BRUTALISME, FASCINATION ET CONSERVATION

PATRIMOINE

RÉFLEXIONS SUR L’ARCHITECTURE MODERNE

Depuis quelques années, les publications consacrées au brutalisme se multiplient et bien d’autres sont encore à venir. Par-delà le simple effet de mode, un double mouvement se joue actuellement : tandis que la démolition de quelques édifices clés de cette tendance du modernisme pose le phénomène sur un plan patrimonial, la fascination qu’exerce le brutalisme va croissant et trahit une nette évolution du regard sur ces « monstres du béton ».

Mais d’abord, qu’entend-on par brutalisme et le conçoit-on aujourd’hui comme il y a demi-siècle ? Sachant qu’il n’est pas de conservation sans connaissance, les artisans du projet #SOSBRUTALISM ont pris le soin, dans le superbe ouvrage qui accompagne l’exposition présentée au DAM (Deutsches Architektur Museum) de Francfort en 2017-2018, de proposer plusieurs éclairages sur cette notion à la fois nomade et fourre-tout. En complément au catalogue sont d’ailleurs rassemblés les actes d’un symposium international tenu à Berlin en 2012, avec des contributions de Kenneth Frampton, Beatriz Colomina, Stanislas von Moos, Werner Oechslin et de plusieurs autres chercheurs, l’architecte Stephen Bates (agence Sergison Bates) évoquant pour finir l’actualité du brutalisme. Ces mises en perspective à différentes échelles montrent l’ampleur de la diffusion brutaliste, qui apparaît comme un style international paradoxalement ancré dans le territoire – certains le qualifient d’inter-régional –, ou encore comme une phase baroque du modernisme, suggère Oechslin. Théorisée par le critique britannique Reyner Banham en décembre 1955 dans The Architectural Review, puis en 1966 dans son ouvrage New Brutalism in Architecture : Ethic or aesthetic ?, la notion de brutalisme engendra d’abord un débat spécifiquement britannique, avec comme opposants à Banham le légendaire couple Alison et Peter Smithson, auteur de l’école secondaire de Hunstanton (1949-1954) – bâtiment désormais, culte comme l’était l’ensemble de logements londonien de Robin Hood Gardens (1972), démoli en août 2017.

Très vite cependant, la discussion se déploie en Allemagne, en Italie et aux États-Unis, tandis qu’en France émergent des réalisations de Le Corbusier où le béton brut de décoffrage devient un élément d’expression à part entière. Avec la Cité radieuse de Marseille (1947-1952), les maisons Jaoul à Neuilly (1951-1955) puis le couvent de la Tourette à Éveux-sur-l’Arbresle près de Lyon (1953-1960), Le Corbusier qui écrivait, dès 1923, « l’architecture, c’est, avec des matériaux bruts, établir des rapports émouvants[1] », opère un virage qui déroute certains de ses admirateurs. Ce fut le cas du Britannique James Stirling, qui vit dans les maisons Jaoul une forme de régression, Ionel Schein considérant pour sa part que la « trop forte carnation du béton » de la maison du Brésil à la Cité universitaire (avec Lucio Costa, 1959) diminuait son « état de perfection[2] ».

Texte et photos : Simon Texier


[1] Le Corbusier, Vers une architecture, Paris, G. Crès et Cie, 1923, p. 121.

[2] Ionel Schein, Paris construit, 2e éd., Paris, Vincent, Fréal et Cie, 1970, p. 74.