L’architecture ne serait-elle plus qu’une simple question de mode ? Printemps-été, automne-hiver.
Du prêt à porter au… prêt à défaire.

Le lancement en grande pompe de la transformation de la tour Montparnasse a été, pour de nombreux commentateurs, une bonne nouvelle. Le bâtiment le plus détesté de la capitale doit connaître une mue spectaculaire. Pour quelques rares hurluberlus, cette annonce a pu avoir le ton d’un triste faire-part. Face à ces esprits chagrins, d’aucuns pourraient s’exclamer : la tour est morte, vive la tour ! Mais depuis sa construction, Montparnasse avait des habits de deuil… toute drapée de noir. Fallait-il lui ôter cette étrange personnalité ? Cette tour portait, jusque dans sa peau, la fin d’une euphorie. Inaugurée en 1974, à la veille de terribles chocs pétroliers – ce bourbier de l’or noir –, elle signait la fin de trente années jugées « glorieuses ». Elle marquait aussi l’ultime étape d’un modernisme triomphant ayant fait de la rupture sa valeur intrinsèque. Le noir était, qui plus est, la couleur de l’élégance miesienne : la Neue Nationalgalerie de Berlin ou le Seagram Building de New York en témoignent volontiers. Ce noir enfin était la couleur du monolithe de 2001 : l’Odyssée de l’Espace : Stanley Kubrick avait choisi une forme parfaite et une couleur neutre à même d’exprimer plus que n’importe quel alien difforme l’étrangeté extraterrestre. Bref, Montparnasse était le deuil, l’élégance et le bizarre tout à la fois… Demain, elle sera plus policée, pimpante et clinquante… Un bel objet, à n’en point douter, mais rien à voir avec ce qui existait. Si Paris va sans doute gagner une architecture contemporaine… elle va perdre, à cette occasion, le témoignage précieux d’une époque révolue.

Tout un chacun a pourtant raillé la folie de l’homme moderne, sa sempiternelle table rase et tous les « architecturicides » dont il a été l’auteur. Bien des édicules Guimard ont disparu du paysage de Paris, de même que de nombreuses autres folies provocantes d’un Art nouveau qu’il disait alors « nouille ». Cet homme moderne n’a pas cependant eu la peau de la Gare d’Orsay. Ni même celle du Grand Palais. Les deux monuments étaient promis à la démolition. Désormais, ces deux temples de l’industrie sont regardés avec admiration. Les foules s’y pressent et y devinent des lieux de culture. Nombreux sont ceux soulagés de bénéficier de ces bâtiments jugés dans les années 1950 et 1960 comme d’abjectes biduloïdes Beaux-Arts, prétentieuses, ridicules et indigestes pâtisseries ornementales qui n’avaient rien de l’épure moderne tant désirée.

Tour Montparnasse, Jean Saubot, Eugène Beaudouin, Urbain Cassan et Louis de Hoÿm de Marien, Paris, France © Heather Cowper, CC BY-NC 2.0

Et si, dans vingt ou trente ans, nous nous mordions des doigts déjà mordus ? Parce que Montparnasse, dans sa version originelle, est bien digne d’intérêt… autant que le Grand Palais… Et cela est d’autant plus cruel que l’époque ne cesse de parler de durabilité. Mais voilà, l’esthétique ne fait pas partie de ce calcul. Alors : table rase ! Et de fait, les strates récentes de la ville disparaissent peu à peu.

Une autre encore, au Front de Seine. La tour Cristal y signait l’apothéose de la façade miroir. L’édifice conçu par Julien Penven est le familier du Kinémax, édifice qui reprend la silhouette des cristaux de quartz et qui symbolise l’utopie un tantinet naïve d’un Futuroscope. Depuis, la tour Cristal achève sa mue sous le crayon de BIG, privant Paris de ce spectre « futuriste ».

À La Défense, c’est la répétition du même : la plupart des tours représentatives de ces Trente Glorieuses ont fait ou font l’objet de restructurations radicales ; en ce moment même les tours Nuages d’Emile Aillaud troquent leurs motifs nébuleux pour une sur-peau métallique, façon Palulos de luxe. Quelques exceptions sont à noter : les tours Nobel et CB21 que les agences Valode & Pistre et Ateliers 2/3/4/ ont su respectivement moderniser dans leur esprit d’origine. Ce respect à l’égard d’auteurs est somme toute rarissime.

La faute aux architectes ? À l’époque ! Les promoteurs, les investisseurs et même les regardeurs ont soif de nouveauté. Le tout au nom de la durabilité. Mais une société est aussi faite de nostalgie. Le revival brutaliste a pu, ces dernières années, surprendre. Plus encore, l’admiration renouvelée pour Ricardo Bofill, adulé d’une publication à l’autre quand il était, il y a dix ans encore, le paria de l’architecture. Trop post-mo !

Alors pourquoi ne pas laisser ces tours et ces immeubles dans leurs habits d’origine ? Mieux, pourquoi ne pas aller perfectionner leur esthétique ? Au moins pour avoir la mémoire d’une époque… car une fois Montparnasse rhabillée de pied en cap, avec la plus belle robe du soir, qu’aurons-nous à lire de l’esprit pionnier de ces modernes outranciers dans le ciel de Paris ? Et qu’aurons-nous à voir des pudeurs postmodernes ? Qu’est-ce qu’une ville sans épaisseur, sans la cicatrice de ses enthousiasmes successifs ? Une ville durable ?

Tour Cristal, en 2016 toujours couverte de verre réfléchissant au milieu du Front de Seine, Julien Penven et Jean-Claude Le Bail, Paris, France © Guilhem Vellut, CC BY 2.0

Par Jean-Philippe Hugron
Couverture : Tour Montparnasse, Jean Saubot, Eugène Beaudouin, Urbain Cassan et Louis de Hoÿm de Marien, Paris, France © Nell’s Journey, CC BY-NC-ND 2.0

— Retrouvez l’article dans Archistorm 138 daté juin – août 2026