PORTRAIT D’AGENCE I DE ALZUA+, LILLE

PORTRAIT D’AGENCE

DE ALZUA+, LILLE

Sortir des chemins battus

Avec ses anciennes bâtisses offrant de grands plateaux libres, le quartier populaire et multiculturel de Wazemmes rassemble la quintessence des agences d’architecture lilloises. L’atelier d’architecture deAlzua+ se trouve au barycentre de ce triangle d’or et a investi deux niveaux d’une ancienne filature. Nous sommes bien dans le Nord, et nulle part ailleurs.

En demi-sous-sol, un premier espace a été transformé en « lieu culturel » qui accueille régulièrement divers événements, comme récemment l’exposition photographique de l’italien Alfredo Durante, dans le cadre du festival lille3000 de l’été 2019, ou encore, en mars 2020, une soirée de l’équipe PechaKucha. Au niveau supérieur, les 20 salariés de l’agence se répartissent sur une surface laissée totalement libre, sans aucune porte de bureau — y compris pour l’architecte, Jérôme de Alzua —, comme pour mieux laisser les idées se contaminer d’une table à l’autre. Seul un gigantesque mur-bibliothèque traversant les lieux invite à la lecture tout en définissant quelques sous-espaces. La salle de maquettes y occupe une place de choix, et l’activité y est clairement prolifique.

Chez Jérôme de Alzua, l’idée de devenir architecte n’est en rien le fruit du hasard. Bien au contraire, elle est issue d’une réflexion affirmée. Après un bac littéraire et des cours aux Beaux-Arts, il vise ce métier à même, selon lui, d’allier évasion et pragmatisme.

« Ce qui m’intéresse dans la profession, dit-il, c’est cette vision à 360 degrés, c’est cette possibilité d’embrasser de la toute petite à la grande échelle. Nous avons aussi bien fabriqué des briques, qui ont donné lieu à la réalisation d’un film avec le vidéaste Alain Fleischer, qu’une caravane pour l’expo de Milan 2015. Nous touchons des choses un peu décalées ; il existe peu de métiers possibles qui permettent de concevoir et d’édifier à la fois un morceau de ville, une brique et une caravane. »

Agence deAlzua+ (Jerome de Alzua) à Lille

Le désir d’apprendre à contre-courant du mainstream

L’appétence pour le décalage, la bizarrerie ou encore pour la curiosité, qui fut le fil conducteur de son éducation — enfant, durant l’été, il visite des usines et des sites agricoles en famille — se renforcera au fil de ses années d’étudiant, jusqu’à devenir un des points forts de sa démarche de projet. L’architecte lillois s’efforce de maintenir son agence en dehors de toute spécialisation dans laquelle le système de concours français fige les architectes. Car, pour Jérôme de Alzua, varier les programmes offre l’intérêt de se plonger dans des univers totalement différents : « Récemment, nous avons commencé un concours pour un centre de formation destiné à des apprentis, nous nous sommes alors penchés sur ce qu’est le travail du couvreur ou du zingueur ; chaque projet permet de comprendre de nouveaux métiers », explique-t-il.

Alors que le projet Euralille de Rem Koolhaas bouleversait les esprits, notamment à l’école d’architecture de Villeneuve-d’Ascq, et que sont en vogue les écoles hollandaise et espagnole, Jérôme de Alzua fait le choix de terminer ses études à l’école polytechnique d’Espoo, en Finlande.

« Au-delà de la découverte des grands maîtres finnois ayant œuvré autour d’Alvar Aalto, ce qui m’intéressait était la coproduction naturelle avec les ingénieurs, proactifs dans la construction en Finlande, où les conditions sont rudes, il faut s’y adapter. La frugalité dont parle actuellement Philippe Madec est déjà présente depuis les années 1920-1930 en Scandinavie, comme en témoignent par exemple les superbes anciens bâtiments agricoles. »

La formation sera peaufinée au sein des agences Delhay, Nouvel, Guervilly ou encore Fuksas, lequel lui offre de réaliser son premier bâtiment : un centre culturel sur les quais d’Alfortville. C’est ainsi que l’agence est cofondée en 2002, avec l’architecte Vanessa Barrois, une chance de création renforcée par le double succès de Jérôme à l’Europan (1999) et l’Europandom (2001). La jeune agence se fait remarquer deux années plus tard aux Ajap. Dès lors s’ouvrent toutes grandes les portes des concours en France. Très vite, elle se retrouve face à des concurrents pour le moins inhabituels — Sanaa, Lacaton & Vassal, Zaha Hadid, Rudy Ricciotti et Steven Holl — dans le cadre de sa participation au concours du Louvre-Lens, lancé en 2005 et dont Sanaa fut lauréat.

L’occasion est donnée de passer à une autre échelle — de sept salariés à une vingtaine — et d’entériner la posture de ne jamais se satisfaire d’une routine : « Une vraie école lilloise s’est dessinée et affirmée depuis quelques années. Sur le secteur, il y a des architectes très forts, nous sommes toujours meilleurs entourés de bons, une forte concurrence est ce qui peut nous arriver de mieux à chaque concours », défend Jérôme de Alzua.

Agence deAlzua+ (Jerome de Alzua) à Lille

Passages à l’acte

La notoriété naissante liée au Louvre-Lens prendra racine jusqu’à pleinement s’épanouir avec l’édification de Swam. Celui-ci est placé stratégiquement en bordure du Parc Matisse et des anciennes fortifications, entre les deux gares de la métropole lilloise, et l’objet en était de requalifier l’historique caserne Souham. Qualifié de projet le plus complexe d’Euralille, Swam combine habilement un programme de commerces, bureaux, restaurant panoramique et hôtel tout en incluant un travail de qualité sur l’espace public.

Sa mise au point relève d’une méthode de projet maintenant bien éprouvée à l’agence : « Nous faisons beaucoup de maquettes et de recherches en partant du principe que la bonne idée vient de partout ; ce processus renvoie au bombardement spéculatif de Koolhaas et à ce que j’ai pu éprouver en travaillant au sein de l’agence de François Delhay. Nous commençons par plusieurs idées, puis nous les réduisons en portant une lecture critique, c’est la méthode hollandaise. Les stratégies de projet que nous mettons en place visent alors à dépasser le programme, à proposer plus que celui-ci ne demande, comme des espaces publics ou des dispositifs urbains supplémentaires qui en augmentent la portée. »

L’agence, en association avec Flint architectes à Bordeaux, a récemment participé au concours pour un lieu de répétition et de création à Calais, dans un site exceptionnel, sur les quais de la zone portuaire. Alors que cela ne figurait pas dans le programme, Jérôme de Alzua a proposé un dispositif permettant d’ouvrir les salles sur l’extérieur, face à la mer, durant l’été, pour y donner des spectacles de plein air ou y organiser des répétitions. Le principe de désobéissance cher à Renzo Piano n’est pas très loin.

Dans un esprit d’optimisme, au démarrage de chaque projet, se pose toujours cette question : que peut-on faire ici qu’il n’est pas possible de faire ailleurs ? Il s’agit alors pour lui et son équipe d’interroger l’histoire des lieux, la topographie, l’orientation, de trouver des traces, fût-ce une ruine ; il faut croiser l’archéologie du lieu au sens large avec le projet, pour éviter l’écueil du seul programme posé sur un site. Ainsi, Covent Garden, un ensemble de 82 logements à Lille, se décompose en bandes selon une morphologie induite par l’historique du site et l’étude du cadastre napoléonien de 1881. L’architecte réintroduit dans la parcelle des porosités disparues. Celles-ci ont spontanément généré une très forte appropriation de la part des riverains.

Quasiment deux décennies après sa création, l’agence deAlzua+ a embrassé des programmes on ne peut plus variés — bureaux, logements, piscine, écoles, parkings, zoo, palais des sports, projets urbains… — et poursuit son développement en toute tranquillité, sachant que, pour Jérôme de Alzua, « ce qui est intéressant est autant le parcours que le résultat ». Aujourd’hui, de Alzua+ possède un bureau à Nantes pour suivre les nombreux projets qu’elle réalise dans l’ouest de la France. Une antenne chilienne, dirigée par Vanessa Barrois, s’est mise récemment en place. L’agence y a déjà réalisé de petits projets d’extensions et souhaite y développer des aménagements d’espaces publics et paysagers de petite échelle. On ne peut que souhaiter bon vent à ces créateurs enthousiastes et réalistes qui poursuivent une réflexion sur l’architecture et la ville pleinement enrichie d’une pensée artistique et esthétique sur le sens que nous entendons donner à nos vies.

Agence deAlzua+ (Jerome de Alzua) à Lille

Texte Sophie Trelcat
Photos Michel Slomka

Retrouvez le Portrait d’Agence sur De Alzua+ dans Archistorm daté Septembre – octobre 2021