Au cœur de la prestigieuse rue de la Paix, FRESH architectures signe la réhabilitation ambitieuse d’un immeuble historique datant des années 1830. Le projet conjugue restauration patrimoniale et interventions contemporaines, révélant une architecture lumineuse, fluide et respectueuse de l’existant. Cette transformation redonne cohérence et clarté à un lieu chargé d’histoire, désormais tourné vers les usages de demain.

 

La rue de la Paix

Le 19 février 1806, l’empereur Napoléon Ier édite un arrêté approuvant la vente du Couvent des Capucines et l’ouverture de la « rue Napoléon », qui deviendra en 1814 la rue de la Paix.

L’avenue s’étend aujourd’hui de la place Vendôme à l’avenue de l’Opéra, sur 250 mètres. Prisée par les magasins de tissus luxueux, hôtels et joaillers, elle devient au cours de la seconde moitié du XIXe siècle un grand lieu de passage pour les touristes fortunés et délégations diplomatiques étrangères se rendant au Palais des Tuileries, ainsi que pour les membres de la haute société française, qui viennent y acquérir produits de la haute couture, maroquinerie et bijoux.

En 1862, Edouard Fournier écrivait dans Paris dans sa splendeur sous Napoléon III, « L’Empereur voulait qu’elle fût la plus belle de Paris ; elle l’est encore… Pas une n’est mieux habitée, mieux fréquentée. C’est le Regent street de Paris, et Regent street au Quadrant, son point le plus brillant. Les riches étrangers ont la rue de la Paix en singulière affection : ils ne peuvent vivre que là, les hôtels meublés en sont pleins. Nombre de fournisseurs avisés se sont mis sur le chemin de cette riche clientèle qui leur vient de tous pays. C’est le bazar du confortable le plus splendide et le plus délicat. Il s’étale, en plein luxe, et dans cette merveilleuse rue de la Paix et sous les arcades de sa voisine la rue de Castiglione […]. » Autour de la place Vendôme se développe un microcosme d’industries de luxe féminines, dont les créateurs ont influencé la mode à travers le monde. Au numéro 12, on trouve un maroquinier, un modiste et le joailler Henri Lyon.

À travers le XXe siècle, la rue de la Paix conserve ses emblématiques boutiques de luxe et ses grandes maisons, dont Grès, Paquin et Cartier. Elle demeure aujourd’hui l’une des rues les plus prisées de la capitale, marquée par une architecture élégante résolument parisienne.

© Thierry Favatier

Un bâtiment empreint de patrimoine

Construit autour des années 1830, sur l’emplacement d’un ancien hôtel particulier du XVIIIe siècle, cet immeuble de rapport de cinq étages s’est vu adjoindre un deuxième édifice, au fond d’une cour, sur quatre niveaux. Les motifs, éléments architecturaux et décoratifs témoignent d’une esthétique néoclassique de la première moitié du XIXe siècle (travées, bandeaux séparant les étages, moulures, colonnes, corniche supérieure), et d’une modernité caractéristique de cette époque (garde-corps en fonte, balcons filants dans les étages supérieurs les plus prestigieux). Deux cours et un jardin structuraient les espaces et agrémentaient le lieu.

C’est sur cet immeuble de rapport, à partir des années 1840, qu’ont été opérées un certain nombre de modifications et de transformations révélant ses nouvelles destinations – activités artistiques et photographiques notamment. Est ainsi créé un atelier vitré en rez-de-chaussée, sur l’aile droite du bâtiment en cœur d’îlot, à la place du jardin, atelier reconstruit et divisé en deux en 1910. La période voit aussi l’édification d’une petite construction en rez-de-chaussée devant la façade du même corps de bâtiment, pour signaler son entrée, à la fin du XIXe siècle, agrandie en 1910. Quant au reste du jardin, il est transformé en courette de service.

Les plus importantes modifications sont apportées en 1926, à l’initiative d’André Taponier, qui avait installé un atelier de photographie célèbre à cette adresse. En redressant les combles, il a chargé l’architecte Trubert de créer un sixième étage, fortement marqué par trois grandes ouvertures, un fronton de style Art déco, et deux pilastres descendant sur deux niveaux, l’apport de lumière étant complété par des lucarnes en toiture. Cette transformation conséquente, qui modifie la silhouette de l’édifice, s’accompagne de restructurations lourdes : prolongement et renforcement de l’escalier, installation d’un ascenseur central.

D’autres travaux ont lieu dans les années 1930 : surélévation d’un étage du deuxième bâtiment en cœur d’îlot, et surtout construction d’un nouveau petit corps de bâtiment, sur un étage, dans la cour principale.

Enfin, à partir des années 1970, des restructurations internes permettent de transformer les lieux en bureaux – ajouts de cloisons des appartements dans les étages courants, ou au contraire libération des espaces pour former de grands plateaux aux premier et sixième étages.

La diversité architecturale est le signe visible des destinations multiples du bâtiment, qui se caractérise par sa grande mixité d’usages : aux logements prévus dans l’immeuble de rapport, et qui ont subsisté longtemps dans les étages intermédiaires, se sont ajoutés les ateliers en rez-de-chaussée et au dernier niveau, puis des boutiques de mode à partir des années 1930, enfin un ensemble de bureaux qui ont remplacé les appartements dans les années 1970.

© Thierry Favatier

Un projet de réhabilitation ambitieux

Le point central guidant l’élaboration de ce projet était d’établir un collage habile entre l’ancien et le contemporain. Si la façade sur rue retrouve son cachet des années 1830 grâce à un subtil travail de remise à jour des ornements originaux, de nouveaux éléments vitrés viennent désormais dialoguer avec la pierre originelle en cœur d’îlot.

Le projet vise également à retrouver une certaine clarté programmatique et une fluidité d’usages que les modifications architecturales successives avaient peu à peu gommées. Les deux cours ont ainsi été « vidées » des excroissances architecturales encombrantes et accueillent désormais deux passerelles qui créent du lien entre les corps de bâtiments historiques, rendent accessibles les étages R+2, R+3 et R+4 du bâtiment existant sur cour, augmentent la surface d’usage du programme et permettent l’accès pompiers depuis la voie échelle sur la rue de la Paix.

Accessible directement par la porte cochère, la première passerelle permet en effet de distribuer de façon centralisée l’ensemble des bureaux en menant directement aux ascenseurs des deux corps de bâtiment historiques. Ce mouvement est continué et conclu par le second plot, créé dans la courette en cœur d’îlot, qui vient marquer la terminaison de l’ensemble du projet. Ces deux éléments permettent d’augmenter la variété d’usages du programme, en offrant des espaces de bureaux supplémentaires, et deux terrasses en toiture accessibles à tous les usagers.

Dans la courette couverte (au sein du premier corps de bâtiment historique), un espace de circulation verticale est créé. Ce nouvel escalier répond aux exigences normatives et sécuritaires de l’édifice, mais facilite aussi la gestion des flux de personnes pour les usages courants en distribuant tous les niveaux du premier corps de bâtiment. Le site retrouve ainsi ses proportions originelles et gagne en organisation de la circulation des personnes et de la lumière, apportée largement aux bureaux par de grandes surfaces vitrées en R+1 et R+2.

Matières et matérialité

Les façades des éléments-passerelles créés en cœur d’îlot contrastent, par leur transparence cristalline, avec la minéralité de la pierre historique. Conçues comme des murs-rideaux de verre, facilement lisibles par les usagers du bâtiment, elles offrent dans leur dessin un rappel à l’esthétique Art déco, dont elles s’inspirent. Le plissé évoque en effet les figures et jeux d’optique propres à cette esthétique, exprimant à la fois la souplesse du tissu et la netteté des arêtes, le mouvement du drapé pris dans la matérialité du verre. Translucides, elles favorisent également l’apport de lumière aux accès et aux salles de bureaux, et de façon générale à l’ensemble du projet.

Dessiné tout en transparence, le 12 rue de la Paix est caractérisé par la lumière qui le traverse. Les verrières, baies vitrées et fenêtres intérieures per mettent à chacun des espaces d’être lumineux et agréable. L’utilisation du verre assure une communication visuelle entre les différents volumes ainsi que la fluidité des déplacements des collaborateurs.

Tout comme dans les verrières du dernier étage et sur la façade intérieure, le verre devient acteur de l’écriture architecturale, permettant transparence et légèreté. Il entre en dialogue avec le bois, clair, qui apporte de la dimension sans alourdir l’espace.

© Thierry Favatier

Entretiens

Julien Rousseau, président, architecte associé et fondateur, FRESH architectures

Dans le cadre du 12 Paix, FRESH architectures a assuré l’architecture et la maîtrise d’œuvre d’exécution : participer au chantier influence-t-il la manière de concevoir un projet ?

Un projet d’architecture se conçoit fondamentalement en deux temps : les études et le chantier. Au fil de l’histoire contemporaine, le métier s’est complexifié, et le rôle de l’architecte a progressivement tendu à se concentrer uniquement sur celui de concepteur. Chez FRESH architectures, nous souhaitons au contraire garder le savoir-faire du chantier. Nous y trouvons un intérêt technique, industriel, et social. Le métier d’architecte ne se limite pas à l’émission de visas dans un bureau calfeutré : c’est aussi le cabanon de chantier, la confrontation au réel.

Observer les ouvriers, comprendre les métiers du plombier, de l’électricien, du menuiser, leur formation, le temps dont ils ont besoin, comme la logique des industriels, les prototypes et les technologies mises en œuvre, m’inspirent énormément. C’est une profonde source de créativité. La maîtrise d’œuvre d’exécution est un atout précieux pour les architectes – même si ce n’est pas toujours facile de s’imposer dans ce rôle, qui nécessite une certaine maturité.

Maîtriser le chantier est d’autant plus important dans un projet de réhabilitation. Le temps du curage est celui de l’archéologie, qui requiert de réadapter le projet pour respecter le contexte original, et peut même amener l’architecte à requestionner le projet initial. On peut découvrir une frise originale derrière un stucco, une limite séparative… Le 12 Paix a connu son lot de découvertes pendant le chantier. Être maître d’œuvre d’exécution est alors un atout considérable. La maîtrise du chantier permet d’être réactif face aux imprévus, imaginatif, efficace. L’architecte conserve ainsi l’arbitrage, et donc le respect de l’essence du projet.

Comment aborde-t-on la métamorphose d’espaces de bureaux en prenant en compte les importants changements de modes de travail qui ont eu lieu au cours des dernières décennies ?

Dans le neuf, la métamorphose des espaces de bureaux est un pari. Dans la réhabilitation, les solutions s’offrent plus naturellement. La configuration de l’existant est faite de bizarreries, de déjà-là. Il faut composer avec ces forces, et identifier les besoins actuels et futurs. Le premier besoin me semble être celui de la mutabilité des espaces, dont on parle beaucoup, mais qu’il faut réellement penser et anticiper dès la conception. Le deuxième est à mon sens l’accessibilité aux espaces extérieurs depuis chaque niveau, pour éviter d’engorger les verticales et permettre de travailler de plain-pied, à tous les niveaux. Enfin, et cela me tient tout particulièrement à cœur, il est essentiel que l’espace de travail soit un espace social, un lieu de rencontres et d’échanges. Ce que le télétravail et les visioconférences n’offrent pas vraiment, c’est l’imprévu. Je crois beaucoup en la vertu de l’artefact, le truc qu’on n’a pas vu venir et qui va créer quelque chose d’intéressant. Cela se produit dans le présentiel, pas réellement dans le distanciel… Il faut donc penser tous les espaces du lieu de travail dans ce sens.

Quels ont été les points de référence, les inspirations pour le dessin de la réhabilitation du 12 Paix ?

Entre deux bâtiments patrimoniaux, on a curé les ajouts qui s’étaient greffés au fil du temps pour des raisons mercantiles, et on a ajouté deux bâtiments-ponts pour relier les bâtiments patrimoniaux. Leur écriture architecturale est très simple, hormis la façade en verre ondulé ultra cristallin, très neutre, qui vient, de par sa géométrie et depuis l’intérieur, flouter la vue extérieure, et vice-versa. Elle permet une certaine privacité par rapport à la parcelle voisine, qui est occupée par un hôtel. Par ce jeu d’écriture architecturale, ce flouté, ce verre déformant, se créent une intimité intéressante, une lumière singulière. Ce verre cristallin n’est que le reflet de ce qu’il réfléchit, à savoir les deux édifices historiques. Derrière le verre, une armature blanche disparaît délicatement. On s’inscrit ici dans un rapport au temps : il y a un certain geste architectural, mais qui ne vient pas s’imposer. L’architecture contemporaine accompagne l’architecture patri moniale sans lutte, avec douceur.

Sur rue, la façade a connu deux temps forts. Édifiée en 1830, très belle, elle a été surélevée de façon assez délicate en 1926, par le photographe André Taponier, qui avait déjà ajouté le verre dans la soupente pour éclairer ses studios. L’idée a été celle de la gradation, la recherche d’un équilibre, pour inscrire le bâtiment dans un troisième temps, mais dans la continuité de cette histoire. Il ne nous a pas semblé qu’il y ait ici la place pour un objet qui serait plus imposant, dans son écriture ou sa matérialité.

© Christophe Caudroy

Stéphane Pereira, architecte associé, FRESH architectures

Quel a été le rapport entretenu avec les fabricants, et notamment artisans, auxquels ce projet a fait appel ? Comment concilier dessin architectural et production d’un atelier ?

Pour la réhabilitation du 12 rue de la Paix et bien que le marché de travaux ait été dévolu à une entreprise générale, le dialogue avec les sous-traitants de Pradeau Morin a été l’une des clefs de la réussite du projet.

Préalablement à la production usuelle des documents d’exécution soumis au visa de l’architecte validant ou non l’acte de construire, des réunions de mise au point avec les principaux artisans (façadiers, serruriers, menuisiers, couvreurs…) ont été organisées de façon systématique et récurrente par l’entreprise. Ces échanges ont permis de confronter le dessin originel du dossier de consultation des entreprises imaginé par l’architecte à la « réalité constructive » de ces dernières.

Les entreprises fonctionnent en règle générale sur des automatismes de production ou d’exécution, liés à des impératifs compréhensibles de rentabilité ou de faisabilité technique ou logistique. Peu acceptent d’être bousculées dans leurs habitudes, mises au défi. C’est au travers de ces réunions de mise au point que sont présentées toutes les contraintes inhérentes aux différents acteurs. L’architecte se nourrit de ces données nouvelles en adaptant, le cas échéant, certains détails de son projet. En maintenant un dialogue constructif avec les entreprises, le maître d’œuvre s’assure de l’adhésion de ces dernières même si cela implique de les sortir de leur « zone de confort ».

L’architecture est dépendante des matériaux qu’elle utilise. Comment un projet peut-il inverser ce rapport pour qu’elle devienne source d’innovation technique et non plus conditionnée par cette dernière ?

Dans le cas précis du 12 Paix, le concept du drapé de verre que nous avons imaginé disposer à l’interface entre les corps de bâtiments historiques, permettant de filtrer les vues et jouer sur les reflets, a naturellement influencé l’axe de recherche et d’innovation technique du projet. Le défi était de traduire, de façon tangible et le plus fidèlement possible, le croquis d’intention originel en détail d’exécution techniquement réaliste et constructible.

Nous avons pour cela collaboré avec le bureau d’études façades VS-A, qui a développé avec nous ce principe de double peau et pris contact avec les principales entreprises spécialisées dans la courbure du verre.

Quels sont les éléments du projet initial qui ont dû être adaptés ou repensés une fois la phase de construction entamée ?

Durant le chantier, la façade en double peau de verre a fait l’objet d’une procédure dite d’ATEx (appréciation technique d’expérimentation) pendant laquelle l’entreprise générale et son sous-traitant façadier ont fait valider le procédé constructif innovant employé auprès de l’organisme spécialisé, le CSTB (Centre Scientifique et Technique du Bâtiment).

La conception de cette partie du projet a dû être adaptée pour correspondre à la fois aux contraintes inhérentes au fabricant de verre, que nous avons rencontré à de multiples reprises dans ses usines italiennes, mais aussi aux cahiers des charges imposés par l’ATEx. Nous avons notamment modifié la géométrie du verre, en adaptant non seulement la courbure et l’amplitude des ondes mais aussi les modes de fixation des modules verriers à la structure métallique attachée à la façade. Nous avons travaillé à un design spécifique des pattes d’accroche permet tant d’en amoindrir l’impact visuel et surtout de minimiser leur nombre.

Les échanges entre le façadier, le fabricant du verre et l’architecte ont été cruciaux pour mener ce projet à bien.

Croquis de Julien Rousseau, FRESH architectes

Fiche technique :
Maîtrise d’ouvrage : Redblue
Architectes : FRESH architecture
Entreprises : RedBlue, Crédit Suisse, CAP5 CONSEIL, SCYNA 4, ILIADE, VS-A, CC Ingénierie, GD-MH, ARTELIA, GRAHAL, CSD FACES, SOCOTEC, GTA
Surface : 3 200m2
Programme : Restructuration lourde d’un immeuble historique

Par la rédaction
Couverture © Christophe Caudroy

— Retrouvez l’article dans archistorm 133 daté juillet – août 2025