LE FLEXIBLE, OU LA QUÊTE DU GRAAL

DOSSIER SOCIETAL

LE FLEXIBLE, OU LA QUÊTE DU GRAAL

Flexibilité et mutabilité sont pour les architectes la quête du Graal, d’autant plus obstinée que ces valeurs sont érigées aujourd’hui en enjeu majeur de la construction. En effet, il est devenu indispensable de lutter contre l’étalement urbain et la pénurie de logements tout en économisant les matériaux.

Édifiée dans un nouvel écoquartier à Tourcoing, visant à réduire à terme la place de la voiture, la ruche d’entreprises et de parkings La Tossée réalisée par les architectes de l’agence lilloise TANK résulte de leur proposition, en 2011, de réunir dans une même enveloppe des programmes de bureaux et de parkings. La réponse était audacieuse, sur une demande de concours qui stipulait la construction de deux édifices distincts contenant chacun un programme. Dès le départ, leur conception du projet — livré en 2015 — intégrait la possibilité de transformer les parkings en superficie supplémentaire pour le secteur tertiaire. Pour cela, la structure, rationalisée au maximum, est faite d’un exosquelette de béton. Celui-ci reste visible en périphérie du bâtiment, rappelant avec sa trame d’alvéoles hexagonaux arasés la forme d’un nid d’abeille. Les plissements en façade consolident l’ossature de l’ensemble de manière à libérer des espaces de travail de 16 m de profondeur, exempts de tout point porteur. Dans le futur, lorsque les transports publics auront été largement développés, il sera possible de recloisonner de manière totalement différente les plateaux de bureaux. Plus concrètement, en ce qui concerne la mutabilité des parkings, les travaux consisteraient à ôter une couche d’étanchéité au sol et à poser un isolant dans des vides comblés avec un béton maigre ménagé à cet effet. Puis il suffirait de cloisonner et de poser des façades. Si ces aménagements représentent un léger surcoût, ils sont aussi une capitalisation des surfaces de parkings, lesquelles, par ce parti pris, bénéficient de hauts volumes beaucoup plus qualitatifs que le stationnement normé et basique. D’une grande plasticité, la ruche largement saluée propose une esthétique novatrice, engendrée par des valeurs — la flexibilité, pour l’économie et l’écologie — qui donnent tout son sens au projet dès sa conception.

Projet de logements étudiants avec de multiples typologies,vconçu suivant les principes d’une construction réversible, Saclay, en chantier, CANAL © CANAL.

Plusieurs vies

Si flexibilité et mutabilité s’avèrent de plus en plus tangibles dans le domaine architectural, certaines opérations érigent clairement la question en fondement théorique trouvant à être réifié à travers des actes créatifs, riches à de nombreux égards. En 1992, Alain Sarfati était missionné pour transformer un immeuble d’habitation parisien datant de 1937, construit face au cimetière Montparnasse, rue Schœlcher, en bâtiment de bureaux pour la Sagep (Société anonyme de gestion des eaux de Paris). À nouvel usage, nouvelle image : Alain Sarfati proposait une façade revêtue d’une élégante robe blanche en Alucobond®. Après 25 années d’existence, le même édifice se voit soumis à de nouveaux usages. Le maître d’ouvrage a eu l’intelligence d’en confier à nouveau la transformation à Alain Sarfati, sans aucun doute le plus qualifié pour organiser sa troisième vie. Bien loin de l’autocélébration, l’architecte a logé un nouvel axe de circulation verticale dans la cour pour libérer de grands plateaux, tandis que, dans les ailes de la construction, la desserte des appartements est assurée par des coursives extérieures. Les fluides ont été alignés dans les bandes servantes le long du couloir du corps principal sur rue, et contre les mitoyens dans les ailes. Quant à la partition des logements, elle est longitudinale afin de permettre encore de nouvelles évolutivités à l’avenir. Support de recherches, ce projet a été l’occasion pour Alain Sarfati d’élaborer un système de cloisons amovibles dont il poursuit le développement. Au-delà des questions techniques, la particularité la plus marquante de la transformation est la création d’un dispositif optique aussi efficace qu’élégant : côté îlot, les écailles du revêtement de façade en acier répercutent la lumière du ciel dans tous les recoins de la cour intérieure, tandis que de grands rubans de maille Inox tamisent la clarté et filtrent les vues.

Texte : Sophie Trelcat
Visuel à la une : Immeuble de logements rue Schoelcher, Paris 14e, 1937, 1992 et 2017, Sarea © Christophe de Montfaucon

Retrouvez l’intégralité du dossier sociétal dans Archistorm daté Mai-Juin 2020