L’architecture, pour se rendre visible, mise fréquemment sur le spectaculaire (monumentalité, épate, morphologie inattendue). Sans la lumière, cependant, cette pulsion à resplendir faillit en bloc. Éteignez, la nuit venue, Las Vegas ou Chongqing et plus rien ne reste de ces villes lumières électriques sinon leur ennemie absolue, la sombreur, l’ombre.
Pour autant qu’elle la masque, l’ombre n’est pourtant pas ennemie de l’architecture. Elle cache, au lieu de montrer ? Et dissimule au lieu de pavoiser ? Qu’à cela ne tienne. Ses bénéfices sont, tout autant, réels. Car l’ombre, aux bâtiments, confère visuellement leur tridimensionnalité, sculpte façades, saillants et renfoncements, marque dynamiquement le temps du jour, en compagne des mouvements du Soleil. Avec le réchauffement climatique, elle devient de surcroît une alliée de poids. La pierre blanchit-elle sous la lumière au point d’aveugler, le béton surchauffé sous midi irradie-t-il son trop de chaleur, tout indique alors que l’ombre sera secourable. De quoi la hisser au rang de constituant majeur utile aux bâtisseurs.
La lumière franche, richement distribuée, nous montre le monde mais à ce prix, une apparence blanchie. L’incandescence lumineuse a ce défaut : elle expose du blanc surtout, du blanc donc du plan et du plat, un spectacle monochromatique ayant perdu tout relief. Qu’entre en scène l’ombre, et tout, de ce paysage ossifié, se transforme en une offre visuelle enrichie. Les rebords de toit se font protections chapelières, les colonnes, extensions esthétiques sur les parterres, et l’enrochement des murs, topographie en 3D. Bienvenue à l’ombre et à ses pouvoirs, non toujours ennemis de la lumière. S’opposer à cette dernière, en tel cas, c’est façonner des formes, c’est faire surgir des opportunités de spectacle, vitaliser des symboliques du paraître. À l’ombre, la lumière reconnaissante.

CAM-Centro de Arte Moderna Gulbenkian, Kengo Kuma & Associates, Lisbonne, Portugal © GualdimG
Vertus de la sombreur
Si l’ombre a des qualités, elle n’est cependant que rarement considérée, s’agissant de l’architecture et de l’urbanisme, comme matériau premier et séminal. La lumière, durablement, reste ici la maîtresse du jeu, jeu optique, jeu sensitif, jeu organisationnel. Dans la partie de caché-montré que représentent les rapports lumière-ombre, architectes et urbanistes privilégient ainsi plus volontiers la lumière, convoquée pour enrober leurs créations dans le but d’en hausser le style. Magnification par le lux, naturel ou artificiel. Le portail sud des cathédrales gothiques, dédié au Christ, est réputé pour être un piège à lumière, l’architecture s’y ouvre jusqu’à se denteler. Les avenues haussmanniennes, dans un même esprit valorisant la clarté, s’étalent pour leur part dans la plus grande largeur. La compagnie des arbres, agents de sombreur, y est rejetée à flanc, et leur chaussée, débarrassée le plus possible de l’ombre portée des bâtiments qui jouxtent ces grandes artères urbaines qui sont autant de glissières visuelles où vient se poser et transiter la lumière. Rien, à ces choix, de surprenant. Qu’elle soit d’origine prétendument divine ou factuellement naturelle, la lumière est au juste une bonté, le plus intense et vibrant cadeau du ciel. La meilleure preuve n’en est-elle pas cette luminothérapie qui éclot au XIXe siècle et qui instaure le règne passager des solariums de soin (lutte contre les infections et stimulation du système immunitaire, jusqu’à l’invention de la pénicilline) ? Ce qui est bon pour la santé de l’être humain ne peut être, de facto, que bon pour tout le reste.
L’ombre, longtemps, n’aura existé que positionnée à un rang subalterne et comme contrepoint, à titre d’instrument de la lumière, une servante. Un exemple probant, hors l’architecture, en est fourni dans le champ esthétique par la vogue du clair-obscur, le chiaroscuro du Caravage, de Rembrandt ou de Georges de La Tour, triomphe ultime de la lumière dans un monde tissé de noirceurs annihilatrices. Tout change cependant avec le XXe siècle, qui confère bientôt à l’ombre un indéniable entregent. Dans le champ intellectuel, Jun’ichirō Tanizaki, dans son Éloge de l’ombre (1933), a soin de valoriser la vision des choses dans la pénombre ainsi que l’aura de préciosité, de rusticité ou de mystère que la sombreur donne à ce qui est regardé. La modernité se veut-elle grande amie de la lumière (en architecture : le Bauhaus, la façade vitrée, la transparence, les reflets solaires calculés), un point de vue que redouble métaphoriquement l’idée de démocratie (qui n’a rien à cacher, veut-on croire), il n’empêche : l’esprit moderne n’en doit pas moins composer avec le goût de l’ombre portée qui saisit certains de ses créateurs les plus en vue. La « peinture métaphysique » d’un Giorgio de Chirico, ainsi, se plaît à coucher sur la toile des vues de villes au crépuscule. L’ombre portée des bâtiments s’y allonge de façon démesurée, à l’image de sa Nostalgie de L’infini (1913) inspirée par la Mole Antonelliana de Turin, tour de grande hauteur et chef-d’œuvre de l’architecte piémontais Alessandro Antonelli. Le cinéma expressionniste, en un autre registre mais là encore à l’avantage de l’ombre, enfonce le clou. En atteste l’appétence de Friedrich Wilhelm Murnau pour les effets hyperboliques d’ombre, à des fins de dramatisation, et pour les jeux de contraste purs et durs. Ainsi dans son film Nosferatu (1922), consacré au célèbre vampire de Wisborg, inspiré du Dracula de Bram Stoker : l’ombre qui entoure et vêt cet individu maléfique rend chacune de ses apparitions à l’écran aussi flagrante que « démoniaque » (Lotte Eisner). Cela, sans oublier un peu plus tard Andy Warhol se faisant peintre d’ombres, à répétition (Shadows, 1978), 102 toiles sérigraphiées. Bel hommage, pour le moins.
Refuser le bâtiment ouvert à la lumière quand c’est techniquement possible implique un glissement mental, conceptuel. Cette fois, à fermer le mur au lieu de l’ouvrir, c’est bien la lumière que l’on entend corriger, voire bannir, au bénéfice de l’ombre.

Tour, Église Saint-Joseph, Auguste Perret, Le Havre, France © jsmaur
L’heure du choix
Ferveur inusitée pour l’ombre, avec l’époque moderne ? Sans nul doute, même si le mythe moderniste, épris de liberté, de confort et de salubrité, maintient son culte de la lumière reine. S’exprime néanmoins, s’agissant cette fois non plus de l’esthétique pure mais de l’art de construire, un indéniable intérêt pour tout ce que permet l’ombre, une ombre à intégrer au projet, comme élément constituant et non plus secondaire. Prenons-en pour preuve, signifiant à ce titre, le cas des édifices religieux de l’âge moderne. Plus ou autant que la lumière, l’ombre plutôt peut s’y découvrir mise en valeur. Du côté de la lumière « moderne », citons pour exemple la chapelle du Rosaire de Vence (1951) conçue par Auguste Perret et décorée par Henri Matisse, édifice lumineux flanqué d’un long mur ouvert orné de vitraux. Pour relever dans la foulée que le même Auguste Perret, et au même moment, conçoit l’église Saint-Joseph du Havre (1951), érigée dans le cadre de la reconstruction de cette cité normande martyrisée par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, un bâtiment à l’avantage cette fois de l’ombre. À la différence de l’option prise pour la chapelle de Vence, favorable aux ouvrants, Perret ceint son édifice havrais, bâti sur un plan carré, de solides murs aveugles, la seule lumière venant éclairer l’intérieur étant obtenue par le fenestrage haut d’un clocher central, en forme de tour, situé à l’aplomb de la nef. Cet éclairage, dans le bâtiment, fait ostensiblement triompher une atmosphère en premier lieu ombreuse, propice au recueillement profond et à la méditation solitaire (le sombre isole les figures et, par voie de conséquence, les fidèles).
Cette inflexion portant à valoriser l’ombre, dans l’architecture religieuse et concomitamment, ne triomphe sans doute pas partout. Le prouve, si besoin est, outre les choix à double effet d’Auguste Perret, le cas de l’église Notre-Dame de Royan (1958), fragile chef-d’œuvre de béton signé Guillaume Gillet et Marc Hébrard. Ce lieu de culte charentais, fort de ses immenses ouvrants latéraux, accueille sur 500 m2 d’ouverture murale les œuvres du maître verrier Henri MartinGranel – un choix pleinement assumé de la lumière en ces lieux qui ont, comme Le Havre, connu la destruction par les orages d’acier. L’inflexion à valoriser l’ombre, cela admis, n’en reste pas moins une option pouvant dorénavant être adoptée librement, au prorata de la symbolique que l’on attribue à la pénombre, pour ou contre la lumière, étant entendu que la technique le permet. Le mur gothique, ouvert, présupposait en son temps, pour être érigé en toute sécurité, l’invention préalable de la triade conjuguée Croisée d’ogives-Arcboutant-Culée. Un architecte romain ou roman, avant cette invention, ne pouvait pas ouvrir les murs sous peine de faire s’effondrer sous son propre poids la voûte de son bâtiment. L’architecture moderne, riche de ses bastaings de fer et championne des portées de grande largeur, elle, le peut, jusqu’à l’écartèlement géométrique et jusqu’au vide matériel. Refuser le bâtiment ouvert à la lumière quand il est techniquement possible de l’ouvrir implique en conséquence un glissement mental, conceptuel. Cette fois, à fermer le mur au lieu de l’ouvrir, c’est bien la lumière que l’on entend corriger, voire bannir, au bénéfice de l’ombre. Ce choix « ombriste » sera celui, toujours dans le domaine de l’architecture religieuse, d’un Tadao Andō pour sa curieusement nommée petite « église de la lumière » (1989) d’Ibaraki Kasugaoka, un édifice aux murs de côté quasiment aveugles (juste une fenêtre latérale et une meurtrière horizontale). La plus éloquente, symboliquement parlant, des ouvertures de cette église de l’ombre, à peine une ouverture située derrière l’autel et dans le mur du fond, adopte la forme d’une croix aux bras d’une finesse maximale, prodigue de cet effet optique, celui d’un puissant filtre lumineux.

Church of the Light, Tadao Andō, Ibaraki, Japon © Chun-Hung Eric Cheng, CC BY 2.0
L’heure de l’écologie et l’ombre triomphante
Où Le Corbusier disait de l’architecture qu’elle est « le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière », on peut en conséquence et dorénavant pointer que l’architecture est aussi bien, dans certains cas, un jeu des volumes qu’assemble l’ombre. Nombre d’architectes de la fin de la modernité adhèrent à ce point de vue. Louis Kahn avec le Salk Institute (1965) de La Jolla, Peter Zumthor avec ses Thermes de Vals (1996), Jean Nouvel avec l’Institut du Monde Arabe de Paris (1987) ou, jusqu’au baroque exotique et raffiné, avec le toit filtrant la lumière du Louvre d’Abu Dhabi (2007)… Tous fournissent la meilleure preuve, avec d’autres, que penser l’architecture en fonction de l’ombre, si ce n’est pas nier les pouvoirs de la lumière, résulte bel et bien d’une défiance opposée à celle-ci. Au jeu des analogies symboliques, le Mehr Licht (« plus de lumière ») cher à Goethe, apologie de cette lumière de la Raison qui vient illuminer le monde de sa sagesse (en architecture, de sa puissance d’éclat), ici, ne fait plus forcément recette. L’humeur est plutôt, dans le sillage d’un Édouard Glissant, à la revendication d’un « droit à l’opacité », et à baisser l’abat jour (du sens ; du triomphe par le lumineux). Que comprendre, en filigrane ? Que dans le champ de la pensée comme dans celui de la construction, l’ouverture au maximum de lumière n’est pas d’office la voie d’accès royale à la vérité. L’ombre, elle aussi, informe, et construit.
Les temps, avec le réchauffement climatique, étant à la lumière et conséquemment à la chaleur, comprendre : au trop de lumière et au trop de chaleur, il s’agit bien pour contrecarrer ces dernières d’« énergiser » l’ombre, d’en faire une donnée compétitive et un instrument de lutte anti-calorifique décisif.
D’autant plus l’âge écologique advenu. Un âge, on le mesure à présent tous les jours, où l’ustensile parfait de l’architecture et de l’urbanisme en vient à se condenser dans ces deux propositions élémentaires, artefacts fétiches de l’ère du réchauffement climatique : l’ombrière d’une part ; la place ou la rue sous canopée d’autre part. Car il fait chaud, toujours plus et désespérément, et l’heure est à tirer les rideaux et à baisser les volets. Utiliser la climatisation ? Énergivore, à bannir. Parer nos bâtiments de pare-soleil ? Soit, mais cela vient trop tard. La lumière, à force de se marier avec un Soleil surpuissant, se fait haïssable. Réduisons la, en conséquence. Au plus court, réhabilitons les moucharabiehs, les jalousies, les rues étroites, les ouvrants minimalistes, en interdisant les verrières, ces serres à sueur. Et pour le reste ? Allongeons l’avancée et le débord de nos toitures de maison et ces toitures, à l’africaine, isolons les de la partie habitée de nos demeures, en les surélevant de façon à ce que l’air puisse transiter sous elles. Cultivons aussi l’art des porte-à-faux de grande dimension à l’image de celui de la Villa Méditerranée de Marseille (2013) conçue par Stefano Boeri, de 40 mètres de long !, record mondial. Cultivons l’art encore des ombrières, à l’image cette fois de Norman Foster à Marseille encore (2013) ou de Kengo Kuma avec son extension du Centre d’Art Moderne Gulbenkian, à Lisbonne. Cela, à tout prendre, en multipliant tant et plus les canopées, végétales si possible (pergolas du square EugèneDelacroix, Rouen, 2024), de même que les artefacts techniques permettant l’occultation des façades de la façon la plus efficace et sophistiquée qui soit, tant qu’à faire. À l’image en somme des Al Bahr Towers de Dubaï (2012), pensées par Abdulmajid Karanouh et Aedas Architect : des volets s’y activent automatiquement en fonction des conditions météorologiques, venus à l’appui de façades tournantes, comme un tournesol de fonction inversée, à toutes fins de fuir l’ensoleillement. Dans tous ces cas, l’ombre est de la partie et joue une insistante partition. Elle est voulue, recherchée, orchestrée, sanctuarisée, maîtresse du jeu de la construction, nouvelle divinité qui n’a plus rien à voir avec l’Hadès et les noirceurs de la vie métaphysique ou concrète mais tout à voir, au contraire, avec le confort écologique.
Où l’ombre, de facto, cesse d’être un état esthétique nourri par une psychologie de la mise à l’écart et de l’isolement (la seule sombreur et le choix de la pénombre parce que l’on peut s’y réfugier, loin de la foule) pour devenir une énergie ou plutôt, une contre-énergie. Les temps, avec le réchauffement climatique, étant à la lumière et conséquemment à la chaleur, comprendre : au trop de lumière et au trop de chaleur, il s’agit bien pour contrecarrer ces dernières d’« énergiser » l’ombre, d’en faire une donnée compétitive et un instrument de lutte anti-calorifique décisif. Si la lumière et la chaleur relèvent dans ce contexte de l’accélération (toujours plus), leur énergie tendue vers l’accentuation (du chaud, de l’aveuglant, de l’irrespirable), il revient donc à l’ombre de déployer à l’inverse une énergie de « freinage », à même de ralentir l’intensité de cet acteur torturant du réchauffement climatique que forme le tandem lumière-chaleur.
Pour une contre-énergétique basée sur l’ombre ? Nous y sommes.

National Park of Mali, Kéré Architecture, Bamako, Mali © Francis Kéré
Par Paul Ardenne
Couverture : Louvre Abu Dhabi, Ateliers Jean Nouvel, Abu Dhabi, Émirats arabes unis © Yiorgis Yerolymbos
— Retrouvez l’article dans Archistorm 137 daté de avril – mai 2026

