Ornement : criminel ou fonctionnel ?

DOSSIER SOCIÉTAL

 

Finesse du détail, jeux d’ombres portées, les fragments de dentelle de pierre habillant les cathédrales gothiques ou les palais mauresques ont marqué l’histoire de l’architecture. Aujourd’hui dynamisée par les nanotechnologies, les logiciels informatiques et les matériaux ultra performants, l’architecture du XXIe siècle réintroduit sous de multiples formes des résilles, des voiles, des bois sculptés ou des peaux de béton matricé : cette préoccupation pour la surface et l’ornement, fait-elle pour autant « Mouvement » ?

Du premier étage jusqu’à la toiture, une mantille géante en ferronnerie enserre plusieurs immeubles classiques parisiens pour les unifier et les ancrer dans le sol. C’est de cette manière, radicale et lyrique, que l’architecte Francis Soler apportait une nouvelle existence à des bâtiments appartenant à l’histoire et destinés à accueillir le Ministère de la culture et de la communication (2005).
Depuis l’intérieur, la résille d’acier permet de voir sans être vu et des ombres, selon le principe des moucharabiehs arabes, irradient sols et plafonds. À l’extérieur, ce filtre voile et dévoile, comme la dentelle sur le corps, les anciennes façades de pierre désormais protégées par une forme légèrement courbe. Le motif abstrait de la cuirasse vient d’un tableau de la Renaissance italienne de Giulio Romano, du palais du Té à Mantoue. L’architecte en a déformé les personnages par ordinateur jusqu’à obtenir des arabesques où ils se dissolvent.

Nouvelle espèce

Une centaine d’années après que l’architecte viennois Adolf Loos ait associé l’ornement au crime et après le pamphlet de Le Corbusier sur l’Art décoratif (1), la proposition de Francis Soler peut s’envisager comme l’emblème d’une nouvelle espèce en architecture, laquelle questionne la surface, la texture, la tectonique et cette interrogation va de pair avec un retour de l’ornement.
Manifestation la plus ancienne des Beaux-Arts, l’ornement était devenu incompatible avec l’avènement de la société industrielle qui lançait le déclin de l’artisanat et cherchait à̀ imposer le règne de la pureté géométrique en architecture. Dès les années 1960, les formes rondes, colorées et ludiques remettaient en cause la théorie puriste. De même, par la suite, le Post-modernisme réconciliait la fonction et la place de l’ornement, décliné en de multiples signes et symboles, magistralement réduits à de simples copies. L’ornement n’avait pas disparu avec l’actuel mouvement Minimaliste, occupant parmi d’autres, une place prépondérante sur la scène architecturale. Toutefois, il relève d’une pratique substituant une esthétique du détail à une esthétique de l’ornementation, ce qui ne constitue nullement une économie de moyen. Bien au contraire : le minimalisme de l’ornement s’est transformé en maximalisme du détail et de la finition, nous renvoyant à la déclaration de l’architecte Moderne Mies van der Röhe : « Dieu est dans le détail ».

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Jeddah International Airport 10 – Royal Family Terminal – projet non réalisé © OMA

Formes et techniques

Quoi qu’il en soit et sans conteste, l’ornement exprime la beauté et cette dernière était quasi devenue taboue en architecture notamment avec l’apologie fallacieuse ces dernières années de l’architecture dite pauvre. Mais, s’aventurer avec talent sur le terrain périlleux de la déclinaison de matières brutes, non finies, du laissé tel quel, n’est pas donné à tout créateur. Nombre de réalisations laissaient un goût amer d’abandon de l’usager dans des ambiances glauques voire délétères. En parallèle, depuis une vingtaine d’années, une nouvelle vie est donnée à l’ornement. Pétri d’une complexité fructueuse, il instaure de nouveaux rapports avec l’environnement et ouvre un champ d’expérimentations concernant tant les matériaux que la conception en architecture.

Issues des nouvelles technologies, les constructions ont introduit un nouveau vocabulaire formel : une multiplicité variée de courbes et de membranes tactiles. Souvent organiques, elles évoquent la vannerie avec leur tressage et leur enveloppe continue, un univers plastique qui bouleverse l’orthodoxie architectonique avec à l’occasion l’absence de différenciation entre les parois et la toiture. (…)

Texte : Sophie Trelcat
Visuel à la une : Jeddah International Airport 10 – Airport Mosque – projet non réalisé © OMA

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