Le logement n’est pas un programme comme les autres. Il est, pour les architectes, une question permanente, peut-être la plus exigeante, parce qu’elle engage à la fois l’intime, le collectif, l’économie de la construction, le climat et la transformation de la ville. On ne devrait jamais cesser d’y expérimenter, non pour produire des formes inédites à tout prix, mais pour améliorer concrètement les conditions d’habiter.

Cette recherche ne passe pas par l’image ni la matérialité. Elle se joue dans l’organisation même des espaces, dans les plans, les seuils, les épaisseurs, les prolongements, et aussi dans la capacité à transformer ce qui existe déjà.

Le logement oblige l’architecture à vérifier ses idées dans la durée. Un équipement peut produire un événement, mais un logement doit accompagner les routines, les conflits, les transformations familiales, les usages qui changent sans prévenir. Il doit accueillir le silence, le désordre, le travail, le repos, l’isolement, la cohabitation. C’est pourquoi il ne peut être traité comme une simple catégorie programmatique. Il demande à être repris sans cesse, corrigé, déplacé, éprouvé. Certaines expériences du XXe siècle continuent d’éclairer cette exigence.

En 1972, par exemple, l’ensemble brutaliste Robin Hood Gardens, à Londres, conçu par Alison et Peter Smithson, proposait d’étendre la vie domestique audelà de l’appartement. Ses larges coursives, les fameuses « streets in the sky », devaient desservir les logements tout en fonctionnant comme des rues suspendues, assez profondes pour que les habitants puissent s’y arrêter, y jouer, y échanger. Malheureusement détruit à partir de 2017, le projet continue de nous parler parce qu’il posait une question toujours vive pour le logement contemporain : où l’espace habitable commence-t-il, et jusqu’où peutil s’étendre ?

En France, quelques années plus tard, la cité-jardin de la Maladrerie, à Aubervilliers, conçue en 1975 par Renée Gailhoustet, déplaçait cette interrogation dans une autre direction. Ici, le logement n’est pas accroché à une circulation linéaire, ni empilé selon une stricte logique de répétition. Il se développe par imbrications, décalages, retraits successifs. Les appartements, dont les plans s’étirent selon des lignes diagonales pour offrir un sentiment d’ampleur, s’étendent sur des terrasses plantées. Les parcours extérieurs se ramifient, les volumes fragmentés ménagent des passages, des escaliers, des placettes. L’habitant n’y passe pas d’un hall à un palier puis à une porte selon une séquence standardisée. Au contraire, il traverse un pan de ville habité, une topographie construite et végétale où les seuils se multiplient.

La Maladrerie, figure historique majeure visitée par des architectes du monde entier, apporte aujourd’hui des réponses à des interrogations que l’on croyait récentes. En période de canicule, des documents thermographiques montrent qu’il y fait jusqu’à cinq degrés de moins que dans l’environnement urbain voisin. Ce résultat ne tient pas à un dispositif technique ajouté après coup, mais à l’organisation spatiale elle-même : épaisseur des plantations, ombres portées, sols capables de retenir l’humidité, terrasses végétalisées qui protègent les niveaux inférieurs, cheminements moins minéraux qu’ailleurs. Le plan urbain et architectural y est climatique : distribuant les logements, il fabrique un milieu.

La Maladrerie, Renée Gailhoustet, Aubervilliers, France, 1975 © DR

Un « petit truc en plus »

Plus récemment, les logements livrés en 2025 par ABC Studio dans la commune de Maxéville, jouxtant Nancy, proposent eux aussi un déplacement discret mais décisif de l’habiter. L’opération, composée de 20 appartements destinés à des seniors relogés à la suite de la démolition annoncée de la Tour panoramique, la plus haute de Lorraine, prend appui sur une lecture attentive du contexte. Sensibles à la situation des futurs habitants, les architectes Yann Caclin et Doonam Back ont perçu l’importance de maintenir un rapport au paysage et aux vues, comme une forme de continuité avec les habitudes de vie.

Alors que le concours prévoyait deux petits bâtiments au pied de l’ancienne tour, ils ont fait le choix d’un volume unique, légèrement plus élevé. Ce simple ajustement volumétrique permet de dégager des vues lointaines et d’inscrire le projet dans une continuité perceptive avec le lieu de toute une vie. Mais c’est surtout dans le traitement des espaces communs que l’opération se distingue. Grâce aux économies réalisées par la compacité, les paliers d’ascenseur et d’escaliers, habituellement réduits à de simples espaces de distribution, sont ici surdimensionnés. Ils deviennent alors de confortables pièces partagées, baignées de lumière naturelle, immédiatement appropriées par les habitants : ces derniers s’y installent pour lire, discuter, pratiquer des exercices physiques collectifs.

Dans un contexte de vieillissement, ces espaces jouent un rôle particulièrement précieux : ils permettent de maintenir des formes de sociabilité et d’entraide au quotidien, sans contrainte, à proximité immédiate du logement. Ils offrent des occasions de rencontres simples, spontanées, qui participent à rompre l’isolement. Le projet se prolonge en toiture par une serre et une terrasse où il est possible de recevoir famille et amis. L’intérêt du programme tient ainsi dans cette double attention : d’une part, une qualité d’usage des logements, d’autre part, une extension de ceux-ci vers des zones de transition qui sont les supports d’une sociabilité jamais imposée.

Le logement sous tension

Ces exemples, anciens ou récents, sont précieux au moment où le logement collectif se trouve pris dans des contraintes contradictoires. Il faut construire, mais construire moins carboné. Il faut densifier, mais sans aggraver les îlots de chaleur. Il faut produire des logements abordables, mais sans réduire l’habitation à une addition de surfaces minimales. Il faut répondre à des normes, mais ne pas confondre conformité et qualité d’usage.

La difficulté contemporaine tient précisément à ce croisement : le logement concentre les grandes problématiques de l’architecture actuelle – climat, ressources, réemploi, densité, transformation sociale – tout en restant soumis à une forte pression économique qui tend à simplifier les plans. Le modèle dominant repose encore largement sur une organisation stable, avec une partie jour et une partie nuit, une cuisine ouverte ou semi-ouverte, des pièces techniques aveugles regroupées. Ce schéma est rentable et reproductible, mais il ne correspond plus toujours aux vies contemporaines : travail à domicile, familles recomposées, colocations, séjours prolongés des enfants adultes, vieillissement à domicile, rythmes désynchronisés. Un plan rigide résiste mal à ces variations et laisse peu de marges pour changer d’usage sans bricoler. C’est pourquoi certains projets récents déplacent les enjeux.

À Barcelone, les recherches de MAIO Architects autour de pièces équivalentes sont un exemple probant. Plutôt que d’attribuer au séjour un rôle central et aux chambres une position secondaire, les appartements de leur projet de Sant Feliu de Llobregat (en cours de réalisation) s’organisent comme une suite de pièces de dimensions proches, reliées par des ouvertures qui fabriquent des vues traversantes et des diagonales. La qualité ne vient pas d’une surface spectaculaire, mais d’une moindre hiérarchie. Une pièce peut devenir chambre, bureau, salon ou espace partagé selon les moments. Le plan ne promet pas une flexibilité héroïque, mais il évite simplement de fermer trop tôt les possibilités.

La Maladrerie, Renée Gailhoustet, Aubervilliers, France, 1975 © DR

Un commun structurant

Cette réflexion traverse plusieurs opérations espagnoles récentes. Chez Peris+Toral Arquitectes, Living in Lime, à Son Servera à Majorque (2023), organise 42 logements sociaux autour d’un vide central. Le patio règle les distances, les orientations, les circulations, les vues. Les logements y trouvent de l’air, de la lumière, une profondeur climatique. Les façades intérieures, protégées, fabriquent une domesticité élargie : on perçoit les présences sans être condamné au voisinage permanent. Le plan individuel dépend ainsi d’un dispositif commun qui en améliore les conditions.

Les modèles coopératifs rendent cette redistribution visible. À Amsterdam, le projet résidentiel De Warren (2023), par Natrufied Architecture pour le compte de la coopérative éponyme, consacre une part importante du bâtiment à des espaces communs : cuisine collective, ateliers, chambres d’amis, lieux de travail. Ces espaces ne sont pas ajoutés comme des équipements secondaires. Ils modifient l’économie du plan. Les logements privés peuvent être plus compacts parce qu’ils s’inscrivent dans une constellation de lieux disponibles. Mais cette mutualisation ne vaut que si les espaces communs sont bien dimensionnés, bien situés, réellement appropriables. Un local collectif relégué au fond d’un rez-de-chaussée sans lumière ne change rien ; une cuisine commune traversante, visible, proche des parcours quotidiens, peut devenir une pièce majeure du bâtiment.

On mesure ici l’écart avec certains discours contemporains sur le partage. Le coliving reprend souvent le vocabulaire de la mutualisation, mais il peut aboutir à l’inverse : réduction des chambres, hyper-programmation des espaces communs, transformation du collectif en service. L’enjeu n’est donc pas de multiplier les surfaces partagées, mais de savoir ce qu’elles permettent réellement. La mutualisation ne doit pas servir à appauvrir l’espace privé, elle doit élargir les capacités d’usage. C’est une distinction politique autant qu’architecturale.

20 logements seniors, ABC Studio, Maxéville, France, 2025 © Cyrille Lallement

Transformer l’existant

Une autre question majeure traverse aujourd’hui le logement : celle de la transformation de l’existant. Pendant longtemps, l’expérimentation typologique s’est pensée à partir du neuf où le projet commençait avec une parcelle disponible. Cette situation est aujourd’hui moins évidente. Le bilan carbone de la construction, la rareté du foncier, la vacance de certains bureaux, l’obsolescence de parkings ou d’équipements techniques imposent de regarder autrement les structures existantes. Transformer un bâtiment en logements constitue une contrainte planimétrique forte, mais elle peut se révéler particulièrement féconde.

Ainsi, les parkings par exemple offrent aujourd’hui un terrain d’expérimentation pleinement exploité, notamment à Paris. Leur trame poteaux-dalles, leurs rampes, leurs hauteurs parfois généreuses, leurs façades ouvertes ou facilement transformables constituent une matière disponible. La transformation d’anciens garages en logements sociaux montre combien ces infrastructures pensées pour l’automobile peuvent être retournées. Avenue Parmentier, dans le 11e arrondissement, l’Atelier Téqui a conservé et surélevé une partie de la structure d’un garage pour y introduire des logements atypiques prolongés de loggias, jardins d’hiver et terrasses. De son côté, NZI Architectes a livré en 2025 rue Nollet, Paris 17e, une reconversion de parking en résidence sociale exceptionnellement installée en coeur d’îlot, autour d’un jardin de 350 m² en pleine terre et disposant d’accueillants espaces communs.

Ce qui se dessine aujourd’hui n’est donc pas un modèle unique du bon logement collectif. Les réponses diffèrent selon que l’on construit en bois à Barcelone, que l’on transforme un parking parisien, que l’on conçoit une coopérative à Amsterdam ou un patio social aux Baléares. Le point commun tient ailleurs : dans la volonté de ne pas considérer le plan comme une conséquence secondaire du programme, mais comme le lieu même où s’arbitrent les grandes questions de notre époque.

Le logement contemporain le plus intéressant, compte tenu des contraintes de surface et de coût, est celui qui multiplie les situations entre dedans et dehors, entre privé et collectif, entre fixe et transformable. Une loggia profonde vaut plus qu’un balcon symbolique. Une coursive éclairée et dimensionnée peut devenir autre chose qu’un simple couloir extérieur. Une façade habitée peut à la fois régler le climat et offrir des usages.

Ainsi, le logement est bien la question majeure de la discipline, parce qu’il oblige l’architecture à se confronter à ses effets réels. Un plan peut exclure ou accueillir, rigidifier ou ouvrir, surchauffer ou rafraîchir, isoler ou relier. Il peut reconduire des habitudes de production ou introduire des marges d’invention. Dans un moment où il faut à la fois construire moins, transformer davantage, habiter mieux et consommer moins de ressources, le plan redevient un instrument critique.

Expérimenter dans le logement ne signifie pas produire des exceptions spectaculaires. Cela signifie travailler sans relâche les dimensions, les seuils, les circulations, les épaisseurs, les usages possibles. Cela signifie accepter que l’habitation ne soit jamais entièrement prévisible.

Living in Lime, Peris+Toral Arquitectes, Majorque, Espagne, 2023 © José Hevia

Par Sophie Trelcat
Couverture : Transformation et surélévation d’un garage en 63 logements, Atelier Téqui Architectes, Paris, France, 2025 © 11h45

— Retrouvez l’article dans Archistorm 138 daté juin – août 2026