Les évolutions du climat bouleversent les conditions de pratique de la profession, jusque dans le nord de la France. Une situation inédite se dessine pour les architectes : au-delà de la ligne de démarcation parisienne, les créateurs sont contraints d’adapter leur approche du projet en fonction de la hausse des températures. Les prises de position en faveur de l’écologie divergent, mais tous abondent dans le même sens : réduire l’empreinte carbone et les îlots de chaleur, sans perdre de vue la nécessité de changer les usages.

Réalisé au début des années 2000, le projet urbain de Bois habité à Lille, écoquartier avant l’heure, a toujours valeur d’exemple. L’aménagement, qui visait à préserver un maximum de sols perméables et à protéger les habitations par l’ombrage et la fraîcheur de la forêt qui forme la toile de fond du projet, se montre aujourd’hui très performant : lors des pics de chaleur subis depuis plusieurs années par la planète entière, le quartier se veut un îlot de fraîcheur. Interrogé sur la production de l’agence ter, le paysagiste Olivier Philippe, auteur du projet Bois habité, développe l’idée suivante : « Nous constatons de manière flagrante une répercussion du changement climatique sur la biodiversité. Les chênes verts, par exemple, se plaisent maintenant très bien à Paris. Pourtant, nous ne pouvons pas dire que ces végétaux soient historiquement les arbres de la région parisienne, car ils sont originaires du pourtour méditerranéen. Un déplacement s’opère de manière entropique et aussi de manière naturelle. »

Cette vision d’une situation inédite qui s’est profilée ces dernières années est corroborée à l’échelle de l’architecture par Gilles Perraudin : « Désormais, la question qui se pose lors de la conception d’un projet n’est plus celle de la protection thermique hivernale. C’est bien contre la chaleur des mois d’été qu’il faut protéger les constructions. » Adepte de l’utilisation de la pierre brute et massive, du bois ou encore du pisé, l’architecte est positionné depuis ses premiers projets dans les années 1980 en faveur de l’écologie.

En parallèle, les récentes nouvelles publiées sur le site du Centre ressource du développement durable (CERDD) résonnent comme un tintement de glas : le nord de la France est une des régions françaises les plus vulnérables aux changements climatiques, et près de la moitié des communes subissent déjà des inondations, des coulées de boue ou des sécheresses. Les températures à Lille ont augmenté de 2 °C en moyenne annuelle depuis soixante ans, la chaleur dans le Nord ayant davantage augmenté que sur le reste de la planète. Le nombre de jours de gel y a été divisé par cinq, bouleversant les écosystèmes. De même, les précipitations ont augmenté et, avec elles, les risques d’inondation. Enfin, le niveau de la mer a gagné 10 cm, alors que près de 500 000 habitants de la région vivent en dessous du niveau de la mer. Il est aussi annoncé que d’ici quelques années, le climat à Lille sera le même qu’à Nantes. Les statistiques plus précises se font encore rares, néanmoins cette question pour le moins « brûlante » du changement climatique et de la prise de conscience environnementale qui lui est inhérente est devenue majeure pour les architectes nordistes. Elle n’est pas sans soulever de nombreux paradoxes et prises de position divergentes.

Urbanisme bioclimatique

Interrogée à propos du climat et de ses liens avec le projet architectural, Isabelle Menu architecte cofondatrice de l’agence Saison-Menu explique la nécessaire reformalisation des idées : « Aujourd’hui, dans la région nord, il n’y a plus de climat tranché en hiver et en été. Il n’est plus possible de raisonner le projet de la même manière », explique l’architecte lilloise dont la pratique de l’architecture et de l’urbanisme à l’échelle élargie du territoire français, comme à Bordeaux ou à Toulouse, permet une échelle tangible de comparaison. Elle poursuit : « Nous assistons sensiblement à des pics de chaleur, toutefois nous conservons dans le Nord le besoin d’aller chercher la lumière. C’est pour nous l’ADN de l’agence, il faut transiger constamment, car nous sommes face à des BET qui veulent réduire la taille des fenêtres. »

Depuis plusieurs années, Luc Saison et Isabelle Menu développent un travail sur les îlots de fraîcheur : « Sur des programmations de logements, de bureaux, de résidences senior, de lieux d’enseignement, nous travaillons sur la forme urbaine de manière à mettre en place des masques d’ombre d’un bâtiment sur l’autre à certaines heures de la journée. » La renaturation des sols et les toitures végétalisées, de plus en plus développées par l’ensemble de la profession, sont aussi intégrées au projet. Mais pour Saison-Menu, des précautions s’imposent, notamment celles de l’usage et de l’entretien, afin éviter de vaines et coûteuses interventions. « Nous travaillons toujours avec un paysagiste – Sylvain Luquet de SLAP –, car ce n’est pas le même métier d’avoir la capacité à mettre en place des paysages résistants en toiture et des végétaux qu’il ne faut pas trop arroser. Cette question du changement climatique n’est pas dissociable de celles sur la frugalité et le réemploi », conclut Isabelle Menu.

Innovation spatiale

Pour Damien Surroca, natif d’Avignon et installé aujourd’hui à Lille, cette interrogation sur les conditions climatiques – sans en nier l’évolution dramatique – s’avère porteuse de nouvelles configurations spatiales. Œuvrant à la réalisation de nombreux groupes scolaires, dont la récente école Flaubert à Canteleu, l’architecte explique : « La prédominance de la distribution intérieure n’est plus vraie, même dans le Nord, où l’on peut désormais envisager un système de distribution extérieur. Par exemple, un préau remplace un couloir de desserte, la distribution extérieure permet de donner un peu plus d’ampleur à la façade, on peut s’y asseoir, y placer des portes… Par ailleurs, des circulations intérieures largement dimensionnées deviennent des espaces utilisés durant les pics de chaleur. Il est aussi envisageable d’inverser des fonctions au nord et au sud, au fil de la saison, rendant possible de dédoubler les usages. »

N’ayant pas recours à la climatisation pour ce type de programme, Damien Surroca a été amené à reconsidérer l’inertie thermique des édifices qu’il conçoit. « Comment se servir d’une inertie thermique d’été pour rafraîchir ? », questionne-t-il encore. Les espaces verts et la végétation y participent de son point de vue, mais il souligne combien le modèle bois atteint ici ses limites, à moins de lui adjoindre une vêture épaisse comme de la terre cuite, et qu’il a déjà lui-même expérimentée dans le cadre de l’extension-restructuration de l’école Pauline-Kergomard à Roncq (2018).

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Texte : Sophie Trelcat

— retrouvez l’intégralité du Dossier Sociétal Climat : un changement de paradigme  dans Archistorm 116 daté juillet – aout 2022