Défaiseur de l’architecture à mains nues !

LA TENTATION D’UN ART TOTAL?

ART & ARCHI

 

De Gordon Matta-Clark (1943-1978), le public parisien a pu assister en 1975 à un geste radical et inédit, le percement de la façade de deux immeubles contigus situés à proximité du futur Centre Pompidou de Renzo Piano et Richard Rogers. A l’exception Conical Intersect, ses interventions parisiennes ont été beaucoup plus confidentielles ; il creuse le sol de la cave du galeriste Yvon Lambert (Descending Steps for Batan) et arpente les sous-sols dévoilant ainsi le réseau souterrain des Catacombes et de l’Opéra (Sous-Sols de Paris, 1977). L’exposition du Jeu de Paume, jusqu’au 23 septembre 2018, permet de découvrir ce défaiseur d’architecture.

 

L’artiste américain à la trop brève carrière – il décède à 35 ans – a fait ses armes dans le sud du Bronx à une époque où le quartier connaît un fort déclin économique en raison de l’exode massif de la classe moyenne vers la banlieue. Nombre de bâtiments abandonnés deviennent son terrain de jeu privilégié. Dans un corps à corps avec l’architecture, il arrache à mains nues (Splitting, 1974) les pans de murs entiers de ces maisons modestes, icônes du paysage américain que photographie Dan Graham (Homes for America, 1965-1970). Muni de sa tronçonneuse, il découpe dans le vif selon des formes géométriques. Ces découpes font éclater l’espace, le renversent d’un tour de main, pareil à ce franchissement de l’artiste au-dessus du vide dans Bronx Floor: Boston Road, 1972. Toutes les photographies prises sur sites renforcent les effets de mise en abîme. Entre ouvertures et fermetures, ses percements agissent au même titre que la porte de Marcel Duchamp : une porte pour deux espaces isolant tour à tour l’atelier de la salle de bains ou bien laissée ouverte entre les deux pièces (1927). Cette tactique est révélatrice du tiraillement et de l’indécision de l’artiste qui doit choisir entre lieu de vie et de travail, mais aussi un contournement habille des limites spatiales préconçues.

Conical Intersect, 1975 ©2018 The Estate of Gorbon Matta-Clark / ADAGP, Paris

 

Mêlant l’éclat de la performance, la sculpture et la photographie, les prélèvements des murs et des sols (Bronx Floors, 1972) de Gordon Matta-Clark condensent toute une histoire des lieux avant leur abandon. Son œuvre fait se chevaucher des énergies entre ce qui n’est plus qu’un vestige et des formes en devenir. Proche de Robert Smithson et de ses théories sur l’entropie architecturale, ce fils de peintre et d’architecte (Roberto Matta) se forme en architecture (diplômé en 1968 de l’université Cornell), avant d’opter pour vision contestataire des programmes modernistes. Il les considère voués à l’échec dans leur incapacité à envisager les besoins des habitants et fait ainsi écho aux idées émises par l’architecte et théoricien Robin Evans qui emploie le terme d’anarchitecte dans un article de 1970 intitulé « Towards Anarchitecture » (Vers l’Anarchitecture), détournant volontiers le titre du livre de Le Corbusier « Vers une architecture ».

 

Avec d’autres artistes engagés dont Laurie Anderson ou Richard Nonas (exposition en 1974 au 112 Greene Street de New York), Gordon Matta-Clark interpelle sur les risques d’abandon du citoyen dans ces visions de transformations urbaines rapides dictées par une recherche de sécurité et de salubrité. Une préoccupation qui anticipe la gentrification unilatérale des grandes métropoles d’aujourd’hui. Son ambition est de restituer l’espace à ses usagers à travers des projets d’intégration sociale (un centre d’art dans le sud du Bronx, un centre de ressources et programme environnemental pour la jeunesse). Ces terrains délaissés doivent être source de créations, de jeux et d’échanges. Avec Days’End en 1975, il découpe d’un geste performatif dans la tôle d’un bâtiment abandonné sur l’Hudson de façon à créer « un temple de soleil et d’eau » où la population pourrait jouir de l’environnement naturel. Cette intervention menée clandestinement sans aucune autorisation préalable lui vaut la fermeture du site juste après l’inauguration et des poursuites judiciaires. Les autorités peinent à déceler dans cette forme artistique autre chose que du vandalisme. Il en est de même des graffitis, écritures urbaines prometteuses que l’artiste relève très tôt en 1972-73. Matta-Clark invite d’ailleurs des artistes locaux à produire une œuvre collective sur un camion (Habitants du Bronx peignant le Graffiti Truck de Gordon Matta-Clark, juin 1973) que l’artiste vend à la découpe. Au chalumeau !

Texte : Alexandra Fau

Visuel à la une : Gordon Matta-Clark travaillant à Conical Intersect. Rue Beaubourg, octobre 1975 ©Marc Petitjean

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