne pas rêver y couler des jours d’un calme majeur, doucettement bercés par le clapot ?

Où le rêve fraîchit, n’en déplaise à notre désir, c’est au regard d’une donnée brute : le trop peu d’espace disponible où ancrer notre maison-bateau, serait-elle de taille modeste. Car le problème est moins à présent d’acquérir la maison flottante que de trouver l’espace disponible où l’implanter. De même que la surface moyenne des terrains où poser la maison individuelle terrestre, pour cause d’étalement urbain excessif, n’a de cesse de se réduire (1200 m² en France, en 1980, dans les zones rurbaines, pour 500 m² en 2015), le nombre d’anneaux où venir ancrer sa maison flottante en bord de fleuve, de rivière, de lac ou de mer tend tout pareil à diminuer. L’inconvénient, conjoncturel, d’une trop forte demande se double ici structurellement du surencombrement existant, rendant malaisé de trouver l’espace requis pour installer en nombre des unités flottantes habitées. Sans omettre, qui rajoute aux difficultés, la concurrence cruciale de l’écologie. La préservation environnementale des rives exige leur désertion, pas l’extension de l’habitat sur leur site. Toujours plus dissuasives, diverses contraintes administratives (devoir déplacer à répétition le bateau-maison pour que celui-ci ne s’assimile pas à une habitation classique, évacuer les berges pour cause de leur aménagement ludique momentané ou pérenne) en plus d’une imposition au montant croissant aboutissent à désencombrer les bords d’eau. Ce désencombrement, tôt ou tard, impose aux habitants de maisons-bateaux de vider la place. Serait-il un fort objet de désir, le Boathousing semble dès lors condamné à végéter, sinon à régresser.

 

Vue sur le Palais d’Hiver depuis la Neva, Saint Petersbourg, Russie © Tim Adams

 

Qu’ils traversent les époques ne change rien à l’affaire. « Hydrotropisme », « lakkostropisme » et « thalassotropisme » – entendre, l’attirance pour l’eau, les lacs et la mer – sont à la fin devenus un problème civilisationnel, pour cause d’excès. Le monde liquide, il faut bien le reconnaître, attire trop. Dans un monde en forte croissance démographique (1 milliard d’habitants en 1900, 8 milliards en 2020), un monde, qui plus est, où l’enrichissement des uns commande de se doter de multiples habitations (le milliardaire Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, connu pour sa frugalité, en possède tout de même une petite dizaine), l’encombrement du bâti a peu de chances de diminuer. Et plus encore l’encombrement du bâti en proximité de l’eau ou sur l’eau, du fait de la vogue d’une culture balnéaire (vie à la plage, sports de glisse aquatiques) dont rien n’indique la prochaine péremption. Sauf mise en place d’une réglementation globale pour l’entraver, on ne voit qu’une issue à cette poussée du chiffre, la saturation. Continuer à « vivre » ? L’affaire se fait compliquée. D’autres voies, dès lors, sont à inventer.

 

A SUIVRE : 2. LES OCEANS, NOUVELLES FORTERESSES.

 

Découvrez le billet d’humeur de Paul Ardenne dans le numéro 95 du magazine Archistorm, daté mars – avril 2019 !