HORS-SÉRIE I flint.

EXTRAIT

HORS-SÉRIE : Flint.

À l’abri du tumulte de la ville de Bordeaux, les locaux de l’agence Flint offrent un refuge apaisant. Dans cet ancien entrepôt en pierre et bois, la vingtaine de collaborateurs s’affairent dans une ambiance studieuse pendant que les associés discutent à l’étage sous l’impressionnante charpente d’origine. Le téléphone sonne et les sollicitations impromptues s’enchaînent, mais Véronique Tastet et Christophe Gautié prennent le temps d’évoquer leur rapport à la ville et à la fabrication du logement aujourd’hui, leurs difficultés face à la commande privée, leurs inspirations et ambitions.

FLINT, CONTRE UNE ARCHITECTURE HORS-SOL
Entretien avec Véronique Tastet et Christophe Gautié

D’où vous est venue l’idée de devenir architectes ? Était-ce déjà un rêve d’enfant ?

Christophe Gautié : Lycéen, je voulais être pilote d’avion. J’avais passé mon premier degré, j’aimais voler. Je me suis décidé peu de temps avant le bac lorsque j’ai eu l’occasion de déjeuner, lors d’une grève de la cantine, dans la maison de Pierre Lajus, avec son fils Rémi qui était en terminale avec moi. Une maison en bois, des toits plats, des pièces séparées par des parois coulissantes, les grandes baies vitrées, une cuisine ouverte. Cette sensation de bien-être est restée, prégnante. L’idée de travailler la spatialisation m’a séduit.

Véronique Tastet : Enfant, j’aimais beaucoup bricoler, dessiner. J’ai toujours voulu faire une activité en lien avec la création, la pratique artistique, et même si mes deux oncles architectes trouvaient que ce n’était pas un métier « pour les filles », ç’a été assez évident pour moi de me projeter dans ces études.

Quels ont été vos parcours ? Qu’avez-vous retenu de vos études d’architecture ?

Véronique Tastet : Je suis arrivée à l’Ensap de Bordeaux à tout juste 17 ans, à une époque où, contrairement à ce qu’a connu Christophe, il n’y avait pas vraiment d’enseignant avec une pratique architecturale qui nous séduise. C’était aussi une époque où le cursus n’était pas basé sur le schéma LMD (licence, master, doctorat), il y avait une plus grande porosité entre les années, et c’est plutôt avec les autres étudiants, ceux de mon âge et ceux des années supérieures, que j’ai construit mon parcours. Il y avait une sorte d’émulation entre nous, une grande exigence sur la représentation. Nous travaillions sur les projets et les diplômes les uns des autres, puisque tout se faisait à la main, et nous travaillions aussi en agence, souvent sur des concours. Et puis, à Bordeaux, il y avait déjà le centre d’architecture Arc en rêve, avec les expositions et les conférences d’architectes internationaux.

Christophe Gautié : Pendant mes études d’architecture à l’Ensap de Bordeaux, j’avais une forme d’impatience et je m’ennuyais rapidement, alors j’ai décidé de suivre un cursus d’anglais à l’université en parallèle. Parce que j’avais vécu aux États-Unis, cette formation par correspondance me semblait alors être une distraction rassurante. Mais cet ennui en architecture ne m’a pas poussé à renoncer, j’attendais le déclic qui deviendrait un moteur pour travailler. Et, en 4e année, ce moment est arrivé lorsque j’ai eu comme enseignant Martin Robain, l’un des fondateurs de l’agence Architecture-Studio. Il dénotait considérablement dans le paysage des enseignants, à l’époque ; son ancrage dans le réel redonnait des perspectives enthousiasmantes. Comme, plus tard, la lecture de New York délire, ouvrage écrit par Rem Koolhaas en 1978, dont l’exemplaire unique à la bibliothèque de l’École a été industriellement photocopié…

En parlant de Rem Koolhaas, quels architectes vous inspirent aujourd’hui ?

Christophe Gautié : Plus sûrement des réalisations comme celles de Kahn en Californie, Niemeyer et Breuer à Paris, Nouvel à Manhattan, Herzog et de Meuron à Madrid et Beyrouth, OMA à Porto, Mazzoni à Rome, Libera à Capri, Mies à Chicago, Le Corbusier à Marseille et Ahmedabad, Vaccaro à Naples, Michelucci à Florence, et les dessins de Leonidov…

Véronique Tastet : J’ai beaucoup aimé les expositions de Jun’ya Ishigami, d’abord à Arc en rêve, puis à la Fondation Cartier à Paris, pour sa vision proche d’une pratique artistique, avec une grande poésie et une apparente liberté.

En dehors de l’architecture, où puisez-vous votre inspiration ?

Christophe Gautié : Dans tout ce qui peut aider à clarifier et concentrer une intention. Cela peut être une lecture, la découverte d’une œuvre, un fragment de discours qui se consolide, une confrontation, une vue aérienne, une réflexion anodine. Sur le plan culturel, et particulièrement dans les domaines de la musique et du cinéma, d’une manière constante, la période allant de la fin des années 1960 au début des années 1970 forme une base repère.

Véronique Tastet : Probablement dans ce qui m’entoure, en particulier dans la création artistique actuelle, le graphisme, le design d’objets et le design textile, et puis dans le fait de marcher dans des villes étrangères. (…)

QUELQUES PROJETS RÉALISÉS PAR L’AGENCE :

PRÉSIDENCE DE L’UPEC
Surélévation en site occupé d’une aile d’un bâtiment de l’Université Paris-Est Créteil, Créteil

photo : Sergio Grazia

 

La création de l’Université de Créteil en 1970 marque un tournant dans le domaine de la construction de nouvelles universités. Comme l’indique Robert Mallet, recteur de l’académie de Paris à l’époque : « Nous avons voulu intégrer les universités aux villes nouvelles, réaliser une symbiose entre l’université et la cité. […] Le campus ne doit pas être un vaste espace clos d’une sorte de muraille de Chine(1) ».
Si l’intention d’intégrer les nouveaux équipements au tissu constitué apparaît comme le nouvel enjeu, il faut cependant resituer le contexte lors de la construction de l’université de Créteil. Les terrains sont vastes et vides, le plan d’aménagement fait apparaître des « escalopes programmatiques » sectorisées par des couleurs spécifiques et séparées les unes des autres par des voies de circulation.
(…) 
Près de cinquante ans se sont écoulés sans aucune adaptation des volumes d’enseignement. C’est en 2011 qu’une extension est requise pour intégrer les nouveaux bureaux de la présidence. Le projet se loge sur le toit d’une des branches qui disposait, depuis l’origine, d’un étage de moins que ses deux voisines. Cet ajout, qui occupe un espace défini par la surface de la dalle de toit, dont la dimension est donc établie, doit-il être en continuité (matériau, rythme, aspect) ou en discontinuité ?


VILLA DU MIDI
Réalisation de 35 logements collectifs en accession et 60 places de parking, Pau

photo : Franck Brouillet

Au coeur d’un tissu urbain où se côtoient grands ensembles, manoirs néoclassiques et pavillons résidentiels, la parcelle surprend… Les arbres remarquables qui l’habitent déjà, le muret de galets traditionnel qui la ceinture, le portail en ferronnerie et la Villa du Midi à l’entrée en font un petit parc propice à un agréable habitat citadin.
Inspiré par la mise en valeur de ces atouts, et prenant en compte les contraintes du site, le concept d’insertion urbaine s’affirme avec finesse et justesse. S’étirant en longueur au centre de la parcelle, l’implantation s’infléchit en forme de V afin de développer le maximum de linéaire orienté au sud et à l’ouest. Cette orientation, favorable en matière de thermique et d’éclairement, offre aux logements des vues sur le centre-ville et sur les Pyrénées au loin, et évite le vis-à-vis avec la barre d’immeuble en R+14 ainsi que les nuisances routières. (…)


MÉCANO
Restructuration des anciennes usines Mécano en médiathèque et pôle administratif, La Courneuve

Sergio Grazia

La réhabilitation de l’usine Mécano à La Courneuve en médiathèque et pôle administratif pose la double problématique de continuité et de mutation du patrimoine industriel. Il s’agit de préserver dans la mémoire collective l’originalité architecturale de l’édifice à pilastres de meulière et à corniches de brique, qui offrait des ateliers à étages innovants et lumineux, inspirés
du modèle américain des « daylight factories » ; mais aussi d’introduire de nouvelles fonctions dans le bâtiment en lui offrant toutes les qualités de confort actuel, respectant les critères environnementaux et les contraintes d’un site très exposé aux nuisances sonores.
Face à ce double enjeu, les architectes ont choisi un principe de « boîte dans la boîte » : l’intérieur du bâtiment existant est totalement évidé, et de nouveaux volumes édifiés à distance de la structure initiale viennent s’y glisser. Associant restructuration et construction neuve, ce principe permet de : laisser libre et visible l’architecture originelle de l’usine avec ses deux frontons ; utiliser les façades du bâtiment existant comme une première peau – « filtre » ; réaliser des volumes neufs et performants, isolés et bardés par l’extérieur ; adapter librement chaque plateau à son usage ; éclairer naturellement les espaces grâce aux interstices entre existant et neuf. (…)

Texte Flint et Laurie Picout
Visuel à la une Sergio Grazia

Ce hors série est disponible en librairies spécialisées et au sein du daté novembre-décembre 2020 pour les abonnés