Dans l’écoquartier Viotte à Besançon, sur une ancienne friche ferroviaire connectée à la gare TGV, Silvio d’Ascia déploie trois volumes de logements dont les toitures en terre cuite prolongent le paysage bisontin. Posé sur un parking multimodal existant, le projet transforme une contrainte lourde en figure urbaine continue.

Depuis la citadelle de Vauban, Besançon se lit comme une vaste nappe de toitures inclinées qui s’enchaînent sans rupture, épousant le relief et les variations du tissu ancien. C’est à partir de cette image que Silvio d’Ascia aborde l’opération Viotte, implantée au sud de la gare, sur une emprise longtemps occupée par les activités ferroviaires de la SNCF. Engagée dans une transformation d’ensemble, la friche accueille aujourd’hui un quartier mixte articulé autour d’un pôle d’échanges multimodal, où se côtoient équipements publics, bureaux, logements et stationnements.

Au coeur de ce dispositif, la résidence Genius rassemble 129 logements (du T1 au T4, incluant 14 logements sociaux, 55 en accession et une résidence intergénérationnelle de 60 unités) associés à des commerces, des services, une micro-crèche et des activités en rez-de-chaussée. L’ensemble participe d’un écosystème urbain où s’articulent des usages habituellement dissociés : activités administratives, vie résidentielle, services du quotidien et flux ferroviaires à proximité. Le mail piéton Gisèle Halimi, qui traverse le site, en constitue l’armature, reliant la gare aux quartiers adjacents et structurant une séquence d’espaces publics plantés.

Un fondu enchaîné

Encore fallait-il donner forme à cette superposition d’échelles sans produire un objet isolé. L’architecte choisit d’inscrire le projet dans une continuité avec le paysage bisontin, en travaillant des volumes assimilables à de grandes maisons habitées. Trois entités, disposées en L, s’ouvrent sur des cours-jardins en creux et sur le mail. Les toitures, aux pentes variées, prolongent les façades dans un même mouvement, brouillant la distinction entre vertical et horizontal. Ce glissement, à la fois discret et déterminant, permet d’ancrer l’opération dans une culture constructive locale tout en assumant une écriture contemporaine faite de grandes baies, de loggias profondes et de cadrages ouverts sur le paysage.

Cette apparente évidence masque une contrainte majeure : l’ensemble des bâtiments prend appui sur un socle en béton existant, constitué d’un parc de stationnement intermodal de 320 places, livré en amont du projet. Si la structure avait été dimensionnée pour accueillir des constructions, sa trame, adaptée aux flux automobiles et aux plateaux de bureaux, s’est révélée peu compatible avec le logement. Il a fallu composer avec cette géométrie imposée, ajuster les distributions, accepter une part d’irrégularité. Les plans en portent la trace : peu de logements se répètent strictement, et cette diversité se traduit par des espaces souvent atypiques, amplifiés par la présence de loggias généreuses conçues comme de véritables pièces extérieures, abritées et intégrées au volume.

Une structure et une enveloppe adaptées

La question du poids a également structuré le projet. Pour limiter les charges sur le socle, l’agence Silvio d’Ascia a développé une structure mixte : deux niveaux inférieurs en béton, réduits à des systèmes poteauxpoutres avec quelques voiles de contreventement, puis une élévation en bois à partir du pli de la façade. Cette transition progressive vers des éléments plus légers accompagne l’affinement des volumes en hauteur et permet d’introduire des configurations plus libres dans les volumes sous pente.

L’enveloppe concentre enfin une grande part de l’intensité du projet. La terre cuite, utilisée en continuité de la toiture à la façade, constitue une peau homogène, ventilée, dont le panachage – trois teintes subtilement dosées – restitue à distance la vibration des toits anciens. Le dessin repose sur un travail minutieux : dimension des tuiles ajustée pour des raisons économiques autant que paysagères, calepinage, lignes de faîtage, traitement précis des angles. Les chéneaux sont intégrés, supprimant toute descente d’eau en façade, tandis que les équipements techniques sont dissimulés dans les combles pour préserver la continuité des volumes.

Les pignons prolongent cette logique du détail. Dans un contexte réglementaire contraint, plutôt que d’être traités comme des murs aveugles, ils sont aménagés en jardins verticaux. Composés de grands bacs en quinconce pour recouvrir avec la même densité de plantations la totalité de la surface, ils sont irrigués par un système récupérant les eaux pluviales. Ces surfaces vivantes, visibles depuis les logements et les espaces publics, introduisent une épaisseur végétale évolutive, jouant avec les saisons et les teintes.

Au-delà de la performance technique ou environnementale – géothermie à l’échelle du quartier, compacité des volumes, gestion des apports solaires –, le projet affirme une position claire : faire de l’habitat un élément de continuité plutôt qu’un signal. Ici, la ville se prolonge, à travers des toits habités qui, sans effet d’annonce, redessinent une part de son horizon.

Entretiens

Silvio d’Ascia, Architecte et fondateur, Silvio d’Ascia Architecture

En quoi le projet Viotte est-il un écosystème urbain ?

L’opération est d’abord une transformation de friche ferroviaire greffée à la gare TGV et au réseau de transports. Sur deux hectares, se mêlent des bureaux – Pôle administratif des services de l’État et de la région Bourgogne-Franche-Comté – et des logements mixtes avec services en rez-dechaussée, le tout posé sur un parking multimodal qui sert à la fois la gare et le quartier. Ce qui en fait un véritable écosystème, c’est que l’univers du travail dialogue avec le quartier résidentiel, où les besoins des transports se nouent avec la vie urbaine quotidienne. Tout s’organise autour d’un mail piéton avec ambitions durables : géothermie pour une autonomie énergétique, valorisation des espaces piétons, jardins, tandis que chaque appartement bénéficie d’un espace extérieur protégé intégré au volume.

Comment avez-vous évité l’effet objet isolé ?

Au lieu de créer un bâtiment autonome et autoréférentiel, nous avons choisi l’intégration totale au contexte historique de Besançon. Le concept central fut de concevoir comme de grandes maisons en terre cuite habillées de tuiles traditionnelles dialoguant avec la ville ancienne. Lorsque l’on regarde la résidence depuis la citadelle de Vauban, on ressent cette continuité par la matière, la forme, les gabarits, grâce aux toitures qui glissent naturellement sur les façades. Nous avons joué avec l’histoire du lieu, son âme, en posant sur le socle béton existant une esthétique contemporaine généreuse avec des baies vitrées importantes, en nous alignant avec les axes des voiries mitoyennes.

Quels furent les arbitrages budgétaires ?

L’identité urbaine du bâtiment était absolument non négociable dans notre équation économique. Nos arbitrages furent d’augmenter légèrement la taille des tuiles pour des économies d’échelle substantielles tout en conservant l’effet paysager à la grande échelle du skyline. Nous avons concentré tous nos efforts sur l’insertion urbaine : fuselage des toitures, matérialité, pignons végétalisés. Pour garantir cette insertion, nous avons volontairement veillé à intégrer la technique aux volumes : locaux techniques des ERP dans les combles, chéneaux dans les loggias en toiture, pour éviter les descentes pluviales en façade, intégration des grilles de ventilation dans le calepinage de façades, limitation des émergences des ventilations naturelles du parking en infrastructure. Pour nous, l’impact du projet dans la ville et le quartier étaient réellement prioritaires.

Fanny Hermann, Responsable Filière Neuf & Gros Projet, Groupe VELUX et Emilie Serrier, Responsable de Secteur Est, Groupe VELUX

Comment le Groupe VELUX s’est-il impliqué dans le projet de Besançon ?

Emilie Serrier : VELUX a découvert ce projet en 2020 par l’intermédiaire d’un partenaire du secteur qui nous a mis en relation avec le prescripteur. Il nous a été proposé d’adapter notre approche, c’est ainsi que notre collaboration a débuté, en réponse à un réel besoin de flexibilité et de souplesse. Pourquoi ce projet est-il si spécifique ?

Fanny Hermann : Ce projet se distingue par plusieurs caractéristiques techniques particulières. Il requiert notamment des produits hors catalogue, avec des dimensions adaptées aux variations architecturales du bâtiment. Certaines parties demandent des hauteurs plus importantes, d’autres des dimensions réduites. Au-delà des formats, nous avons intégré un vitrage à contrôle solaire et des solutions motorisées. Une réflexion approfondie a été menée autour de l’apport de lumière zénithale et du rôle de la ventilation naturelle.

Qu’entendez-vous par l’apport de lumière zénithale et de ventilation naturelle ?

F.H. : La lumière naturelle est un besoin vital, nous avons donc cherché un équilibre entre les besoins et l’usage des pièces. Les fenêtres sont jumelées pour maximiser l’apport de lumière, et motorisées afin de permettre une ventilation automatique créant un effet cheminée naturel qui améliore la qualité de l’air intérieur. Les vitrages à contrôle solaire captent les apports nécessaires tout en évitant la surchauffe. Ils fonctionnent en synergie avec des volets roulants motorisés qui s’adaptent automatiquement ou manuellement à la température intérieure et à l’ensoleillement.

Comment la collaboration avec l’architecte et son équipe s’est-elle déroulée ?

E.S. : La collaboration avec le cabinet Silvio d’Ascia Architecture a été fluide et productive. Le cabinet s’est montré très réceptif, et nous avons pu anticiper les questions liées à la mise en oeuvre tout en répondant à leurs besoins. Il y a eu une véritable synergie entre nos équipes.

Qu’est-ce qui rend ce projet emblématique pour VELUX ?

F.H. : Ce projet est emblématique à plusieurs titres. Situé en zone classée par les Architectes des Bâtiments de France, il a nécessité un travail approfondi sur l’esthétique et l’intégration. Dans ces secteurs, les volets roulants sont souvent refusés pour des raisons d’apparence. Ici, grâce au dialogue constructif avec l’architecte, nous avons su concilier exigences esthétiques et confort de l’utilisateur.

Fiche technique :
Maîtrise d’ouvrage : SMCI Éditeur Immobilier
Maîtrise d’oeuvre : Silvio d’Ascia Architecture
Entreprises : ART & Associés (Aménagements intérieurs), FDI (Structure), OSMO Ingénierie (Fluides), Cabinet Merlin (VRD), Acoustique France (Acoustique), ICP (Économiste), B3G2 (Géotechnicien), Cuenot Ingénierie (Moex)
Surface : 9 625 m2
Budget : 13,9 M€ HT
Certifications : RT2012 – 20 % Label « Bâtiment biosourcé » délivré par Promotelec

Par Sophie Trelcat
Tous les visuels sont de © Sergio Grazia

— Retrouvez l’article dans archistorm 138 daté juin – août 2026