DOSSIER SOCIÉTAL I DE LA NÉCESSITÉ DES ICÔNES DU XXIE SIÈCLE

DOSSIER SOCIÉTAL

DE LA NÉCESSITÉ DES ICÔNES DU XXIE SIÈCLE

La livraison, l’été dernier, de la Fondation Luma, un complexe artistique et culturel dessiné par le célèbre architecte Franck Gehry, a connu un retentissement international. L’événement montre que l’effet Bilbao, après un quart de siècle d’existence, ne s’est toujours pas dissipé. Ainsi le marketing urbain et l’architecte star sont toujours les deux facettes de ce type d’architecture investie par une élite mondialisée. S’y ajoute aujourd’hui la dimension de mécénat. Les grands projets récents sont l’occasion de questionner les effets culturels et urbains en jeu dans l’architecture contemporaine, dite « iconique ».

Vue intérieure de la Fondation Luma, Arles © Iwan Baan

Hercule d’acier et de titane, geste architectural par excellence, la Fondation Luma, à Arles, s’aperçoit de loin, que l’on soit dans la ville ou en périphérie. Culminant à 56 m, la tour, faite pour partie d’une agglomération, selon un mouvement de torsion, de 11 000 petits caissons d’inox, se prête à de nombreuses interprétations : flamboyant dans le ciel, elle est à la fois une cascade jaillissante, une construction en planchettes Kapla, une tombée de dominos, une montagne gelée… Du point de vue de Gehry en personne, l’effet produit par la réflexion du paysage sur la construction en acier miroir évoque les traits de pinceau de Van Gogh, dont le séjour arlésien marque l’époque la plus productive.

Ainsi, tous les imaginaires sont possibles, ce qui fait aussi la force de la construction. L’événement bâti s’annonce déjà comme une référence, telle que peut toujours l’être le musée d’art moderne et contemporain de Bilbao, en Espagne, inauguré en 1997. Celui-ci est devenu une icône en tant que phénomène, et l’on se rappelle l’expression maintes et maintes fois reprise : le fameux « effet Bilbao ». Celui-ci ne s’est toujours pas dissipé, au point qu’il fait toujours référence dès qu’il s’agit de mesurer la réussite d’implantation d’un équipement culturel destiné à régénérer un territoire urbain. En l’occurrence, ici, il s’agit de redynamiser un ancien site d’entrepôts de la SNCF.

Territoire d’excellence

Complexe artistique et culturel d’envergure internationale, dirigé par des pointures en la matière — Hans-Ulrich Obrist, Tom Eccles, Beatrix Ruf, Liam Gillick ou encore Philippe Parreno —, la Fondation Luma maintiendra l’effervescence artistique de la ville tout au long de l’année, au-delà de la seule période des Rencontres photographiques qui se déroulent chaque été, depuis 1970. L’opération a été rendue possible grâce à Maja Hoffmann, mécène et collectionneuse d’art, qui a financé le projet et l’a également élaboré quinze années durant. Si l’émotionnel, une dimension supplémentaire de l’édifice, reste une donnée subjective, ce geste architectural, signé Gehry, s’affiche comme une icône bâtie du XXIe siècle et s’érige en vecteur de communication représentant la puissance culturelle de la ville.

L’attrait de l’icône

Ainsi, grandes enseignes, édiles et encore riches commanditaires privés continuent à acheter des signatures et à désirer des projets à la gestuelle expressive, afin d’assurer leur promotion. Le phénomène de l’architecture comme « effet », et non comme langage, érige donc des questions qui sont toujours d’actualité : Akhenaton des temps modernes, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, avait eu le courage de lancer en 2008 l’initiative d’un grand geste architectural, inédit dans la capitale. Ainsi, l’horizon du 15e arrondissement parisien, porte de Versailles, se verra fendu d’ici 2026 par une tour pyramidale confiée aux architectes suisses Jacques Herzog et Pierre de Meuron, parmi les meilleurs au monde. Longtemps considéré comme l’arlésienne de l’architecture, le lancement des travaux annoncé pour la fin 2021, treize années après la décision du projet, ravive avec ardeur la polémique sur ces grands gestes architecturaux. Rappelant l’épisode de sa voisine du Louvre, dessinée par Ieoh Ming Pei, la future pyramide nous remet à l’esprit que cet engouement de l’humanité envers les bâtiments iconiques n’est pas nouveau. Le monde entier se précipite toujours au pied des pyramides égyptiennes ou mayas.

Stade national de Pékin © Herzog & Meuron

Des lieux personnalisés

Des architectes tels que Gehry, Hadid, Ingels ou encore Herzog & De Meuron sont parmi les meilleurs experts en la matière. On se souvient, par exemple, du Stade national de Pékin, que le duo helvète a conçu avec l’artiste Ai Weiwei. Érigée en 2007 pour accueillir les Jeux olympiques et paralympiques de l’été 2008 en Chine, cette arène défiait la notion traditionnelle de site sportif. Apparaissant plusieurs fois par jour à l’écran durant toute la durée des JO, ce stade, comme aucun autre stade contemporain au monde, a marqué les mémoires. Dans les boutiques de souvenirs de la manifestation, les objets à l’effigie du « Nid d’oiseau » avaient connu les plus hauts chiffres de vente. Formé de poutres d’acier entrelacées, il semblait avoir été créé par la nature. L’ouvrage dévoilait en façade la présence de sa structure, et constitue à cet égard une référence. En effet, ces dix dernières années, une tendance de l’architecture où l’ossature des bâtiments est placée au premier plan est clairement identifiable. Mobilisant des ressources faramineuses pour sa construction, le stade, d’apparence chaotique, est devenu une icône de la Chine moderne, qui assimile depuis trente ans des valeurs occidentales et se retrouve dans une situation de rupture culturelle inédite.

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Texte Sophie Trelcat
Visuel à la une Fondation Luma, Arles © Iwan Baan

Retrouvez l’intégralité du Dossier Sociétal : De la nécessité des icônes du XXIe siècle, dans Archistorm daté janvier – février 2022