Architecture : modes de réemploi

DOSSIER SOCIÉTAL

 

Encore peu structurée, la filière du réemploi des matériaux a le vent en poupe et elle constitue une réponse aux enjeux de réduction de l’impact environnemental du bâtiment. Sa mise en place nécessite une étroite concertation entre tous les protagonistes du projet, bien en amont de ce dernier. Les architectes sensibles à cette question sont aussi, pour les plus visibles, investis dans la mise en place des plateformes pour la gestion des flux de matériaux. Ils livrent par ailleurs des constructions relevant d’une très belle expressivité.

Avec son plan rectangulaire et son toit à deux pentes, la maison de la famille Harris implantée à Masons Bend, une petite commune rurale d’Alabama, pourrait sembler banale. Toutefois, vue de loin, la nature de ses murs joliment colorés intrigue. En s’approchant, le visiteur découvre que les façades de la maison sont constituées de carreaux de moquette superposés. Cette agglomération de matière génère un motif de fines lignes horizontales qui, pour l’anecdote, n’est pas sans rappeler la griffe du styliste de mode Paul Smith. Dans la même ville, la Glass Chapel, lieu de rencontre et de prière, tout en transparence, est constituée de vitres de voitures récupérées dont la pose en chevauchement forme une vêture en écailles. Respectivement construits en 2002 et 2000, ces projets dessinés et construits par le Rural Studio, un groupe de recherche d’étudiants en architecture de l’Université d’Auburn en Alabama, avaient été dès leur livraison largement publiés. Édifiés à bas coût avec des matériaux de récupération et dans un cadre d’aide sociale auprès de familles et de communautés pauvres, ces bâtiments étaient surtout célébrés pour leurs grandes qualités plastiques et expérimentales, laissant encore dans l’ombre leurs valeurs écologiques.

L’époque était à l’avènement en Europe de l’architecture d’un Frank Gehry qui venait de livrer en 1997 le musée Guggenheim de Bilbao, tandis qu’en parallèle la théorie en architecture approfondissait son exploration du rapport de l’art de bâtir avec les arts contemporains. Cette même année, l’architecte chinois Wang Shu créait avec sa femme Lu Wenyu l’agence Amateur Architecture Studio dont le travail est une critique acerbe de la profession d’architecte en Chine. Cette dernière, dans un contexte globalisé de mutations urbaines et rurales, se caractérise, selon Shu et Wenyu, par une absence de réflexion concernant les destructions massives et la reconstruction des villes chinoises selon des modèles vides de sens. Aussi leur travail se focalise-t-il également sur la réinterprétation de l’architecture traditionnelle locale et le réemploi de matériaux. À Venise en 2006, ils présentaient à l’extérieur du pavillon chinois, le Tiles garden, un jardin minéral fait de 66 000 tuiles issues de bâtiments détruits dans leur région et posées sur une structure de bambous. Cette expérimentation à petite échelle trouvera par la suite à être magnifiquement transposée dans de grands édifices publics tels que par exemple le musée historique de Ningbo, dans la province de l’est du Zhejiang. La forme contemporaine de l’édifice est associée à des matériaux récupérés sur des chantiers de démolition : pierres, tuiles et aussi portes et fenêtres anciennes permettent aux habitants de renouer avec leur histoire. (…)

Pavillon Circulaire, 2015 par Encore Heureux © Cyrus Cornut

Texte : Sophie Trelcat
Visuel à la une : Conseil de l’Union Européenne par Philippe Samyn and Partners Architects & Engineers, Lead and Design Partner. With Studio Valle Progettazioni architects, Buro Happold Limited engineers
© Quentin Olbrechts

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