Noémie Goudal : de la photographie

ART & ARCHI

Photographie

 

Visuel à la une : Soulèvement IV, série Soulèvements, 2018 © Noémie Goudal

Texte : Camille Tallent

 

Découvrir le travail de l’artiste Noémie Goudal, c’est plonger dans un univers photographique aux multiples dimensions. Diplômée d’un master en photographie au Royal College of Art de Londres en 2010 et depuis exposée aux quatre coins du monde (notamment dans la remarquable exposition Cinquième Corps au Bal à Paris en 2016), cette jeune artiste française se joue de nos perceptions en manipulant des volumes et des espaces qui semblent venir d’un au-delà qui appartient pourtant à notre monde.

 

Comme dans les préceptes de l’architecte (et tant d’autres choses) italien Leon Battista Alberti de l’ouvrage De la peinture (1435), Noémie Goudal pense ses images à partir de l’échelle humaine. À un détail près, l’artiste chamboule les certitudes de ceux qui font l’expérience de ses images oniriques. Nourries des gravures de Dürer et de l’héritage néo-classique des architectures hallucinées du Piranèse, les structures énigmatiques qu’elle met en scène et photographie sont des ovnis architecturaux dignes d’un récit de science-fiction : formes spatiales, monde lunaire ou sauvage, frontalité et noir & blanc documentaire, temporalité incertaine, environnements abandonnés et déshumanisés. L’épure des structures de sa série Observatoires évoque la schématisation de formes géométriques simples et de théorèmes scientifiques dénichés dans de vieux manuscrits de la Renaissance. Aller-retour perpétuel entre planéité et tridimensionnalité, les constructions de Noémie Goudal sont en réalité faites d’images contrecollées sur des panneaux de bois dont les lignes sont presque aussi parfaites que la peinture du Pérugin, La Remise des clefs à saint Pierre (1481). Noémie Goudal glisse cependant quelques indices qui accentuent la confusion d’une architecture en deux ou trois dimensions. Car de l’illusion d’optique, elle retient l’ironie du trompe-l’oeil, mais met en branle les certitudes de la vision avec des signes volontairement maladroits : le scotch apparaît, les écarts légèrement irréguliers entre les feuilles qui forment l’image sont perceptibles, un élément du réel vient perturber l’échelle instable de la construction (une vague, un décalage, un angle, un pli, un câble, etc).

 

In Search of the First Line II, série In Search of the First Line, 2014 © Noémie Goudal

 

In Search of the First Line (2015) est une enquête sur le point de fuite et le point de vue. Noémie Goudal partage avec Le Piranèse la singularité d’orchestrer de l’imaginaire à partir d’éléments réels avec un angle d’une crédibilité déconcertante. Comme une étude ou une variation sur un thème, elle décline un genre photographique qui puise ses racines dans des visions fabulées de paysages ou d’architectures préexistantes et bien concrets. Quand ce n’est pas une usine abandonnée, une plage déserte ou une montagne enneigée, toujours dans un intérêt renouvelé à la question du site specific, Noémie Goudal investit l’espace d’exposition pour jouer une nouvelle fois de la capacité de ses images à être extensibles et récursives. Les dispositifs qu’elle met en place intègrent toujours le souci minutieux du point d’équilibre du regard et du trouble qu’elle injecte dans l’expérience que nous faisons de son monde chorégraphié. L’exposition Telluris à la galerie Edel Assanti (Londres, 2018) témoigne de ce désir d’immersion au sein d’un univers totalisant qui assimile le corps de son spectateur. Pour cette occasion, Noémie Goudal avait pensé une grande installation scénographique en bois qui pouvait accueillir au sein même de sa structure ultra-rationnelle ses oeuvres photographiques.

 

Exhibition view, The Finnish Museum of Photography, 2018 © The Finnish Museum of Photography

 

“Qui n’a vu un petit enfant vouloir saisir une étoile ?*”

Visionnaire, Noémie Goudal construit des espaces nouveaux en exploitant avec subtilité les failles de notre perception et de notre façon d’être au monde. Avec les mêmes codes esthétiques et théoriques que les polymathes du Quattrocento, ses méthodes de représentation insèrent le spectateur au cœur d’un dispositif toujours extrêmement immersif. Mais contrairement aux peintres classiques, elle nous renvoie à notre incrédulité et déconstruit habilement l’illusion en dévoilant les rouages de l’artifice.

 

Découvrez le décryptage de Camille Tallent dans le numéro 95 du magazine Archistorm, daté mars – avril 2019 !