Au fond d’une vaste et généreuse cour parisienne, rue de Vaugirard, l’immeuble accueillant le siège de la Fédération Nationale de la Mutualité Française a retrouvé sa vérité constructive. Ancien bâtiment industriel du début du XXe siècle, l’ouvrage a été libéré de ses masques tardifs pour révéler ce qu’il portait dès l’origine, une structure rationnelle, issue d’heures euphoriques où l’industrie signait la promesse du progrès. Le projet mené par Rudy Ricciotti s’appuie sur des principes clairs : restituer l’essentiel, retrouver l’ampleur des ouvertures, rendre lisible l’intelligence structurelle du bâti. À cette mise à nu répond une invention contemporaine majeure, deux grandes verrières en BFUP, prouesse technique et technologique autant qu’artisanale.

Plus que jamais, l’acte de production architecturale est une responsabilité terrible et écrasante. Cela génère en moi de l’anxiété, des formes variables de paranoïa, ou encore, pour le dire plus crument : de la peur.

J’ai peur de me tromper, de mal faire ; j’ai peur de m’égarer sur de mauvais chemins. Et si je m’enfonce dans l’erreur en tant qu’architecte, la réalisation physique est irréversible, sans aucune possibilité d’annulation ou de recommencement. Mon erreur reste là, sous les yeux des enfants de mes petits-enfants lorsqu’ils ont mon âge.

Peu de professions sont ainsi confrontées à cette exigence morale qui consiste à viser juste sous peine de finir en enfer. J’ai à l’esprit les chirurgiens, les toreros, les militaires, en précisant que les deux dernières catégories ajoutent l’honneur à cette exigence morale : paramètre décisif de l’élégance.

Concevoir la valorisation du siège de la Fédération Nationale de la Mutualité Française est une action qui s’inscrit dans cette exigence de justesse, à plus forte raison. Cette conception s’inscrit dans un faisceau de cibles multiples : valorisation immobilière, donc efficacité de l’attractivité locative, mais aussi valorisation de l’image même de la Fédération par le territoire physique qu’elle occupe, par les choix et les décisions qu’elle prend pour transformer le réel et fabriquer un symbole. Car in fine, il s’agit de symbolique, cristallisant les valeurs qui sont celles de la Fédération et celles inhérentes à la notion de mutualité.

© Marion Fourcade

Au commencement, il y a le bâtiment existant. Il a presque cent ans, et témoigne par sa présence du passé industriel du 15e arrondissement de Paris. Construit autour des années 1930, il abrite les activités de la Compagnie des Téléphones Thomson-Houston, et incarne donc à cette époque le summum du progrès : la téléphonie comme vecteur d’une petite révolution de communication, mais aussi l’audace des structures nouvelles, rationnelles, en béton. L’ouvrage symbolise à cette époque un certain nombre de croyances en un monde meilleur dont le socle est l’industrie au sens le plus glorieux.

En 1987, le cabinet Jougleux Di Fiore, porté par une époque tout entière qui clame son droit à la consommation comme nouvel horizon de croyance, scelle le destin de l’ouvrage : la modernité passe par le bardage, l’aluminium, le verre mercurisé-fumé. La panoplie de l’avant garde se mesure au degré de l’expression consumériste en façade, tenant les années de naissance du bâtiment pour de l’obscurantisme. 1987 détient sa vérité et incarne le progrès par la sainte onction de l’aluminium et de la (fausse…) façade rideau à cassettes, RAL 8011. Les lieux de fabrique font place aux lieux du tertiaire.

« Un travail de mise à nu est entrepris pour l’ensemble du bâtiment, pour ne conserver que l’essentiel : la révélation, la restitution des structures. »

En 1967, Jacques Tati sourit déjà dans Playtime, raillant l’arrogance et la vacuité de ces architectures du cynisme.

Le premier mouvement de notre projet consiste donc en une restitution de l’architecture originelle de l’ouvrage et des signes qu’il porte en son époque : générosité des ouvertures, innovation de l’ingénierie des structures, audace constructive. Un travail de mise à nu est entrepris pour l’ensemble du bâtiment, pour ne conserver que l’essentiel : la révélation, la restitution des structures, pour une renaissance de l’ouvrage. Ce travail de libération s’accompagne d’un retour à l’ampleur des ouvertures, dont les formats originels, aujourd’hui enfouis sous une gangue d’aluminium, sont particulièrement généreux.

Construire pour la Fédération Nationale de la Mutualité Française n’est pas construire pour une banque ou un archétype tertiaire désincarné et anonyme. Il ne s’agit pas ici de célébrer les codes trompeurs de la brillance, de la transparence comme illusion du partage, de la pierre polie comme symbole de l’opulence.

Au contraire, ma responsabilité est de révéler ce qui ne se voit plus, et par là même, de valoriser l’image de la Mutualité Française, ancrée dans une action éclairée et savante.

Les valeurs qui enracinent la Mutualité sont issues des notions premières de secours mutuel, très présentes dans les premières corporations de travail, à l’exemple du compagnonnage ou des confréries. La notion de solidarité, du vivre-ensemble, ainsi que les valeurs du travail sont symbolisées sur le sigle de la Mutualité Française au travers d’un motif alvéolaire évoquant la ruche des abeilles. Ce symbole nous apparaît comme une valeur fondamentale à promouvoir par le biais de cette opération, et deux créations architecturales présentées ici puisent leurs origines dans cette écriture biomimétique. Les deux espaces considérés sont le secteur du hall d’accueil existant et la cour extérieure située entre les bâtiments A et C. Deux résilles minérales viennent contenir ces deux zones, les intégrer au bâti général, en leur conférant deux statuts différents en termes d’usage.

La première, la verrière, abrite le hall principal de l’ensemble immobilier de la FNMF. Il s’agit d’un volume spectaculaire, doté de plusieurs fonctions :

– Accueil du public et des usagers ;

– Espace propice à de nouvelles formes de travail délocalisées et centrées sur la convivialité : un café, en partie haute des gradins, est proposé, permettant de se réunir de manière informelle dans un cadre agréable ;

– Dispositif scénique de gradinage permettant de doubler la fonction de l’auditorium adjacent, et de renforcer les possibilités de congrès, de réunions collégiales, de conférences, etc. Cette organisation est également support d’actes de communication (événementiel ou autre), en utilisant les gradins pour exposer. Enfin, au quotidien, il est possible de s’y asseoir, d’y boire un café, d’y travailler en petits groupes ;

– Liaisons entre les ailes C et D de l’ouvrage, par passerelles suspendues.

« Le projet se veut mesuré sans être timide, à la fois respectueux d’un ouvrage que nous considérons comme patrimonial, et signifiant quant à la valorisation de l’image de la Mutualité. »

La seconde, la treille, vient caractériser la cour existante complètement réaménagée. Il s’agit de l’ancienne cour extérieure articulant les ailes A, B et C. Cette cour, peu valorisée, devient ici un lieu d’exotisme, un ailleurs dans Paris, un espace ouvert, confortable en toutes saisons, offrant un paysage de qualité depuis les façades qui le bordent.

Ces deux ouvrages possèdent une écriture architecturale issue de l’analyse et de l’interprétation quasi littérales de la structure d’une aile de libellule, elle-même alvéolaire.

À ce titre, un contraste, un dialogue apparaissent entre un bâtiment restitué dans son état originel (le bâtiment industriel de 1910) et deux ouvrages « insérés » de manière délicate.

Ces deux icônes architecturales incarnent ici une posture audacieuse, à la fois savante et populaire, et de ce fait particulièrement avant-gardiste. C’est de l’image même de la Mutualité Française qu’il s’agit ici, au sein de son siège, au travers d’une architecture emblématique d’une certaine vigueur hybride (Atelier Barrois) : à la croisée entre les excellences de l’ingénierie française et de l’artisanat. Les produits verriers employés sont issus du métissage entre l’industrie du verre industriel, et la teinte du verre issue d’une technique médiévale de Compagnons du devoir, basée sur l’emploi de sels d’argent. Le résultat est un produit verrier de couleur or qui donne à la lumière naturelle une valeur chromatique splendide et très méconnue.

La structure de ces deux ouvrages est réalisée par l’emploi d’un béton innovant, que nous employons souvent : le Béton Fibré à Ultra Hautes Performances (BFUP). Cette matière permet l’économie de la matière. Elle favorise donc la légèreté, couplée à une résistance mécanique sans équivalence. Très proche du rendement mécanique des structures alvéolaires, celle que nous proposons s’inscrit dans une grande pérennité : matériaux à pores fermés, résistant aux agressions urbaines, ne nécessitant pas d’entretien, et dont la durabilité s’approche de la centaine d’années. D’une certaine manière, il s’agit ici de la reprise de l’épopée architecturale du gothique flamboyant, célébrant la lumière, la performance des structures et l’élancement vers le ciel.

Ce lieu particulièrement scénographique, presque romanesque, est un dispositif aux usages multiples : événementiel, scénographie nocturne, spectacles, petite restauration… Cet exotisme du végétal est aussi un exotisme du temps et de l’espace, abrité sous une grande aile de libellule. Le projet se veut mesuré sans être timide, à la fois respectueux d’un ouvrage que nous considérons comme patrimonial, et signifiant quant à la valorisation de l’image de la Mutualité et de son patrimoine immobilier.

Le général de Lattre de Tassigny a cette formule qui résume à elle seule le formidable pouvoir de la surprise, et donc de l’imagination : « Frapper l’ennemi, c’est bien. Frapper l’imagination, c’est mieux. »

Entretien

Rudy Ricciotti, Architecte et Romain Ricciotti, Fondateur et dirigeant du bureau d’études structure Lamoureux & Ricciotti Ingénierie (LRING)

La Mutualité Française vous a confié la rénovation de son siège historique, que vous avez livré en juin 2024 dans le 15e arrondissement de Paris. Quels étaient les enjeux du maître d’ouvrage sur ce bâtiment centenaire ? Que vous a inspiré ce lieu ?

Rudy Ricciotti : Il s’agissait d’une commande classique de bureaux fonctionnels, laissant l’architecte prendre ses responsabilités. Finalement une maîtrise d’ouvrage très respectueuse de tous… et à l’écoute ; exemplaire ! Ma priorité a été de redonner dignité à un patrimoine dévalorisé par une rénovation « scandaleuse » dans les années 1980. J’ai été inspiré par la valeur travail, qui est fondatrice de la culture mutualiste.

Le bâtiment a fait l’objet d’une restructuration lourde. Avec quels défis ?

Romain Ricciotti : Nous ne nous sommes pas lancé de défis inutiles. Nous nous sommes plutôt attachés à concevoir un ouvrage exemplaire pour notre époque : des savoir faire locaux, très peu de matière consommée, un haut niveau scientifique et technique pour, in fine, un très bel ouvrage et une durabilité exemplaire.

Vous avez imaginé une belle verrière, aux formes complexes…

Rudy Ricciotti : Elle réécrit un peu le logo « alvéoles d’abeilles » des mutualités, mais en trois dimensions et physiquement fonctionnelles. Je suis parti de la stéréotomie de l’aile de libellule. Sa modélisation mathématique a produit ce résultat.

D’un point de vue constructif, il s’agit d’une structure autoportante de grandes dimensions (9 x 80 m de développé), réalisée en BFUP et formant le support de la verrière. Sa structure est de type alvéolaire, en écho avec le sigle de la Mutualité Française. Mais aussi et surtout en évocation très concrète de cette symbolique bio-inspirée : la résistance et la robustesse des systèmes sont obtenues à la fois par le mutualisme de la géométrie et l’utilisation d’un matériau de pointe de l’industrie française, le BFUP.

Pourquoi avoir choisi le BFUP pour ce projet ? Avec quels points de vigilance ?

Rudy Ricciotti : Cette verrière ne pouvait être réalisée que dans ce matériau. Elle est très audacieuse et demande des savoir faire multiples aux architectes, aux ingénieurs, comme aux entrepreneurs. Les points de vigilance sont nombreux et exigent un très haut niveau d’implication et de savoir faire chez tous les acteurs : ingénieurs, architectes, modeleurs, pré-fabricateurs. Jusqu’au travail essentiel des contrôleurs techniques (Socotec) et du CSTB. L’art de la modélisation est fondamental si l’on souhaite optimiser les quantités de matière, les masses, les coûts ou encore les émissions de CO₂. La verrière a nécessité deux ATEx menées avec le CSTB : une pour le verre et une pour la structure.

Comment la mise en œuvre sur le chantier s’est-elle déroulée ?

Rudy Ricciotti : Le principe de la fabrication en atelier, donc en amont et en parallèle du chantier sur site, permet d’imaginer une mise en œuvre sur chantier particulièrement efficace : peu de temps sur site, réduction des nuisances, augmentation de la sécurité pour les Compagnons, opti misation de la qualité des matériaux et de la finition notamment.

Depuis que le bâtiment a été livré, quels sont les retours d’expérience des collaborateurs de la Mutualité Française ?

Rudy Ricciotti : Ils semblent satisfaits. La lumière naturelle est beaucoup plus généreuse qu’auparavant. La verrière expérimentale est comprise et partagée comme participante de la fédération des mutualistes (solidarités et labeurs).

Prises de parole

Cyrille Nana Nkamse, Directeur de projet, Fayat Bâtiment

Le chantier de la Mutualité Française consiste en la restructuration lourde d’un ensemble immobilier de 13 000 m² (bâtiments A, B, C et D), construit historiquement en 1924, et déjà réhabilité en 1987. Le bâtiment est constitué d’un niveau de sous-sol (locaux techniques), d’un rez-de-chaussée (halls d’accueil y compris ERP, salle de conférence, foyer), et de cinq étages à usage de bureaux. Une grande verrière composée de panneaux en résille de Béton Fibré à Ultra Hautes Performances (BFUP), habillée de vitrages en partie colorés, recouvre l’espace dit « Atrium », faisant ainsi la jonction entre deux bâtiments. Il s’agit d’une première mondiale, dessinée et conçue par l’Agence Rudy Ricciotti et Lamoureux & Ricciotti Ingénierie (LRING). Sur ce chantier en Entreprise Générale, Fayat Bâtiment a eu recours aux travaux de reprises en sous-œuvre (augmentation des hauteurs de plancher dans les locaux techniques au premier sous-sol), aux étaiements lourds avec des transferts de charges (démolition et reconstruction des verticalités, gaines d’ascenseurs et d’escaliers), à la réalisation des chevalements permettant de suspendre et transférer des charges provisoirement pour démolir et reconstruire certaines fondations, aux renforts de fondations par micropieux permettant la reprise future des charges de la verrière… Les travaux importants de gros œuvre se sont achevés en mai 2023, permettant l’arrivée des corps d’état secondaires (étanchéité et façades), ainsi que la mise en place de l’échafaudage pour la pose des éléments de BFUP. La pose des éléments de BFUP a démarré en septembre 2023, et s’est achevée le 23 février 2024 ; s’est ensuivie la pose des vitrages constituant la verrière le 22 avril 2024. L’effectif Tous Corps d’État était, durant cette phase, de 120 personnes. Il est à noter que la réception / livraison de ce projet a été prononcée le 28 juin 2024 ; puis le passage de la Commission de Sécurité a eu lieu le 7 août 2024, conclu par un avis favorable à l’ouverture au public.

 

Groupe Vicat

Au cœur de cette réhabilitation, le BFUP SmartUp, développé par Vicat Sysnergie (filiale du Groupe Vicat), occupe une place centrale. Ce matériau a rendu possible la création d’une verrière de 20 mètres de hauteur, véritable pièce maîtresse du projet imaginé par l’architecte Rudy Ricciotti. Portée par un exosquelette filigrane en BFUP, elle relie désormais les deux bâtiments existants et constitue l’un des éléments architecturaux les plus marquants de l’opération.

Le choix du matériau BFUP s’est imposé face aux fortes exigences de finesse, de portée et de durabilité. Utilisé ici dans sa version grise et structurelle additionnée à des fibres métalliques, il offre une résistance mécanique élevée, une faible porosité et une capacité à être façonné en éléments très minces. Des caractéristiques difficiles à atteindre avec un béton traditionnel.

La résille porteuse, composée de 30 panneaux préfabriqués de 9 mètres, illustre pleinement cette capacité. Tout en présentant une épaisseur réduite, chaque élément conserve une rigidité suffisante pour reprendre les efforts et garantir la stabilité d’ensemble. Le matériau permet de réduire la quantité de matière, d’alléger la structure et d’assurer une continuité visuelle entre les différents éléments architecturaux du projet.

Autre atout déterminant : la liberté de forme qu’offre le matériau. Au siège de la Mutualité, elle a permis de concevoir une trame alvéolée complexe, dont les panneaux s’ajustent avec une précision millimétrique tout en conservant une qualité de surface régulière. Cette maîtrise de la mise en forme contribue directement à l’expressivité architecturale de l’ouvrage.

Fiche technique :
Maîtrise d’ouvrage : Mutualité Française
Maîtrises d’œuvre : Rudy Ricciotti Architecte et Lamoureux & Ricciotti Ingénierie (LRING)
Entreprise générale : FAYAT BÂTIMENT Île-de-France
Entreprises (liste non exhaustive) : Eiffage Métal, Smart-Up – les BFUP par Vicat, InnoBéton, Atelier Barrois…
Surface : 12 800 m2
Budget : NC

Par Jean-Philippe Hugron
Tous les visuels sont de © Hélène Peter sauf indication contraire

— Retrouvez l’article dans archistorm 137 daté avril – mai 2026