LA TRIBUNE DE SOPHIE BERTHELIER

TRIBUNE

L’évolution de la pratique architecturale et de son acceptation par les donneurs d’ordre me convoquent d’un point de vue éthique à interroger l’évolution de notre action.

Le rôle de l’Architecte, aujourd’hui, peut-il être réduit à être un « faiseur de bâtiments » qui viendrait prendre sa place dans une logique de gestion de « process », au même titre que les différents acteurs techniques et financiers qui s’inscrivent dans un projet ?

Cette approche du rôle et de la place de l’architecte ne relève pas d’une fiction, mais d’un constat, celui d’une subtile évolution, qui de façon très communicante tend à mettre à niveaux tous les intervenants, ouvrant ainsi la porte à la gestion et à l’interchangeabilité des rôles.

La question est donc de savoir si l’architecte porte toujours en son sein un certain pouvoir, celui d’offrir une lecture du monde et de son devenir en y inscrivant la place de l’homme.

On parle beaucoup de l’avenir, de demain, du futur, de la transition écologique à introduire dans les projets à venir, mais restons terre-à-terre, dans ce « hic et nunc » qui est ce que nous vivons dans notre présent, reprenons ce qui trame notre travail.

Justement notre présent d’architecte est au même niveau que les discours tenus sur le futur, que je qualifierais d’être une rhétorique de l’habillage, au sens où par la communication sur l’écologie, les outils numériques et le virtuel on pense réécrire l’architecture.

On arrive à une situation assez confuse, où l’ingérence technologique qui apporte de fait une facilitation de la vie équivaudrait à rendre la vie belle, et donnerait ainsi les coordonnées du « nouveau » beau. Ce beau, « nouveau » est interrogeable, d’autant plus qu’il se conjugue avec un discours qui donne l’illusion qu’il y a une collusion entre le mot et la chose, amenant ainsi à penser que ce qui est dit est la réalité vraie, dissimulant au passage les amputations.

Ce discours de présentation contamine l’architecture, au point où si nous regardons de plus près un certain nombre de constructions, tout se joue sur la façade et non sur la globalité. Cet accent mis sur le décorum, par cet habillage cosmétique voile les enjeux et les décisions sous-jacentes qui trouvent souvent leur cœur dans l’économie et le rentable, mais aussi il dévoile que le glissement créatif de l’architecte pourrait se réduire à traiter le visuel et non l’essence de l’œuvre.

Le mot clef est bien l’essence, l’architecte ne pense pas à un bâtiment il pense à ce qui en constitue son essence. Cela implique qu’il met en tension, son lieu, son volume et sa destinée. Cette trilogie crée du singulier et non du répétitif, l’architecte est celui qui crée cette singularité.

Il est donc urgent de retrouver les fondements de l’architecture.

J’ai à cœur de penser que nos politiques voient –pour ne pas dire revoient- enfin le rôle de l’Architecte comme primordial dans la réflexion des espaces de demain. Que, nous, les Architectes, auront le pouvoir de définir en amont les usages et que nous pourrons intégrer dans notre processus  l’écriture des programmes pour dans un même temps pouvoir façonner des architectures guidées par nos nouveaux modes de vie.

La mise en œuvre de spatialités propices à l’épanouissement des êtres humains et à leurs plaisirs doit être accompagnée par un travail de définition des usages et des besoins des êtres humains.

Anatole France, Charenton-le-pont
© SBBT Architecture et Philippe Ruault.

Prenons le concept de beau, en architecture qu’elle est sa place ?

Il est évident qu’il est devenu un nom commun et non plus une qualité pouvant concentrer l’essence d’une création dans un moment.

Le beau est un entremetteur de bonnes raisons, il permet d’habiller la réalité en lui donnant les atouts de l’utile, de l’efficace, de l’économique, du rentable.

Personne ne construit un bâtiment laid, c’est évident, on construit toujours un bâtiment pour le bien des gens, n’est-ce pas ? Ce qui revient donc à dire que c’est du beau.

C’est là, sur ce point que l’urgence s’impose, celle de remettre d’aplomb l’acte de création architecturale.

Nous pouvons faire un inventaire des glissements discursifs pour dévoyer l’architecte et l’architecture à n’être qu’une fonction, qu’un acte dans une chaîne de production.

Le premier glissement est celui de la norme technocratique qui vient imposer une réglementation. Il ne s’agit pas de contester les avancées sur les normes et sur les applications règlementaires, mais elles ont un statut circonstanciel, au sens où elles ne s’organisent pas autour d’une réflexion plus large, souvent cela relève d’un assemblage, d’une stratification et non d’un travail de sédimentation où telles des matières, chacune viendrait se nouer aux autres.

En ce sens l’architecte doit se positionner comme « chef de file », et imposer ce que j’appelle La Haute Qualité Architecturale.

La visée, n’est pas de mettre en forme des normes, mais bien de prendre la main sur ce que l’architecte n’aurait jamais dû lâcher, à savoir qu’il est celui qui du « terra incognita », en instruira l’essence.

Cela ne veut pas dire qu’il est seul dans cet acte de création, mais que justement il incarne l’ensemble des réalités autour d’un projet. Il devient ainsi un vrai garant, pas seulement technique – des Intelligences artificielles pourront le faire- mais d’une écriture sensitive.

Cette HQA est une axiomatique de pensées, elle conditionne la place de l’homme dans l’espace-temps qui est matérialisé par l’architecte. Cela implique, que nous intégrons des nouvelles données sur la qualité des matériaux, de l’air, de la lumière, des vues, du voisinage, du proxime en lien avec l’essence de la commande.

Cette perception sensible bien que pouvant se lier aux sensoriels, à la façon dont l’humain de par ses sens perçoit le monde, est surtout sensitive, qui est l’acmé du vécu sensoriel.

Cette architecture sensitive permet d’approcher de façon pertinente, différentes thématiques, par exemple, ce qui est actuellement très discuté, à savoir le futur –l’architecture du futur -.

A ce niveau, nous pouvons relever un autre glissement, celui d’inscrire la technologie comme l’objet du bien à venir. Suffit-il qu’un espace soit connecté, pour qu’il soit dans une logique sensible de la vie ? Les smart city, les espaces connectés qui définissent l’ère numérique dont parle Rifkin sont des items dans lesquels tout le monde s’engouffre en oubliant l’essence même de notre évolution sociétale ; l’espace sensible de l’être humain.

Lorsque l’on nous demande, à nous les architectes de penser l’espace dans le futur, nous sommes souvent amenés à répondre sur la façon dont on va intégrer des objets et des processus qui sont actuels en oubliant que les réponses sont ailleurs Si par exemple, on me demande d’imaginer le Lycée du Futur, la réponse n’est pas, essentiellement, d’intégrer des nouvelles modalités du savoir en faisant référence à la technologie déjà en place – mais bien plus d’interroger le statut de ce savoir qui va être investi par et à cause de l’intégration technologique – prenons l’imprimerie, elle n’a pas seulement permis de généraliser le savoir, mais surtout elle a permis à ce que le savoir soit un système ouvert à tous et a donc modifié le statut du savoir qui a engendré des lieux spécifiques à l’apprentissage.

Penser le Lycée de Demain, c’est donc aller travailler le cœur du savoir dans son devenir et y extraire des ensembles qui deviendront les futures spatialités. Dans un groupe de recherche, nous réfléchissons sur cette approche sensitive des projets et plus particulièrement, notre recherche actuelle est en lien avec cette demande qui résonne dans différents territoires ; la question de la matérialité du lieu du savoir pour demain. Ce groupe ouvert qui laisse la place à différentes expertises s’inscrit dans cette lecture sensitive, où cela ne se réduit pas au beau, au bien, au confort, à l’utile, au fonctionnel essentiellement mais en intégrant ses particularités.

Avec mon équipe depuis de nombreuses années, cette notion d’architecture sensitive s’est structurée, cela n’est pas arrivé d’un coup, il y a eu vraiment un travail de sédimentation, chaque projet réalisé venant apporter sa vie pour le suivant.  A chaque fois, nous n’avons pas reculé devant la nécessité de faire entendre une autre lecture, heureusement que pour certains, ce fut une bonne rencontre et les projets réalisés telle une scansion marquaient cette recherche sur laquelle, depuis des années, je ne cède pas d’un pouce.

Pour consolider cette certitude de ne rien lâcher et pour transmettre cette conviction je travaille sur un manifeste qui est une continuité politique de ma lecture de l’architecture sensitive .

Texte : Sophie Berthelier
Visuel à la une : Projet LUMI – Bordeaux Euratlantique – Maître d’ouvrage Clairsiennet © SBBT Architecture et Cyrille Thomas