L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE EST-ELLE L’AVENIR DE L’ARCHITECTURE ?

CHRONIQUE

L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE EST-ELLE L’AVENIR DE L’ARCHITECTURE ?

 

Peu à peu, sans même que nous en soyons vraiment conscients, l’intelligence artificielle occupe une place croissance dans notre vie quotidienne comme dans notre vie sociale et dans notre économie. Le BIM (Building Information Modeling) est aujourd’hui en passe de devenir incontournable dans la pratique architecturale quotidienne. Maquette numérique paramétrique, intégration des plans en 2D et des vues en 3D, mise en œuvre d’une bibliothèque d’objets-documents, partage des données structurées entre les divers acteurs, possibilité d’analyses et de simulations diverses, dématérialisation, intégration de la chaîne conception-construction-usage-maintenance s’imposent comme bénéfices clairs dans le processus de production architecturale, au prix, il est vrai, d’une lourdeur accrue dans la gestion des projets et dans les investissements nécessaires, mais sans que l’architecture y gagne vraiment quelque chose. L’intelligence artificielle (l’IA) va aujourd’hui beaucoup plus loin que cela. Est-elle en mesure de modifier substantiellement les conditions de la production architecturale et sa nature ?

L’informatique, de longue date, s’est intéressée à l’architecture. Dès les années 1960 apparaissent des programmes de DAO (Dessin assisté par ordinateur), avant tout destinés à la conception de pièces mécaniques. Certains théoriciens, dont Christopher Alexander (A Pattern Langage, 1968), recherchent comment définir et générer des typologies architecturales qui soient des motifs de conception, dans une perspective intemporelle et universelle de l’architecture, ouvrant la voie à une Conception assistée par ordinateur (CAO). L’interfaçage avec des machines à commande numérique est réalisé dès le début des années 1970. Certaines pièces du Concorde sont ainsi directement usinées à partir de blocs d’alliage par des fraiseuses pilotées par ordinateur.

Guggenheim, Bilbao, Frank Gehry, 1997 © Mark Neal.

Mais ce sont bien les progrès dans les logiciels et dans les matériels, avec des augmentations très rapides des puissances de calcul, qui induisent au début des années 1980 un changement de paradigme dans la conception. AutoCAD, lancé en 1982 pour des applications mécaniques, et d’autres outils concurrents ou complémentaires définissent la possibilité de passer du dessin manuel en 2D à un dessin sur ordinateur en 2D ou en 3D. Cela ouvre la voie au BIM contemporain, même si le croquis et la maquette physique restent des outils indispensables à la création architecturale. Le logiciel CATIA, développé à partir de 1981 par Dassault Systèmes, est issu d’outils destinés à la conception en 3D de pièces d’avions. Sans s’imposer d’emblée dans le domaine de l’architecture, il propose un trait d’union entre la maquette traditionnelle et l’univers de la 3D. Frank Gehry conçoit ainsi le musée Guggenheim de Bilbao, dans les années 1990, à partir d’une série de croquis et de maquettes de petite taille. La numérisation point par point opérée par le bureau d’études SOM permet de définir un modèle 3D sous CATIA, qui génère à son tour des maquettes physiques permettant de contrôler la géométrie du projet, et, par itération, d’aboutir à la maquette 3D numérique définitive dont sont issus les plans. Les pièces de la structure métallique sont également découpées par des machines pilotées grâce à un logiciel spécifique. La grande liberté de formes qui résulte de ce processus de conception et de construction va frapper les imaginations. Ce bâtiment inauguré en 1997 montre que les outils informatiques peuvent générer des formes complexes et même gauches qu’il serait presque impossible de dessiner et de réaliser autrement.

Texte : Bertrand Lemoine
Visuel à la une : Maison du port, Anvers, Zaha Hadid, 2016 © Claudia Lorusso

Découvrez l’intégralité de la chronique de Bertrand Lemoine au sein du daté Juillet-Aout 2020 d’Archistorm