CRBS CENTRE DE RECHERCHE EN BIOMÉDECINE DE STRASBOURG PAR GROUPE-6 ET DEA ARCHITECTES

FOCUS

CRBS CENTRE DE RECHERCHE EN BIOMÉDECINE DE STRASBOURG
GROUPE-6 ET DEA ARCHITECTES

Le bâtiment de laboratoire en condensateur heuristique : sur le CRBS de Strasbourg

Si Strasbourg n’est plus la ville tiraillée par les conflits franco-allemands qui se sont succédés aux XIXe et XXe siècles, son architecture porte encore les traces de la concurrence à laquelle se sont livrés les deux pays pour asseoir leur souveraineté dans la cité frontalière. Il n’est pas nécessaire d’être historien de l’art pour comprendre que l’architecture a été utilisée pour consolider le « retour de Strasbourg dans le giron national » chaque fois que la ville est passée de la France à l’Allemagne. Française jusqu’en 1870, elle fut allemande jusqu’en 1918, puis à nouveau de 1940 à 1944. À chaque changement de nationalité, la ville et ses administrations faisaient l’objet d’une réorganisation stratégique. L’hôpital civil est emblématique de cette histoire saccadée, faite de démolitions, de constructions, de stratégies interrompues et de départs précipités, qui font la richesse et la complexité de l’architecture et du tissu urbain strasbourgeois. Paradoxalement, dans le cas de l’hôpital civil, cette transition s’est opérée autant sous le signe de la continuité que sous celui de la rupture. Le CRBS, réalisé conjointement par Groupe-6 et dea architectes, gagne à être appréhendé sous cet angle, celui de la résilience des usages et des institutions dans une ville qui change de camp tout en gardant la même population. C’est ce rapport à l’histoire qui constitue le contexte bâti et programmatique du nouvel ensemble de laboratoires. Et c’est toujours en tenant compte de cette histoire que Strasbourg projette l’évolution du site de son hôpital civil en futur pôle de recherche au rayonnement européen. Dans cette optique, le CRBS constitue, au même titre que certaines institutions européennes qui ont vu le jour dans la seconde moitié du XXe siècle, une authentique réconciliation architecturale dans sa manière de synthétiser des qualités que l’on attribue pour certaines à l’art d’édifier à la française et pour d’autres à la culture du bâti germanique.

Le CRBS, tête de pont de la prochaine mutation de l’hôpital civil

Que ce soit par sa centralité, par sa superficie ou par la diversité architecturale des bâtiments qui le composent, l’hôpital civil strasbourgeois est une institution qui fonctionne comme une métonymie de la ville : une portion délimitée capable de rejouer à une moindre échelle les grandes lignes de l’évolution de l’ensemble. C’est un véritable quartier, avec ses monuments, ses places et ses jardins, dont l’évolution porte les traces des grandes étapes de l’histoire de la ville. Aussi étendus que le quartier pittoresque de la Petite France, l’hôpital civil et ses 23 hectares forment une enclave au centre de Strasbourg. Cette emprise territoriale s’explique en partie par le fait qu’à son commencement de nombreux patients s’acquittaient des soins qu’ils avaient reçus en léguant des terres. Valorisés, ces legs ont permis de constituer un grand domaine. Quant à l’ampleur des services et départements qui le composent, elle serait le fait de la surenchère concurrentielle à laquelle se livrent les deux pays. Chaque reconquête fut l’occasion d’un effort pour affirmer le rayonnement intellectuel et scientifique de l’hôpital, personne n’osant défaire ce que « les autres » avaient fait de constructif. C’est ainsi que l’administration allemande mit en place à partir de 1870 un fonctionnement en cliniques, préfigurant l’articulation des soins et de la recherche qui, par la suite, s’est généralisée avec les centres hospitaliers universitaires. L’administration française qui reprit l’hôpital à la Libération conserva ce qui avait été mis en place par les Allemands. Cet urbanisme de l’acte accompli explique en partie le caractère éclectique et fragmenté de cette ville dans la ville. C’est contre cette dispersion que s’est érigé le projet de nouvel hôpital civil. Conçu par Claude Vasconi en 2008, il a cherché à unifier ce patchwork de cliniques et leur fonctionnement fragmenté. Pris dans un seul ensemble, les départements pouvaient interagir et offrir des soins coordonnés. Vasconi, passé maître dans l’art d’une rhétorique architecturale du pouvoir qu’affectionnent les acteurs institutionnels privés et publics, a inscrit ce regroupement dans une mégastructure futuriste et unitaire qui exhibe sa technique. Pourtant, dans cette « guerre » entre entropie et concentration, c’est l’éclectisme et la dispersion qui pourraient finir par l’emporter.

Grâce à la concentration rendue possible par l’édifice de Vasconi et par la désaffection de nombreux bâtiments, la métropole de Strasbourg a envisagé la reconfiguration d’une partie du site en pôle de recherche à rayonnement international. Cette nouvelle stratégie, baptisée Nextmed, vise à reconvertir, démolir et reconstruire les dizaines d’édifices vidés, afin d’y installer des activités indépendantes de recherche et développement en technologies médicales. Le CRBS est à l’avant-poste de cette nouvelle stratégie de laboratoires autonomes fonctionnant en synergie, tant avec l’hôpital qu’avec l’université. Formellement, le CRBS est aux antipodes de l’approche unitaire incarnée par le vaisseau gris de Vasconi. L’objectif n’est pas tant de se démarquer par le design que de s’ouvrir sur la ville et de penser la cité hospitalière comme un système complexe, constitué d’entités autonomes capables d’interagir ou de développer des dynamiques propres. Tant la morphologie du bâtiment (un parallélépipède autonome) que le traitement uniforme de ces quatre façades « pixelisées » vont dans ce sens. Le CRBS remet à l’ordre du jour le principe éclectique d’unités pavillonnaires qui régissaient le site depuis sa création jusqu’à l’arrivée du vaisseau gris de Vasconi. Conçues à partir d’un échantillonnage chromatique prélevé dans un périmètre de 500 mètres, les quatre façades du CRBS fonctionnent comme une machine à synthétiser la matière visuelle de cette portion de la ville. Ce mécanisme se superpose à la fonction bioclimatique de la façade. Les deux fonctionnalités, énergétique et esthétique, ne sont pas distinctes mais intégrées. Il n’y a pas une fonction d’un côté et une peau qui la recouvre de l’autre. Le revêtement est déjà la fonction pleinement déployée.

L’esprit Fachhochschule

Guillaume Delemazure et Denis Bouvier se plaisent à raconter leur parcours académique au sein d’une même école, l’INSA à Strasbourg, une Fachhochschule créée en 1875. Celle-ci n’a pas perdu sa spécificité culturelle germanique qui la distingue de nos établissements nationaux, où l’enseignement de l’architecture est nettement plus indexé sur celui de l’art. Dans le modèle allemand, l’ingénierie fait intégralement partie du cursus architectural, qui comporte un tronc commun aux ingénieurs et aux architectes. C’est dans cet apprentissage que Guillaume Delemazure situe leur disposition à faire converger la dimension architecturale du bâtiment avec sa dimension technique. C’est à cette conception qu’ils doivent aussi leur façon d’impliquer les ingénieurs thermiciens de Transsolar dans l’élaboration morphologique du bâtiment. L’expression architecturale se nourrit de la technique au lieu de l’appréhender comme une contrainte. Technique et conception émergent d’un seul élan commun pour se concrétiser dans une seule réalité, celle de l’architecture du bâtiment. Sous couvert d’une grande simplicité, cette conception conjointe des qualités esthétiques et techniques requiert énormément de travail, afin de rendre compatibles les diverses prérogatives du projet. Le fonctionnement doit trouver sa forme optimale dans la rencontre de l’architecture et de l’ingénierie, laquelle se réalise au terme de nombreux essais. Le CRBS constitue en cela un exemple caractéristique de cette conception intégrée. Le traitement des stores pixelisés a nécessité la construction de prototypes à échelle 1/1. C’est à partir de ces essais que la solution a été trouvée. Le principe d’une polychromie d’une seule lame de store va donner son apparence définitive au bâtiment, ce qui, au moment du concours, n’était pas encore établi.
Une architecture de l’intégration de la technique et de la forme
À Strasbourg, dea architectes et Groupe-6 ont commencé par prendre leurs distances avec certains usages en matière d’architecture iconique. Ils ne veulent en aucun cas initier un geste architectural dans lequel il suffirait de faire entrer après coup tout ce qui serait nécessaire à son fonctionnement. L’idée d’une convergence du fond et de la forme est la base de leur proposition. C’est ainsi que le principe d’une disposition circulaire autour d’un patio fait lentement son chemin. La façade est intégralement composée d’un système de stores qui s’ouvrent à l’emplacement de fenêtres, permettant une surventilation nocturne. Le bâtiment est pensé comme un écosystème vivant, capable de réguler de manière passive la température des espaces de travail. Le patio est la composante centrale de cette respiration qui prend l’air frais de sa façade poreuse et l’évacue par le toit. Cette cohérence mécanique fait écho à la spatialité du bâtiment. Les abords du patio sont des espaces de rencontre où les laborantins peuvent quitter le périmètre restreint de leurs activités respectives pour éprouver le sentiment d’appartenance à un ensemble.

La demande et la réponse

Un bâtiment d’une grande densité sur une parcelle réduite, avec un impératif de calme, de concentration et de repli — voici comment Guillaume Delemazure décrit la demande qui a été faite aux architectes au moment du concours, et qui a trouvé sa réponse dans l’organisation des laboratoires selon un principe de rectangles superposés autour d’un vide central. Le bâtiment s’organise autour d’un patio lumineux qui est tout à la fois le support de la bonne organisation de l’ensemble, un gage de qualité et un vecteur de socialité pour ceux qui s’y activent. Là aussi, les choses s’emboîtent. À elle seule, la qualité fonctionnelle de l’équipement ne suffit pas à garantir un environnement de travail optimal. Elle doit être complétée par une attention apportée aux espaces interstitiels et circulatoires. Cela peut sembler évident à une époque où les recruteurs n’hésitent pas à mentionner l’environnement qualitatif parmi les critères d’attractivité d’un poste à pourvoir. Les lieux de recherche ont longtemps négligé ces facteurs qualitatifs liés au cadre de vie, préférant mettre l’accent sur l’équipement du laboratoire et le travail qu’il permet d’accomplir, plutôt que sur sa socialité potentielle. Jusqu’à ce que l’on comprenne à quel point l’interaction sociale et le cadre de vie peuvent avoir une incidence sur la qualité de la recherche. Le CRBS a choisi de reconsidérer bon nombre de ces réflexes typologiques qui ont fait que, pour des générations de laborantins, l’unique cadre de vie professionnel devait être la paillasse et le restaurant d’entreprise. Ici, les espaces de travail sont évolutifs, organisés en huit entités ou groupements de laboratoires, qui peuvent s’adapter aux particularités et aux besoins des équipes universitaires y étant affectées. L’ensemble est pensé comme un

dispositif mixte entre la recherche médicale (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et la recherche universitaire. L’évolution des méthodes d’enseignement a fortement conditionné sa flexibilité et la possibilité d’affecter les locaux sur de courtes durées, en fonction de projets spécifiques. Pauline Copyloff, responsable du service du patrimoine de l’université de Strasbourg, est explicite sur ce point : les laboratoires ne sont pas affectés à tel ou tel professeur, mais à des projets.

Ce mode de fonctionnement ouvert est conforté par l’importance accordée aux espaces informels. Ils sont pensés comme une composante essentielle du travail des chercheurs. Le CRBS a fait le pari d’une transversalité interlaborantine qui permettrait, par exemple, de lancer un sous-projet avec des collègues d’un autre laboratoire que le sien. Le laboratoire ne doit plus être cet espace stérile replié sur lui-même. Il peut aussi tirer profit de ce qui vient de l’extérieur, du hasard et de la sérendipité. Au CRBS, chaque couloir se termine sur une baie vitrée donnant sur l’extérieur, et chaque laboratoire, à l’exception de certains équipements très spécifiques (comme la gigantesque animalerie du sous-sol), jouit d’une vue sur la ville. Les stores fermés ou ouverts règlent aussi la quantité de dehors qui pénètre dans ce monde protégé. À cela s’ajoute la fonction réfléchissante de la verrière du patio qui capte le panorama de la ville pour l’inclure dans le coeur du bâtiment. Il suffit de lever la tête pour saisir un morceau de ciel et une portion du centre historique.

Arrivé à ce point, on réalise que les deux grandes composantes du projet — son insertion urbaine et son fonctionnement modulaire — font écho à l’aspect du bâtiment. Les pixels ne sont pas juste une image, mais un principe organique qui s’applique autant à la façon du bâtiment de contenir que d’être contenu. Chacun de ces compartiments peut être perçu comme un pixel interagissant avec les autres, et jusqu’à l’ensemble lui-même qui devient un pixel à l’échelle de la ville. Manifeste d’un nouvel éclectisme assumé, le CRBS signale l’entrée de l’hôpital civil dans une nouvelle époque. Sans imposer l’uniformité et la table rase, il trouve dans la transformation de l’existant un levier pour créer du nouveau.

Texte Christophe Catsaros
Photos © Luc Boegly