Lorsque Brunelleschi conçoit le dôme de Florence, il invente une forme d’équilibre entre la matière et le vide : la résistance naît de la distance entre deux voûtes, et c’est dans cet intervalle que s’installe l’expérience de l’espace. Ce principe fondateur – le vide comme structure – traverse les siècles pour réapparaître, transposé, dans le travail de Marc Mimram.
Pour l’architecte et ingénieur, l’infrastructure n’est jamais un simple outil de franchissement : elle est un lieu à part entière, un territoire à habiter. Comme chez Plečnik à Ljubljana, où le triple pont de 1932 fait de la traversée un espace urbain, Mimram envisage le pont non pas comme un geste technique mais comme une extension du tissu de la ville, un espace public suspendu.
Une liaison transformée en lieu
À Saint-Denis, entre les gares de Pleyel et du Stade de France, le nouveau franchissement imaginé par Marc Mimram illustre cette ambition. Ce pont-passerelle n’a pas seulement pour fonction de relier deux rives ferro viaires ; il crée un véritable espace public au cœur du quartier Landy-Pleyel. Le projet transforme la contrainte de l’infrastructure en ressource urbaine. L’ouvrage devient un balcon ouvert sur la métropole, un lieu de passage mais aussi de pause, de respiration et d’appropriation. Il s’adresse aux piétons comme aux cyclistes, et réinvente la relation entre la ville, le paysage et le mouvement.
Plutôt que de masquer le réseau ferroviaire, le projet le révèle : le « fleuve des rails » devient un horizon. En surplombant cette vallée technique, l’ouvrage installe une nouvelle géographie, un espace continu et libre où l’on perçoit la ville autrement.

Le service public comme bien commun
L’enjeu dépasse la seule liaison entre deux gares : il s’agit de rendre visible la dimension civique de l’infrastructure. Le transport, souvent perçu comme un mal nécessaire, devient ici un bien partagé. Le pont Pleyel expose en pleine ville la valeur de l’espace public : il en fait un bien collectif, offert à tous. La structure n’est pas isolée du contexte ; elle naît du site et de ses contraintes. Son tracé épouse la géographie urbaine et s’ouvre vers le sud, vers Paris. Le projet tire parti du panorama pour inscrire dans le paysage un geste d’équilibre, lisible à l’échelle du piéton comme à celle de la skyline.
« La passerelle est absolument nécessaire pour reconnecter Pleyel au reste de Saint-Denis. C’est une question d’armature urbaine. Le projet existe depuis trente ans, trente-cinq ans. Il a été longuement réfléchi. Il vient recoudre une cicatrice béante, vieille de plus de cent ans. »
Mathieu Hanotin, Maire de Saint-Denis, Président de Plaine Commune
Un pont habité dès sa conception
Marc Mimram propose d’« habiter » le pont dès sa construction. La structure accueille, dans son épaisseur, des programmes légers qui animent le parcours : jardins, points de vue, lieux de repos. Le tablier devient un sol habité, une topographie douce et modulée, que le promeneur parcourt selon ses envies, ses rythmes et les saisons. Cette approche traduit une conviction : l’ouvrage d’art ne doit pas se limiter à son rôle fonctionnel. Il doit offrir des expériences multiples, des séquences à vivre. Ainsi, le projet se compose de trois moments distincts : le « rocher » de la gare à l’ouest, la place centrale en balcon et la structure-jardin à l’est. Le rocher prolonge le sol de la gare Pleyel ; c’est une forme habitable, une invitation à la pause. La place centrale relie les parcours nord et sud ; ses gradins façonnent un amphithéâtre urbain, abrité du trafic. À l’est, la structure-jardin déploie ses arcs dans le ciel, envahis par la végétation. Elle forme un espace vivant, changeant, où le monde végétal dialogue avec l’acier.
« Nous partageons le souhait d’une ville généreuse, douce et accueillante, c’est bien ce que propose ce projet. Cela fonde sa pérennité, et assure le développement des plaisirs urbains à Saint Denis sur l’espace public qui se développe autour de l’infrastructure, autour des deux gares de Pleyel et de Saint-Denis Stade de France ; un lieu agréable, de parcours mais aussi de résidence, qui constitue une nouvelle polarité en ville. »
Marc Mimram, Architecte-Ingénieur, Marc Mimram Architecture Ingénierie

Une architecture du mouvement et de la légèreté
Techniquement, l’ouvrage se compose de deux entités indépendantes : la passerelle piétonne et le pont routier. Leur autonomie garantit la flexibilité du projet et son adaptation future.
La passerelle, réalisée en acier caissonné, repose sur des arcs multiples. Sa structure tridimensionnelle évoque une poutre vierendeel dont l’inertie varie selon la portée. Ce dispositif allie rigueur et délicatesse : il rend la char pente visible et habitée, et inscrit la légèreté dans la logique de la résistance.
Le pont, quant à lui, se déploie comme une ligne tendue, sobre et continue, un trait d’union entre les deux gares. Il est construit par lancement depuis la rive ouest, sans appui intermédiaire, afin de préserver le vaste plateau ferroviaire. Son inertie variable répond aux gabarits imposés par les caténaires, tandis que ses trottoirs en encorbellement ancrent la structure dans le paysage.
Une structure d’accueil
Au-delà de sa dimension technique, le pont Pleyel incarne une idée de la ville : une structure d’accueil, rationnelle et libre, ouverte aux usages à venir. L’économie des moyens et la hiérarchisation de la matière traduisent une recherche de frugalité et de justesse. Cette rigueur constructive n’exclut pas la poésie : la superstructure, douce et galbée, se déploie comme une écriture aérienne au-dessus de la ville. Elle affirme sa présence sans dominer, elle offre des ombres, des rythmes, des vides à habiter.
Vers une urbanité nouvelle
Le pont Pleyel n’est pas seulement un ouvrage d’art ; c’est une infrastructure d’urbanité. Il relie, mais surtout il transforme. Il relie deux gares, deux rives, deux vitesses de la ville, tout en créant un espace commun, une scène urbaine à ciel ouvert. Dans cette articulation entre ingénierie et architecture, entre structure et usage, Marc Mimram retrouve la leçon de Brunelleschi : le vide n’est pas absence, il est matière. C’est lui qui fait naître la résistance et la beauté.

Entretiens
Laurent Briens, Directeur d’exploitation Grands Projets, Bouygues Travaux Publics Régions France
Quelle a été votre collaboration avec MAEG, chargée de la charpente métallique ?
MAEG fait partie du groupement. L’entreprise italienne a en charge les études d’exécution, la fabrication dans ses usines près de Venise, la livraison, l’assemblage, la pose des tabliers métalliques. Il y a une passerelle piétonne en Y et un pont routier. Cette passerelle est techniquement un objet complexe parce qu’asymétrique. Cette asymétrie a eu pour conséquence que nous avons constaté un écart entre le calcul théorique des déformations prévues à l’occasion du lançage et les déformations réelles effectivement rencontrées en cours d’opération. Autant nous maîtrisons parfaitement le calcul d’un ouvrage symétrique droit, autant cette asymétrie a beaucoup complexifié le calcul et l’approche des déformations lors du lançage, toute la ciné matique de mise en place des différentes parties de l’ouvrage.
Par rapport à votre expérience personnelle de constructeur, en quoi cet ouvrage d’art est-il singulier à vos yeux ?
En termes de technicité et de complexité pour respecter l’image architecturale ? Il fait partie du « top trois » de toute ma carrière. L’opération ne déroge pas à la règle : c’est d’abord une aventure humaine et technique partagée. L’une des conditions nécessaires pour qu’elle soit un succès est la réelle synergie entre tous les acteurs. C’est ce qui fait que ce chantier restera à jamais un excellent souvenir. Il y avait les enjeux : les contraintes liées à l’environnement ; à la technique. Il y avait le lien avec les Jeux Olympiques, l’un des fils conducteurs de ce projet : indépendamment de la technicité spécifique de l’ouvrage, il y eut également cet enjeu là. Ça fait partie des ouvrages qui marquent une carrière.

Alfeo Ortolan, Founding Partner, MAEG Costruzioni SpA (Valazza, TV, Italie)
Marc Mimram souligne la grande complexité du Franchissement Urbain Pleyel, notamment la structure en Y de la passerelle et ses superstructures. Comment avez-vous abordé cette complexité dans la réalisation ?
Cette oeuvre est unique, je vous l’assure. MAEG Costruzioni SpA réalise des oeuvres sur mesure, personnalisées, nous ne faisons rien de standardisé. Cette oeuvre-là a été difficile, tant pour la construction que pour l’installation. S’agissant de l’installation, elle se trouve, vous le savez, au-dessus du faisceau de voies ferrées le plus grand d’Europe.
Nous avons dû nous confronter à des règles et des délais très stricts, tout en devant assumer les risques d’éventuels dommages comme le blocage du trafic ferroviaire ou des manquements aux règles.
L’asymétrie de la passerelle – dans le tablier, les travées, les superstructures et l’ouverture en Y – a-t-elle eu un impact particulier sur votre manière de construire ?
Notre entreprise s’intéresse en priorité à la réalisation d’ouvrages spéciaux, inhabituels. Plus c’est difficile, plus nous sommes contents. Comment nous y prenons-nous ? S’agissant de l’ingénierie et du développement des dessins de construction, nous commençons par des modélisations tridimensionnelles. Nous construisons entièrement l’ouvrage à l’intérieur d’un modèle détaillé de tous les éléments. À partir de ce modèle détaillé, nous extrayons toutes les positions, toutes les pièces qui le composent, de manière analytique. Notre savoir-faire constructif intègre tous les aspects dont je vous parlais plus haut, comme les dilatations ou les écarts de température, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur, dus aux variations de l’environnement ou au rayonnement solaire. Cela peut se faire aussi au moment où nous taillons les matériaux comme lorsque nous effectuons une découpe à la flamme dans une tôle de douze mètres de long… À chaud, la tôle se déforme d’un centimètre ou deux. Nous tenons compte de ces expériences pour réaliser les ouvrages spéciaux. Ce sont elles qui nous ont permis d’acquérir le savoir-faire. Je reviens au point de départ : nous sommes comme des tailleurs, nous ne faisons pas de prêt-à-porter, seulement du sur-mesure. C’est pour cela que Marc Mimram nous aime bien.

Fiche technique :
Maîtrise d’ouvrage : Plaine Commune, via SPL Plaine Commune Développement
Maîtrise d’oeuvre : Marc Mimram Architecture & Associés (architecte mandataire), Marc Mimram Ingénierie (bureau d’études structure ouvrage d’art), Artelia (accompagnement ferroviaire et DET partielle), Igrec Ingénierie (bureau d’études VRD), Agence ON (éclairagiste), Nadine Schütz (intervention artistique)
Entreprises (non exhaustif) : Bouygues Travaux Publics, MAEG Costruzioni, Razel-Bec, Sefi-Intrafor, Franki Fondations
Longueur totale du pont : ~ 300 m
Par Jean Attali et la rédaction
Toutes les visuels sont de © Erieta Attali
— Retrouvez l’article dans archistorm 135 daté novembre – janvier 2026

