Learning from the natives / Apprendre des autochtones

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LE BILLET D’HUMEUR DE PAUL ARDENNE

 

Bien que restée entr’aperçue dans le grand bazar de la biennale d’architecture 2018 de Venise, l’exposition « UNCEDED. The Voices of the Land »n’en a pas moins été une des plus importantes proposées alors sur la Lagune. Le Canada, rompant avec la tradition du pavillon national unique, a ouvert pour l’occasion à l’Arsenal un second pavillon, en plus de celui, traditionnel, qu’il possède dans les Giardini. Volonté hégémonique ? Désir d’une surreprésentation ? Rien de cela. L’exposition « UNCEDED » est consacrée à l’architecture des autochtones du Canada, celle des « Natives », populations amérindiennes de l’Île de la Tortue, désignation géographique des actuels Canada et États-Unis d’Amérique avant les voyages de Grandes découvertes et la colonisation d’origine européenne.

L’intérêt d’« UNCEDED. The Voices of the Land » ? Il réside dans la leçon d’éthique donnée par des populations qui ont pour signature identitaire de n’avoir jamais coupé le cordon avec leurs aînés, leurs traditions et leur environnement. Le résultat, c’est une architecture spécifique, humaniste avant tout. Qu’apprendre des autochtones ? La sagesse, peut-être.

 

Pour ceux d’entre les États conquérants qu’elle concerne depuis Christophe Colomb, Hernán Cortés ou Jacques Cartier, la colonisation est un héritage honteux. Espagne, Portugal, Angleterre, France, Pays-Bas, Belgique, Japon mais aussi Russie (en Asie centrale), États-Unis d’Amérique (les descendants des colons du Mayflower s’accaparant, à coups de traités inégaux et d’idéologie religieuse, les grandes plaines indiennes) ou Allemagne (le général Von Trotta extermine en Afrique, entre 1904 et 1907, 80 % des Herero et des Nama)… Autant d’acteurs, avec d’autres, dont la rapacité territoriale, l’esprit de prédation et le mépris des peuples soumis à leurs fusils vont accoucher de la pire sape identitaire jamais encore enregistrée dans l’histoire des peuples et de leurs relations. Ainsi que le définit Jean-Paul Sartre commentant, dans sa revue Les Temps modernes (juillet-août 1957), Portrait du colonisé d’Albert Memmi, « le colonialisme est un système » où « la conquête s’est faite par la violence » et dans lequel « la surexploitation et l’oppression exigent le maintien de (cette) violence ». Encore, continue Sartre, « le colonialisme refuse les droits de l’homme à des hommes (…) qu’il maintient de force dans la misère et l’ignorance, donc, comme dirait Marx, en état de “sous-humanité”. Dans les faits eux-mêmes, dans les institutions, dans la nature des échanges et de la production, le racisme est inscrit ».

 

Retrouver ses marques

On ne redira jamais assez les souffrances, les humiliations, les infinies bassesses endurées par les colonisés, d’où qu’ils soient et à quelque nation qu’ils appartiennent. Indiens Yamunas du détroit de Beagle tirés à la carabine comme des lapins par des pasteurs protestants, populations du Potosi mourant en masse dans les mines espagnoles, Congolais assujettis au bon vouloir du roi des Belges Léopold II qui les traite en esclaves, Chinois surexploités par les Japonais dans le Shantoung et à Formose, massacres d’Algériens et de Malgaches par les Français en 1945 et 1950, rebelles persécutés par centaines d’un bout à l’autre de l’espace colonial mondial… Pas de pire géopolitique que celle-ci, qui mêle hypocritement exploitation éhontée des colonisés, chouchoutage des aristocraties locales, coup de pouce aux bourgeoisies compradores et prétendu partage, avec les populations soumises, de la civilisation du vainqueur. Le temps des dominants, toutefois, finit par fléchir avec la salutaire conférence de Bandoung (1955). Le « non alignement » qui en émane accouche, au fil de guerres et d’accords de décolonisation, d’une liberté factuelle et territoriale enfin moins mal partagée. Vient le temps, pour les voleurs et les bourreaux colonialistes, du repli, et parfois de la repentance, non toujours sincère il est vrai. La colonisation ? Tournons la page mais n’oublions jamais.

Entre les puissances postcoloniales, le Canada, héritier de la politique expansionniste franco-britannique, et pour assujetti qu’il reste aux lois du Commonwealth, est un État pionnier dans la reconnaissance du droit des « Natives », les autochtones (Loi constitutionnelle de 1982, article 35), nombreux sur son sol. Maints territoires canadiens, du Nunavut à la baie James et à la Colombie britannique, bénéficient ainsi d’une autonomie acquise dans le cadre fédéral, et sont dirigés par les descendants des communautés autochtones premières, déjà présentes avant l’arrivée des colons venus d’Europe. Inuits, Cris, Algonquins, Micmacs, Hurons-Wendat, Atikamekw, Innus, Mohawks et métis occupant le nord de l’Île de la Tortue en sont devenus pour une part croissante les gestionnaires. Pas encore assez au regard du droit que leur octroie leur présence première sur le territoire de l’Île de la Tortue, si l’on en croit les représentants de la résistance à l’hégémonie continuée des postcoloniaux. Comme le regrette Sol Sanderson, membre de la nation Cri Chakastaypasin, icône de la résistance à la post-colonisation et partisan de la « souveraineté intrinsèque », « la perte du contrôle total de nos collectivités et sociétés a créé les conditions actuelles de maltraitance, de dépendance, de suicide, de chômage élevé et de mauvaise santé, plus le bas niveau d’éducation, la perte du filet de protection de notre société traditionnelle et celle de nos croyances spirituelles et culturelles, de nos valeurs et de nos langues (…). Là se trouve la source du racisme systémique et institutionnel actuel qui fait qu’aujourd’hui, nos peuples vivent (encore) dans des conditions semblables à celles du tiers monde ».

 

 

Des racines et des prérogatives

« UNCEDED. The Voices of the Land. » Venons-en au fait. Cette exposition, pour la première fois dans un cadre international, mondain et mainstream, a fourni l’occasion aux « Natives»canadiens de faire valoir leur conception propre de l’architecture. Dix-huit architectes amérindiens ou métis y ont présenté leurs réalisations ou leurs projets, jamais dénués d’intérêt, le plus souvent originaux et démarqués du tout-venant, tous caractérisés par un lien très fort à la nature et à l’environnement. La scénographie du pavillon, non sans légitimité, a été confiée au maître historique de l’architecture amérindienne contemporaine, Douglas Cardinal, né en 1934, à qui l’on doit notamment le musée canadien de l’Histoire de Gatineau (1989) et, devenu « culte », le National Museum of the American Indian à Washington, D.C.(1998). D’origine métisse (second d’une famille de huit enfants, il est à la fois Blackfoot Kainai, Algonquin et d’ascendance germanique), Cardinal, symboliquement, a installé les différents pôles de l’exposition dans un périmètre tout d’arrondis et de festons, valorisant le principe ici non contradictoire de la circulation fluide et du cloisonnement. Une façon, par ce jeu avec l’espace d’exposition, de signifier ce qu’a été la civilisation amérindienne d’avant l’ère coloniale. Cette entité qu’est l’Île de la Tortue est certes unie par une culture et des croyances communes mais chacune de ses composantes ethniques y garde sa spécificité. Ensemble, fusionnés, différents.

 

Texte : Paul Ardenne

Visuel à la une : Musée d’histoire Canadienne par Douglas Cardinal © Wladyslaw

Découvrez l’intégralité de l’article Blockbuster “Learning from the natives / Apprendre des autochtones” au sein d’archistorm daté janvier – février 2019