LA MAISON DES AVOCATS (MODA), PARIS PAR RENZO PIANO BUILDING WORKSHOP (RPBW)

RÉALISATION

LA MAISON DES AVOCATS (MODA), PARIS
PAR RENZO PIANO BUILDING WORKSHOP (RPBW)

La MOdA est implantée au pied du Tribunal de Paris, élément majeur de l’éco-quartier de Clichy-Batignolles. Par sa légèreté et l’équilibre savant de sa structure reposant sur des boîtes à ressorts pour s’adapter à une parcelle trapézoïdale dont le sous-sol est impacté par des ouvrages d’art, elle peut faire penser à une immense pièce d’horlogerie à l’échelle de la ville. Son architecture limpide et élégante prolonge celle du Tribunal, contribuant ainsi au renouveau de la porte de Clichy et au lustre qu’il redonne à l’entrée de Paris.
I
naugurée le 11 janvier 2020, au terme d’un chantier haletant entamé en décembre 2016, cette nouvelle œuvre de l’agence Renzo Piano Building Workshop (RPBW) a été réalisée pour l’Ordre des avocats du Barreau de Paris et la CARPA (Caisse de Règlements Pécuniaires des Avocats) et c’est Sogelym Dixence, maître de l’ouvrage, qui a construit le bâtiment. Extraits de l’ouvrage à paraître aux éditions Archibooks.

Signé Piano

Contrairement à certains de ses confrères, Renzo Piano n’a jamais été un adepte d’une architecture hors sol. Qu’il s’agisse du Centre Pompidou, son chef-d’œuvre de jeunesse ou de la petite tour de l’Ircam, ses œuvres parisiennes attestent d’une inventivité sans affèterie à diverses échelles de projets, et de la justesse de ses interventions au gré des lieux où il intervient. L’autre particularité de l’agence RPBW tient à une maestria et à une puissance d’innovation dans l’art de construire, quels que soient les enjeux techniques et les matériaux utilisés, de la terre cuite opaque de la rue du Meaux au verre et à l’acier de la tour Shard ou du Tribunal.

Dans le cas du tribunal, la réponse apportée par RPBW était particulièrement pertinente pour fédérer la réhabilitation et le développement du quartier. Quand le ministère de la Justice prévoyait dans son programme de séparer les fonctions publiques et les bureaux dans deux bâtiments distincts, RPBW a choisi de les réunir dans cet unique édifice de très grande échelle dont l’axe principal s’aligne sur la diagonale Nord-Sud du parc qui réarticule Paris vers sa banlieue. Avec son vaste parvis de granit conçu par les architectes Moreau Kusunoki qui dessine une place urbaine arborée de 6 000 m², il a donné un élan décisif au renouveau de la porte de Clichy, apportant une dignité urbaine à ce qui n’était qu’un carrefour au bâti hétéroclite fracturé par les voies routières. (…)

« Bienvenue dans le 17e, dans le chaleureux quartier des Batignolles, à celles et ceux qui exercent une profession exigeante sur les plans tant humain qu’intellectuel. À celles et ceux qui exercent cette noble profession fondée sur des idéaux de liberté
et de prééminence du droit et de justice… Je suis persuadé que la Maison de l’Ordre des Avocats s’inscrira pleinement dans la formidable dynamique qui porte le quartier vers le haut. »
Geoffroy BOULARD
Maire du 17e arrondissement
Conseiller métropolitain

La parole à l’architecte, RPBW

Bernard Plattner, architecte associé et Paolo Colonna, Architecte responsable du projet de la Maison des avocats 

S’agissant d’une commande directe, avez-vous défini le programme avec l’Ordre des avocats ?

B.P. : Comme dans la majorité des projets, le programme évolue au cours de la phase APS (Avant-Projet Sommaire), tant pour intégrer les évolutions et demandes programmatiques, que pour optimiser certaines données provenant des conditions environnementales (par exemple, l’analyse vibratoire de la ligne 13 a fortement déterminé le type de fondations) ou de coût, de planning etc. Les surfaces ont pratiquement doublé entre le début des discussions et le projet final.

Alors qu’ils sont installés dans des bâtiments classiques au sein de leur maison du barreau de la place Dauphine, ils affirment ici une présence forte à travers l’architecture de la MOdA.

Partant de cette commande, il nous appartenait de concevoir, sur cette place, une architecture qui crée une unité en cohérence avec le tribunal et existe elle-même à part entière tout en étant compatible avec les bureaux, les logements et l’ensemble de son environnement. Il faut savoir qu’à terme la largeur de la porte de Clichy va se réduire avec la construction d’une bande bâtie au-dessus de la ligne de métro, face au parvis.

Que dire du paradigme des matériaux et de l’éclairage ?

P.C. : Le choix des matériaux a été dicté par une volonté architecturale générale consistant à exprimer les fonctions de chaque élément technique. Pour cette raison, la structure en acier est visible de même que la structure en béton ; tous les murs non porteurs ont été habillés de bois. Il existe une corrélation étroite et logique entre les matériaux et les fonctions. Un autre exemple est la façade transparente dont les cadres internes en bois massif augmentent l’inertie thermique tout en évitant une allège opaque. Les dalles en béton apparent expriment leur fonction structurelle et elles augmentent l’efficacité de l’inertie thermique du bâtiment. (…)

« La Maison des Avocats est la concrétisation d’un rêve. Celui de voir le premier Barreau français, fort de ses trente mille membres, se doter d’un siège à la hauteur des défis du XXIe siècle. Depuis le XIIIe siècle, l’histoire de Paris et celle des avocats sont intimement liées. Pour que ces derniers continuent à mener à bien leurs missions, il était fondamental qu’ils soient présents au coeur de la nouvelle Cité judiciaire de la Porte de Clichy. C’est la raison d’être de cette Maison des Avocats : offrir aux trente mille avocats parisiens un lieu où ils puissent tout à la fois organiser des réunions de travail, rencontrer leurs confrères, consulter les services de l’Ordre… »
Olivier COUSI, Bâtonnier de Paris
Nathalie RORET, ancienne Vice-Bâtonnière de Paris

La parole au maître de l’ouvrage, Sogelym Dixence

Jérôme Durand, Directeur général promotion Île-de-France et François Grange, Directeur de programmes chez Sogelym Dixence

Comment un promoteur tel que Sogelym Dixence est-il arrivé sur cette opération ?

J.D. : La genèse de l’opération est fondamentale. Nous avons été sollicités en 2015 par l’Ordre des avocats de Paris lors d’une consultation qui portait sur un contrat de promotion immobilière (CPI) destiné à la réalisation d’un bâtiment pour cette institution. La typologie étant celle d’un utilisateur final ayant déjà identifié son terrain, leur choix initial s’était porté sur cette procédure car ils détenaient un accord de vente avec Paris Batignolles Aménagement.

L’Ordre des avocats a décidé d’intégrer la Cité judiciaire à partir du moment où il a passé avec l’aménageur un accord permettant d’acheter un terrain avec une charge foncière déterminée, de disposer d’un emplacement sur le parvis et de confier l’opération à RPBW en accord avec la ville de Paris. L’Ordre a alors fait appel à la société Colliers en tant qu’assistant à maître d’ouvrage, avec la volonté de construire son bâtiment lui-même, seul avec cette assistance.

La société Colliers a alors joué un rôle décisif qui a fait évoluer l’organisation et le montage de l’opération. Au vu de la complexité du terrain d’assiette de son projet, elle a conseillé aux avocats de faire appel à un promoteur immobilier, d’où l’organisation d’une consultation auprès des opérateurs immobiliers de la place. C’est à cette consultation que nous avons répondu.

Quelle méthodologie avez-vous adoptée pour passer les marchés et au niveau des outils numériques ?

F.G. : Ce projet aurait été impossible à réaliser en corps d’état séparés. C’est pourquoi nous avons opté dès l’initiation du projet pour une attribution en entreprise générale. Le fait que RPBW ne travaille qu’en BIM constituait un atout supplémentaire car, sans le BIM, nous n’aurions pas pu le mener à bien comme nous l’avons fait.

Pour réussir un tel challenge, il faut créer une synergie entre le client et son conseil d’une part, l’architecte et sa maîtrise d’œuvre d’autre part et, enfin, avec l’entreprise qui nous a fait confiance pour s’engager avec nous sur un chantier d’une telle complexité.

Ce type de dossier étant périlleux à toutes les étapes, la force de Sogelym-Dixence est d’avoir su apprécier ces difficultés en amont pour constituer une équipe solide apte à répondre à un tel défi, puis d’avoir su mettre en place un bel état d’esprit entre l’ensemble des acteurs. Cela a permis de solutionner l’une après l’autre chacune des problématiques rencontrées, et ce dans le respect du rôle de chacun des intervenants. (…)

« Gérant de la SCI MOdA créée pour cette opération, j’en ai assuré la continuité sur la période sur la période 2012-2020. C’est sûrement l’une des plus importantes réalisations du Barreau de Paris depuis des décennies, tant en termes d’enjeux qu’en termes de budget, et les mandats des bâtonniers, d’une durée de deux ans, ne permettent pas de gérer un tel projet sur toute sa durée. Les cinq bâtonniers successifs m’ont permis de suivre l’opération de la première esquisse jusqu’à la mise en service, et d’en assurer la direction centrale du projet.
Ce programme nous a beaucoup mobilisés avec les équipes de l’Ordre car c’était la première fois que nous relevions un tel défi. J’ai veillé, lors de dizaines de réunions avec les architectes, le promoteur Sogelym Dixence, le constructeur Vinci, à ce que ce projet soit toujours conforme aux directives des bâtonniers, aux décisions du Conseil de l’Ordre, et surtout aux besoins des avocats, en conciliant le niveau élevé d’exigence de l’architecte avec les impératifs de calendrier ou de budget. »
Alexandre Moustardier
Avocat à la Cour – Associé Gérant Atmos Avocat
Gérant SCI MOdA

Le mot de Colliers International France

Jean-Michel Pelcat et Pierre-François Tarbouriech

Quel a été le rôle de Colliers dans la réalisation de ce projet emblématique ?

J.-M. P. : Chez Colliers, nous accompagnons nos clients, propriétaires et utilisateurs, dans leurs projets de transformation sur toute la chaîne de valeur immobilière à travers nos trois grands métiers qui sont le conseil, la transaction et la réalisation de projets. L’Ordre des avocats avait besoin d’être accompagné pour les deux phases principales du projet de la Maison des Avocats : la conception, afin de s’assurer que le projet conçu par l’architecte était cohérent avec les attentes de l’Ordre ; la réalisation, afin d’accompagner les clients pour le suivi d’un chantier complexe techniquement et ayant évolué au gré des demandes de l’Ordre et des bâtonniers successifs. Nous sommes intervenus en tant que conseil de l’Ordre pour le montage et le suivi du projet, en amont des travaux jusqu’à l’inauguration du bâtiment, soit un projet de près de 5 ans ! L’aventure a démarré en 2013, date à laquelle la SCI MOdA nous a choisis pour piloter en tant qu’AMO (Assistance à Maîtrise d’Ouvrage) l’Architecte RPBW et l’ensemble des intervenants sur les volets architecturaux, techniques, juridiques et financiers, jusqu’au choix du Promoteur.

P.-F. T. : Nos missions ont consisté à rédiger le programme, désigner les intervenants nécessaires au projet, assurer les échanges avec l’Aménageur par rapport au Terrain, gérer l’interface avec la RATP, organiser le choix du Promoteur via un appel d’offres commun avec la RATP et sécuriser l’Architecte dans le transfert de son contrat au Promoteur. En 2016, la VEFA est signée avec le Promoteur Sogelym Dixence et le chantier lancé. Notre mission s’est alors orientée vers un conseil à l’Acquéreur (la SCI MOdA) pour tous les échanges avec le Promoteur, tout en continuant à définir avec le Bâtonnier et les services de l’Ordre les détails des cahiers des charges de la Convention d’Aménagement (space planning, lots techniques utilisateurs : contrôle accès, sûreté, informatique et téléphonie). Forts de notre expertise et de notre approche pluridisciplinaire, nous accompagnons enfin l’Ordre dans la planification du transfert des 300 avocats et personnels administratifs et du mobilier vers leur nouvelle Maison en mars 2020.

« La complexité structurelle du projet a nécessité l’établissement d’un modèle global fondations/béton/charpente, phasé selon l’ordre de construction, qui prenait en compte l’ensemble des déformées afin d’appréhender les interactions entre tous les éléments en phase définitive comme en phase de montage.
La complexité géométrique a été appréhendée en mettant en oeuvre des synthèses technique et architecturale qui ont pris en compte des contraintes d’emprises minimales, dans des espaces qui se déformaient en fonction de l’avancement des travaux. La maquette numérique et le travail collaboratif sur des outils 3D comme REVIT ont permis de maîtriser cet enjeu. Les efforts déployés ont d’ailleurs été récompensés par un prix BIM d’Argent 2019. Enfin, de nombreuses conceptions d’ouvrages intérieurs définies par RPBW n’étaient pas couvertes par des normes ou DTU ; nous y avons répondu par la production systématique d’avis de chantier et d’ATEX. »
Julien Ischer
Directeur Régional Petit Île-de-France

Le mot de Pietro Demontis, référent technique chez RFR Structure et Enveloppe

La MOdA, du point de vue de l’enveloppe, est un concentré de technologie et de savoir-faire incroyables. RFR a su déployer toute son inventivité et son énergie créative pour aboutir à des solutions techniques élégantes, statiquement efficaces, minimalistes et délicates pour un regard exigeant et sobre qui est celui de l’agence RPBW.

D’abord le choix du chêne comme matériau structurel des éléments de façade : ce bois est extrêmement performant du point de vue de la statique mais aussi pour la stabilité au feu, qui est un prérequis essentiel à tout élément de façade. En effet, grâce à la grande résistance mécanique du chêne, nous avons pu réduire au maximum les encombrements des éléments porteurs : la grande transparence et légèreté qu’on apprécie aujourd’hui en sont issues. Ensuite, grâce à sa nature intrinsèque de bois dur et compact, nous avons réussi à démontrer que le chêne ne nécessite aucun traitement ignifuge et que naturellement il a un très bon comportement au feu. Les architectes ont pu ainsi montrer et valoriser le bois en apparent et au naturel à l’intérieur du bâtiment.

En deuxième lieu, la structure complexe et très souple du bâtiment : pouvoir suspendre ou poser une façade sur un support qui bouge beaucoup relève de l’acrobatie. Et en effet, dans ce projet, RFR a su concevoir des techniques de façade qui accompagnent les mouvements du bâtiment sans que l’intégrité des verres et la pérennité du système d’étanchéité soient mis en jeu. Et cela en apportant une touche de finesse particulière aux angles des façades, l’obsession des amants de la lumière, qui sont intégralement vitrés, sans joints de mouvement ni menuiserie. Toutes les façades de la MOdA sont posées de façon dite ‘pendulaire’ : pour éviter la mise en parallélogramme ou toute participation aux mouvements de la structure, les éléments de façade sont suspendus ou posés comme des pendules, ou des pendules inversés ; ainsi ils restent toujours parallèles entre eux et alignés avec la verticale. Cela permet une maitrise parfaite des épures verticales de la façade tout en s’affranchissant des déplacements nuisibles de la structure support. (…)

« Clichy-Batignolles est représentatif de la volonté de faire du Grand Paris une agglomération aux polarités multiples. En réaménageant la Porte de Clichy, le projet urbain efface la logique de frontière qui a longtemps prévalu, pour lui substituer une dynamique de passage, de rayonnement, d’ouverture. C’est un nouvel espace métropolitain qui se dessine ici, un pan de ville complet qui se métamorphose autour d’espaces publics vastes et agréables au piéton et de transports considérablement renforcés. Le superbe édifice conçu pour le Palais de Justice, par l’architecte international Renzo Piano, est aujourd’hui l’emblème de ce renouveau. »
Jean-François Danon,
Directeur général de Paris & Métropole Aménagement

Texte Christine Desmoulins
Photos Sergio Grazia

Retrouvez l’intégralité de l’article sur MOdA (Maison des Avocats) par RPBW et Sogelym Dixence dans le numéro daté novembre-décembre d’Archistorm