DOSSIER SOCIÉTAL I TEMPS DENSES

DOSSIER SOCIÉTAL

TEMPS DENSES

 

À partir des années 1980, colloques, expositions, revues spécialisées ont mis sur le devant de la scène la question de la ville dense. Celle-ci advenait en réaction au phénomène de la « Città diffusa » que les urbanistes italiens Francesco Indovina et Bernardo Secchi avaient été les premiers à théoriser. « Continuité urbaine et densité » ; « la densité du collectif pour une identité unique » ; « densité et légèreté » ; « la densité n’est pas l’ennemi du bien » ; « comment densifier sans occulter »… les formulations abondent pour évoquer cette thématique aux ramifications multiples et dont l’actualité reste brûlante. Aujourd’hui, plus que jamais le sujet cristallise toutes les urgences — économique, sociale et environnementale —, des enjeux que l’on ne peut plus méconnaître, au risque de disparaître. Mais de quoi parle-t-on lorsque l’on évoque la densité ?

Programme mixte La Chapelle, Brenac & Gonzalez & Associés, Paris © Stefan Tuchila

L’échelle des mesures

Trouvant son origine dans le latin densitas, signifiant « l’épaisseur », la densité correspond à une quantité d’éléments par unité d’espace. D’origine scientifique, elle peut être mesurée et exprimée de manières très variées. En ce qui concerne la discipline urbaine et architecturale, le concept de densité réfère à une population occupant une portion de territoire et peut être exprimé par un nombre de logements, de pièces habitables ou d’habitants par hectare. Plus précisément, on parle en général d’unités de logement par hectare, ou de population par kilomètre carré.

Indicateurs de la forme urbaine, les valeurs de densité témoignent d’énormes différences selon les contextes géographiques : en Europe, le nombre de logements occupant un territoire de 100 mètres par 100 mètres oscille de 25 à 100 habitations. Les zones résidentielles de maisons individuelles sur terrain indépendant représentent 10 logements à l’hectare. La densité moyenne à Los Angeles est de 15. La densité minimale pour fournir un service de bus public étant de 25… le lien avec l’usage de la voiture est immédiat. En Angleterre, par exemple, pour rentabiliser la planification, tout nouveau développement doit inclure un minimum de 30 logements par hectare, la densité moyenne dans la capitale londonienne étant de 42. Une densité de 60 logements est obligatoire et réglementaire pour garantir l’installation d’un service de tramway. Enfin, la densité moyenne des centres urbains consolidés en Europe est de 93 logements par hectare. Sous des latitudes plus exotiques, les chiffres sont faramineux : dans les années 1970, au moment du développement de la cité-État de Singapour, aujourd’hui deuxième ville la plus dense au monde après Monaco, il y avait jusqu’à 250 logements par hectare. Dans la région chinoise de Kowloon, cette donnée grimpe jusqu’à 1 250. Rappelons enfin que les institutions défendant la durabilité et l’intensité bâtie considèrent que la densité idéale est de 100 logements par hectare. Quelle que soit la traduction de la variabilité de ces chiffres, il reste une constante : tout débat sur la ville revient à penser la densité.

Le paradoxe du Sam’ suffit

« Si nous voulons résoudre les problèmes mondiaux écologiques, nous devons d’abord résoudre ceux posés par le développement urbain. » Cette déclaration du paysagiste Dirk Sijmons dans le cadre de la Biennale internationale d’architecture de Rotterdam en 2014 n’a en rien perdu de sa pertinence, demeure d’une actualité cruciale tout autant qu’elle soulève de puissants paradoxes. On le sait, il s’avère incontournable de lutter contre l’étalement urbain, fort consommateur de terrains et de terres agricoles, peu écologique et peu économique. Cette lutte a pour corollaire de densifier les villes déjà consolidées. Mais limiter l’étalement urbain met en évidence des désirs contradictoires : selon une enquête du Crédoc, la maison individuelle est le logement idéal pour 82 % des Français. Ainsi, tout le monde veut vivre dans une maison, et dans ce sens les forces du marché ne peuvent être stoppées.

Programme mixte La Chapelle, Brenac & Gonzalez & Associés, Paris © Stefan Tuchila

De plus, la question de la densité est toujours porteuse d’idées reçues, menant jusqu’à distinguer une densité réelle d’une autre, subjective, qualifiée de densité perçue. Cette dernière s’avère trompeuse. L’exposition du Pavillon de l’Arsenal, en 2017, sur les travaux du baron Haussmann dans la capitale, montrait que les immeubles haussmanniens, avec leur système de cours en cœur d’îlot, constituent un modèle ultime de densité, bien davantage, notamment, que les grands ensembles entourés de larges espaces publics. Pourtant, ce sont ces derniers qui sont perçus comme les plus denses. On ne saurait, par exemple, soupçonner que le quartier de Petite campagne, dans le 11e arrondissement, fait de maisons mitoyennes à l’allure bucolique, est le plus dense de Paris.

Comment rendre la densité supportable ?

En dépit de ces références, densifier fait encore peur : « 65 % des Français pensent que la densité est quelque chose de négatif », signalait l’Observatoire de la ville en janvier 2007. Il est pourtant possible de s’emparer des contraintes de la ville dense et de proposer, malgré ces dernières, une grande qualité d’habitat. L’opération de 20 logements sociaux livrés en mars dernier par l’agence Remingtonstyle, rue de la Cour-des-Noues, dans le 20e, à Paris, en est un exemple probant : pour créer une dilatation spatiale et faire entrer un maximum de lumière dans une parcelle complexe, les architectes Pierre Frinault et David Jouquand ont opté pour l’immatérialité et une épuration des détails. En cœur d’îlot et côté rue, les façades de l’immeuble de huit niveaux sont totalement vitrées toute hauteur et toute largeur, ne laissant percevoir que la fine épaisseur des dalles de béton brut. Parfaitement intégrée à son contexte hétéroclite, raccordant un immeuble haussmannien à un bâtiment en brique du début du XXsiècle, la nouvelle construction introduit une tension bienvenue, grâce aux mouvements plissés de ses façades. Bien que répondant aux normes de surface, les appartements dégagent un sentiment d’ampleur, de liberté et de confort, car les éléments architectoniques et les matériaux sont assemblés de manière à créer des continuités qui laissent glisser le regard vers l’extérieur et désencombrent l’espace au maximum. Ainsi, des sols en chêne forment un déroulé continu avec les balcons et les terrasses prolongeant les pièces. Pour obtenir cette linéarité, les architectes ont dessiné un profilé métallique fixé au ras du sol. Très fin, cet élément ne sert qu’à faire coulisser les verres, qui sont structurels et autoportants, ce qui élimine toute menuiserie épaisse. Dans le même esprit, les pièces qui encadrent les séjours se ferment par des portes coulissantes montées sans bâti apparent. Disparaissant à l’intérieur du mur lorsqu’elles sont ouvertes, elles créent une enfilade qui agrandit et fluidifie l’espace. Résultat, au-delà de la qualité d’habitabilité, c’est l’ensemble du tissu urbain de la rue de la Cour-des-Noues qui se voit avantageusement ravivé par ce travail sur la transparence. (…)

Texte Sophie Trelcat
Visuel à la une Programme mixte La Chapelle, Brenac & Gonzalez & Associés, Paris © Stefan Tuchila

Retrouvez l’intégralité du dossier sociétal Temps Denses dans archistorm daté novembre – décembre 2022