ARCHITECTURE D’INTÉRIEUR I LUMIÈRE SUR MANUELLE GAUTRAND INTERIORS

ARCHITECTURE D’INTÉRIEUR

LUMIÈRE SUR MANUELLE GAUTRAND INTERIORS

 

Il n’est pas exceptionnel de croiser des architectes prolongeant leur pratique au cœur de l’espace intérieur. Il est d’ailleurs courant, pour l’architecte, de débuter par le rafraîchissement d’un appartement d’amis. Mais, rapidement, ce petit projet typique des premières armes est éclipsé au profit de nouvelles réalisations purement architecturales. Car, finalement, et même si, à l’heure actuelle, le décloisonnement et l’apologie de la transversalité jouent en faveur des architectes, l’architecture d’intérieur, elle, régie par ses propres codes et savoir-faire, est plus naturellement et généralement laissée à l’expertise de ses propres ténors.

 

L’architecte parisienne et avant-gardiste Manuelle Gautrand, qu’il n’est plus vraiment utile de présenter, semble aujourd’hui opérer le mouvement inverse, voire contredire l’ordinaire. En pleine maturité architecturale, après des milliers de mètres carrés construits ou réhabilités, et pas des moindres, elle nous révèle, en toute humilité, son premier projet livré d’architecture d’intérieur. Dans ce beau duplex de 120 m2, situé dans le quartier du Marais à Paris, Manuelle Gautrand crée un univers féminin et joyeux. Nous allons y revenir.

C42 – flagship Citroën,
Champs Elysées, Paris.
Livraison 2007
Client : groupe PSA

Mais, par curiosité, commençons par remonter le fil des références de Manuelle Gautrand marquées par le fait que l’exercice narratif s’invite régulièrement à l’intérieur, en prolongement de l’extérieur. Rappelons-nous ainsi l’immeuble Citroën des Champs-Élysées, où s’exprimait depuis l’extérieur et jusqu’en fond d’îlot la technologie très pointue de l’industrie automobile, dans une verrière prismatique rappelant le logotype de la marque — la lumière captée enveloppant l’intérieur, et un travail très détaillé sur le mobilier.

Dans le projet Edison, plus récent, l’entrée dans l’immeuble d’habitation atypique s’opère par un hall double hauteur marqué, tapissé d’une impression végétale, mimant l’univers de la serre, en résonance avec les 300 jardinières-allèges plantées des 300 fenêtres et le potager sur le toit.

Dans le projet encore non réalisé du Crédit Mutuel de Lyon-Vaise, le hall d’accueil décline le logo tel un fil conducteur sur l’aménagement de bois sur fond blanc, enveloppant, intimiste, chaleureux, écho aux nombreuses start-up, notamment écologistes, que la banque mutualiste accompagne.

Dans l’appartement du Marais, première référence livrée, assumée, révélée de Manuelle Gautrand Interiors, l’un des objectifs majeurs a été de jouer avec le soleil et sa course quotidienne : maximiser la lumière naturelle tout au long de la journée, suivre l’ascension de l’astre, puis son coucher, mettre en valeur la couleur de sa lumière — la lumière comme fil conducteur du projet et de l’œuvre, au sens élargi.

Réhabilitation lourde d’un appartement en duplex,
le Marais, Paris.
Livraison septembre 2021

Ici, la restructuration lourde supprime les multiples cloisonnements originels. Un jeu de volumes et de grands vides permet de rehausser la présence des grandes baies vitrées sur les façades est et ouest de l’appartement. Ce dernier prend place dans un bâtiment datant du XVIIe siècle. Manuelle Gautrand y conçoit une sculpture unique de volumes en cascade, coiffée en toiture par une très fine et longue verrière, orientée d’est en ouest et qui peut ainsi suivre et accueillir la course du soleil du matin jusqu’au soir.

À partir de ces premiers principes, différents espaces, chacun avec ses matières et son atmosphère propre, composent l’ensemble en une articulation savante : depuis l’entrée, sourde et sombre, entièrement vêtue de panneaux de noyer, jusqu’à la dernière chambre à coucher sous les toits, blanche et sobre.

Au milieu du parcours, le vaste espace à vivre rayonne autour d’une sculpture colorée unique qui s’enroule autour de l’âtre de la cheminée pour former l’escalier d’accès au niveau supérieur. Cette sculpture se poursuit en accueillant une cascade intérieure de plantes qui marque la bordure de la mezzanine et exprime l’importance de la nature et de son rythme.

Dans ce parcours à la fois séquencé et homogène, la densité des matières, matériaux et couleurs tour à tour capte l’attention.

Le couloir de lumière devient un couloir de soleil, jaune Pollock, qui traverse l’appartement de part en part. Il influence à tout moment l’atmosphère et contribue à affirmer cette idée globale d’aménagement à la manière d’un « cadran solaire ».

Puis les modules qui forment les marches de l’escalier sont à leur tour enveloppés d’une laque, cette fois-ci d’un rose pâle pourtant puissant, qui confère à son tour une atmosphère particulière à l’espace : après avoir été saturé par le soleil, il semble à présent réchauffé par ce rose poudré, nimbé de reflets doux et chauds, comme en une fin d’après-midi où le soleil s’apaise. La troisième couleur, un vert amande, vient rehausser la présence des plantes qui s’approprient progressivement le garde-corps, pour chercher la lumière dont elles ont aussi besoin. Dans la cuisine, de grands plateaux de travertin silver, venus de Rome, constituent des surfaces à la fois monumentales et brutes, inspirantes pour les cuisiniers, avec, à la clé, cette convivialité recherchée. La salle de bains offre une autre atmosphère, qui se joue de deux marbres opposés, l’un brun sombre, l’autre blanc nacré. Ils s’imbriquent l’un dans l’autre pour former un espace à la fois doux et imposant, sombre et clair, sorte de clin d’œil aux palais italiens. Le tout est rehaussé par l’extravagance d’un éclairage de Mokoto Ishii droit sorti des années 1970.

Tout au long du parcours, on découvre une attention profonde apportée aux détails, qui rend le projet unique et le propulse justement au rang des réalisations des ténors de l’architecture d’intérieur.

« Nous voulions casser l’image de l’appartement parisien bourgeois, et imaginer une atmosphère plus festive, colorée et inattendue, un peu dans l’esprit d’une maison de vacances, d’une cabane de plage, où, en sortant, on est directement dans le soleil et le ciel, commente Manuelle Gautrand. Nous voulions créer un espace qui soit sculptural et unique, qui recherche plus la relation à l’art qu’à l’histoire de cet hôtel particulier. Et nous voulions user de la couleur pour renforcer ce détachement vis-à-vis du contexte historique, et créer ainsi cet univers “à part”, apte à recevoir les nombreuses pièces d’art et de design des propriétaires. »

Réhabilitation et extension de l’Hôtel W (5*), quartier Opéra, Paris.
Non livré
Client : BLUE HORIZON 
© MANUELLE GAUTRAND ARCHITECTE
Image © LMNB

La réalisation d’un projet d’hôtel mené par l’agence, actuellement en développement avec une enseigne de Marriott, contribuerait au renforcement du département Manuelle Gautrand Interiors, dont la première partition met d’emblée la barre très haut. Peu étonnant, lorsque l’on sait que la vocation de Manuelle Gautrand, née dans un univers artistique, a quasi coulé de source dès les origines.

« L’architecture se situe à la croisée de différentes disciplines », dit-elle. Alors, les différentes échelles de l’urbain au design intérieur couleraient tout autant de source pour elle. « Je suis très nourrie par l’art contemporain », ajoute-t-elle. Une expression lumineuse, personnelle et colorée dont nous avons hâte de découvrir les prochaines réalisations.

Texte Anne-Charlotte Depondt
Visuel à la une Réhabilitation lourde d’un appartement en duplex, le Marais, Paris.
Livraison septembre 2021 / Client : privé

retrouvez la rubrique Architecture d’intérieur sur Manuelle Gautrand Interiors dans Archistorm daté janvier – février 2022