ROSS SINCLAIR, THE REAL SCOTTISH LIFE

ESPACE MÉMOIRE

THE REAL SCOTTISH LIFE

Artiste inspiré par la musique, la performance et l’art contemporain, Ross Sinclair, il y a 25 ans, se fait tatouer « REAL LIFE » sur le haut du dos. Cette inscription va définir la pratique artistique de l’ancien batteur de The Soup Dragons — groupe britannique des 90’s, époque ecstasy-dance-rock —, devenir son mode de pensée, son sujet de production. « REAL LIFE » est un concept d’art total, un univers tentaculaire et généreux.

Ross Sinclair reste très attaché à la fameuse Glasgow School of Art construite par Charles Rennie Mackintosh (et ravagée par deux récents incendies) : après y avoir étudié, il y enseigne depuis 25 ans. À peine entré, il en était sorti pourtant, pour filer parcourir les routes du monde, de concert en concert avec les Soup Dragons, formation d’étudiants écossais devenue punk-pop, jusqu’à leur tube international I’m Free. Cinq ans de bourlingue plus tard, Ross Sinclair en revient aux beaux-arts avec l’envie profonde d’être là, à Glasgow, pour y trouver son ancrage artistique. C’est durant cette période qu’il se positionne sur l’art vivant, la performance, l’écriture et, surtout, la force de la collectivité.

After after after after the Monarch
of the Glen, 2018. Photo Alan Dimmick

« Choisir de rester à Glasgow, c’est aussi pour rayonner à partir de là d’où je suis ; pas pour tracer une ligne droite vers Londres, mais pour créer un réseau beaucoup plus organique avec la France, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Scandinavie… »

Ross Sinclair a développé une pratique prolixe, sans enracinement dans un medium particulier. Il favorise toujours l’échange et la diffusion en utilisant les codes de la culture populaire pour produire son travail à travers tee-shirts, badges, néons ou affiches. Ses productions home made répandent le message « REAL LIFE », comme un slogan radical emprunté au magazine américain éponyme, dans la lignée de Jenny Holzer ou Richard Prince. L’absence de réponse lui sert de projection et, à la manière de Caspar David Friedrich, il devient un personnage, une figure romantique qui porte les désillusions de la société capitaliste. En vidéo, il se met souvent en scène lui-même, perdu dans le paysage grandiose d’une Écosse vidée d’êtres humains. Et souvent, il y chante. Son travail interroge l’identité écossaise comme lorsque la réalité du lien social sublime un acte politique d’être ensemble. Philosophique et philanthropique, sa quête l’était déjà avant le Brexit, mais le demeure plus encore aujourd’hui. « REAL LIFE » sonne comme un message un peu suranné et pourtant ultracontemporain, slogan faussement publicitaire et mensonger qui évoque autant un idéal qu’une dystopie.

« REAL LIFE » fait naître de faux paysages, de fausses structures étatiques pour se moquer de l’ordonnancement de notre société. « REAL LIFE » est une plateforme accessible au public où tous les arts se rencontrent. Elle questionne autant son auteur que celui qu’il observe, elle pose des questions essentielles : où, quand, comment dessine-t-on et qui dessine un territoire, une histoire ? Ross Sinclair réalise ses performances comme des expositions durant lesquelles il crée un temps d’échange avec le public et provoque le transfert des histoires des communautés qu’il interroge. Qu’il s’agisse du parlement de l’archipel de Saint-Kilda, du marché d’une banlieue londonienne ou des Gordon, l’un des plus vieux clans, le contexte lui parle, et il en gratte la surface.

Europa Endlos, 2000, Kunsthaus Bregenz, installation sur le toit de 12 lettres sérigraphiées, 190 x 180 cm chacune. Courtesy KUB. Photo David Murray

« Si l’Écosse devait être indépendante, ce ne serait pas pour fermer les portes, mais au contraire pour les ouvrir. Nous avons besoin des gens, et pour être écossais il faut simplement être là. Je ne souhaite pas faire de la politique avec un grand P ; simplement, je travaille avec les personnes et les communautés. »

Ross se nourrit des strates historiques, géographiques et culturelles dans lesquelles l’architecture des territoires abrite les histoires locales, où les petites percutent la grande Histoire. Il est à la fois narrateur et critique, grâce à son humour et à son statut d’artiste ; sa posture est politique et polémique. Dans son projet autour du fameux tableau d’Edwin Landseer The Monarch of the Glen, ou en invitant les habitants de Huntly à rejoindre sa fanfare, chaque situation est une façon de relire l’histoire tumultueuse de l’Écosse entre guerres, clans, rivalités et divisions religieuses, en les transformant en projection contemporaine. Ainsi, son catalogue If North was South and East was West présente une manière de retourner les cartes et d’inverser les pôles. Il lutte avec ses moyens d’artiste contre les représentations qui idéalisent les images fabriquées de la peinture classique, une Écosse romantique et sauvage aux couleurs rougeoyantes et collines d’herbe grasse. Peut-être que sans les Highlands Clearances de 1725 planifiant l’exil, les expulsions et la famine des paysans, au profit du commerce par les Lords des moutons broutant leurs terres, le pays serait plus peuplé. Désespéré par le Brexit, Ross observe notre époque qui lui évoque une colonisation amère.

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Texte :  Marie-Jeanne Hoffner, artiste, et Nicolas Karmochkine, architecte
Visuel à la une : Real Life Rocky Mountain, 1996, performance quotidienne d’une sélection de 300 ans de musique populaire écossaise. Construction en bois, faux gazon, arbres et cailloux en résine, animaux empaillés, etc. © Simon Starling.