DANS LES ZAD, SUR LES RONDS-POINTS, « GILETS-JAUNIS », L’ARCHITECTURE DES PROTESTATAIRES

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DANS LES ZAD, SUR LES RONDS-POINTS, « GILETS-JAUNIS », L’ARCHITECTURE DES PROTESTATAIRES

Il arrive, à un certain moment du défilé politique ou syndical, que le contestataire suspende sa marche, qu’il pose sa banderole et s’établisse quelque part, pour un moment compté ou pour plus longtemps. Marquage autoritaire de territoire par dépôt de palettes et installation de pancartes fixes, brûlis de pneus, déploiement de tentes, voire, bientôt, érection de constructions solides, un site nouveau vient s’ajouter à la géographie des espaces préexistants et chamboule l’urbanisme établi.
Ainsi naît l’architecture protestataire : d’un refus, de l’illégalité et d’un combat social mené toutes affaires cessantes sans attendre la fin de la négociation. Ce type obtus de colonisation du territoire a connu ces dernières décennies un développement notoire à travers deux phénomènes l’un comme l’autre « antisystème » : la création, sur des sites disputés, de ZAD, « zones à défendre » ; plus récemment, à partir de 2018 en France, l’occupation puis l’aménagement, par les Gilets jaunes, d’un grand nombre de ronds-points, tenus comme des places fortes face aux forces de l’ordre.

L’implantation sauvage dans les périmètres normés d’individus a priori non légitimes (migrants, clandestins, étrangers…) est rarement bienvenue. En témoignent, dans notre Hexagone, les aléas récurrents nés de l’installation illicite, çà et là, de « gens du voyage ». Fréquent saccage des sites occupés, dépôts improvisés d’ordures, utilisation clandestine de l’eau et de l’électricité… Où sont passées les règles du jeu ? Enfreindre les lois collectives n’attire jamais la sympathie. Cachez, de grâce, ces nomades que l’ordre des Établis de l’implantation ne saurait voir !
Le débarquement intrusif et inopiné de hordes de contestataires là où l’on ne les attend pas produit en général un même effet de sidération. C’est interdit ? Peu importe. Ces phalanges, à tout prix, s’installent. Qu’il s’agisse d’occuper le plateau du Larzac pour manifester contre l’extension d’une zone militaire, les environs de Sivens, dans le Tarn, en vue de contrecarrer un projet de barrage, ou le creux des forêts de Strasbourg pour bloquer un chantier de contournement urbain, la mécanique colonisatrice de ces arrivants en colère est la même : prendre position et ne plus bouger, faire bloc contre une éventuelle évacuation musclée par la gendarmerie ou la police. L’enchaînement dialectique du processus est celui-ci : occuper pour rester ; s’implanter, à titre de nouvel habitant en lutte, pour combattre ; habiter. Ce mode d’implantation fondé sur un engagement géocentré fait naître une architecture spécifique, tout à la fois oppositionnelle et réactive, offensive et défensive.

Cabane construite pour occuper le rond-point Necker dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes,
Saint-Étienne © Touam — CC BY-SA 4.0

Du piquet de grève au village des réfractaires

Occasionnelle, mais ambitionnant de durer le temps qu’il faut, l’architecture protestataire naît de contestations territoriales ou de désaccords liés aux formes de vie urbanistiques.
Contestez-vous l’établissement, en un point désigné du territoire, de tel ou tel projet ou pouvoir considéré comme abusif ? La plus efficace des réponses sera de prendre pied là même où la contestation a les meilleures chances de porter ses fruits, à même le lieu délictueux. Rouen, métropole du Nord-Ouest français, 4 novembre 2014, des manifestants, suite à la mort du militant écologiste Rémi Fraisse à Sivens, s’installent face au palais de justice en signe de protestation contre la violence d’État. Cet événement soudain est ainsi relaté par France 3, réseau national des télévisions régionales : « Vous n’avez pas pu passer à côté sans les voir si vous habitez Rouen. Des militants se sont installés pour une durée indéterminée devant le palais de justice. Ils ont fabriqué en peu de temps un baraquement. Un deuxième est mis en place, des tentes s’installent également sur le bitume. En quelques heures, la place du palais de justice est transformée en mini-village alternatif. Une cantine populaire à prix libre est organisée, et ce sont une cinquantaine de personnes qui passeront la nuit de mardi à mercredi dans ce campement. » Autre information intéressante, livrée dans la foulée, relative à l’esprit dans lequel s’établit cette architecture de surgissement : « Les occupants, qui manifestent une même envie d’exprimer leur colère autrement que par des défilés ou des bris de vitrines, affirment leur attachement « à toutes les ZAD, à tous les lieux où ceux qui vivent ensemble se réapproprient leur vie » ». Geste radical d’implantation que celui-ci, que redouble une culture élargie de la pulsion oppositionnelle. (…)

Texte : Paul Ardenne
Image à la une : Commémoration de la mort du militant écologiste Rémi Fraisse, suite à la manifestation des 25 et 26 octobre 2014 contre le barrage de Sivens dans le Tarn © Sébastien Thébault — CC BY-SA 3.0

Retrouvez l’intégralité de l’article au sien du daté Mai-Juin 2020