BLOCKBUSTER I LACATON & VASSAL, PRITZKER PRIZE 2021, L’HUMILITÉ INTELLIGENTE

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LACATON & VASSAL, PRITZKER PRIZE 2021, L’HUMILITÉ INTELLIGENTE

«Leur travail, qui répond aux urgences climatiques et écologiques de notre temps autant qu’à ses urgences sociales, en particulier dans le domaine du logement urbain, redonne de la vigueur aux espoirs et aux rêves modernistes d’amélioration de la vie du plus grand nombre. »

Communiqué du jury 2021 du Pritzker Prize à propos de Lacaton & Vassal, lauréats[1].

Le 16 mars dernier, les architectes français Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal se sont vu décerner le prix Pritzker 2021, récompense de haut vol du milieu architectural. Cette consécration, après celles de Christian de Portzamparc et de Jean Nouvel, fait d’eux les troisièmes Français à recevoir ce prix créé en 1979.

La « pritzkerisation » de Lacaton & Vassal célèbre une conception économe, radicale et écosophique de l’architecture. À l’évidence, elle signale aussi une inflexion de l’esprit du Pritzker Prize, en ce sens pas malvenu, vers la promotion de l’éthique et de l’architecture pour tous. Fini, le sacre répétitif des starchitectes hype[2]. L’heure est venue des architectes responsables (pingres, grinceront certains), un chemin ouvert depuis quelques années déjà par le Pritzker Prize avec la célébration d’Alejandro Aravena et Grafton Architects, tenants, à l’instar de Lacaton & Vassal, de l’architecture modeste à vocation sociale. Le signe que les temps changent ? Assurément.

Logique de la formule légère

Changement de l’esprit du temps, oui, bel et bien. L’alerte écologique, qui a cessé avec les années 2010 d’être un bruit de fond (COP de Paris, 2015), plus un climat qui porte à une écoanxiété grandissante et à la solastalgie obligent dorénavant le monde de l’architecture à la retenue et à la réorientation de ses passions. Exit l’excès, exit le maximalisme. Lacaton & Vassal, en la matière, ont plus d’un coup d’avance.

Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, qui ont étudié à Bordeaux, ont commencé à construire en Afrique et en province, loin des cénacles et des agitations conceptuelles délirantes de la postmodernité. Ils ouvrent leur agence, à Paris, en 1987, en un moment-clé de l’histoire officielle de l’architecture, celle du déconstructivisme et, dans la foulée, de l’avènement de la mode du non-standard. Autant le dire d’emblée, cette agitation, qui passera comme passent toutes les modes, ne les intéresse pas. Pour cette raison de bon sens : leur double passion pour l’humain et pour l’économie sociale. Les concernant, un bâtiment réussi a cette triple vocation combinée : ne pas ruiner son occupant, combler ses attentes de confort et s’adapter le mieux possible au contexte.

Pour comprendre un tel choix, celui de l’humilité, il importe de revenir en arrière, durant les années 1970-1980, sur les bancs de l’École nationale d’architecture de Bordeaux où étudient Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, futurs associés professionnels. Le révéré Jacques Hondelatte, un de leurs maîtres, y plaide pour une architecture non opposée forcément à la modernité et à ses audaces, mais logique, conçue hors préjugé et, si besoin, avec les seuls moyens du bord[3]. La maison Fargues que concevra le professeur-architecte Hondelatte dans le Sud-Ouest français offre une illustration limpide de cette inflexion, flirtant avec l’utilitarisme : formes rationnelles, mais semi-enfouissement dans la végétation locale, aux fins de respect environnemental et de non-agressivité maximale ; larges espaces intérieurs très ouverts, encore, permettant la flexibilité de l’aménagement et, partant, une expansion spatiale plus aérée de la vie quotidienne ; pas de surcharge d’aucune sorte.

Lacaton & Vassal débutants, lorsqu’ils commencent à construire, se rappelleront cette leçon pratique tout comme ils ont en tête le Cabanon de Roquebrune-Cap-Martin que conçoit Le Corbusier sur ses vieux jours, un habitat minimaliste, mais suffisant au regard de son contexte d’implantation[4]. Non loin de Niamey, au-dessus du fleuve Niger, tous deux conçoivent une paillote élémentaire en trois sections : zone d’accueil extérieure, zone couverte (une toile tendue sur des piquets), plus jardin d’où l’on peut voir la ville au loin et le fleuve en contrebas. Ce souci de la sobriété s’accorde avec une culture locale débrouillarde, qui se satisfait volontiers de l’offre vernaculaire. (…)

Texte Paul Ardenne
Visuel à la une Ici et sur toutes les photographies de cet article : l’École nationale supérieure d’architecture de Nantes, par Lacaton & Vassal, construite sur l’île de Nantes en 2009 © ENSA Nantes

Retrouvez l’intégralité du Blockbuster sur Lacaton & Vassal, l’humilité intelligente, dans Archistorm daté mai – juin 2021


 

[1] Cité par Télérama, Luc Le Chatelier, « Architecture : Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal remportent le Pritzker Prize », édition numérique, 16 mars 2021.

[2] On songe ici à ces abonnés des programmes somptuaires que furent ou sont Zaha Hadid, Frank Gehry, SANAA, Herzog & de Meuron et autres Rem Koolhaas, coqueluches de l’architecture VIP.

[3] Jacques Hondelatte, architecte (1942-2002), enseignant à l’École d’architecture et de paysage de Bordeaux de 1969 à 2002. « Inconnu du grand public, Hondelatte est pourtant un créateur culte pour quelques tribus de concepteurs, de tout âge, des personnalités renommées comme Jean Nouvel ou Rudy Ricciotti. Le critique Patrice Goulet et l’enseignant Hervé Bagot ont disséqué sa démarche de chercheur”. Il a des disciples plus directs, les architectes Lacaton & Vassal, la bande du groupe Épinard Bleu, dont Frédéric Druot et Christophe Hutin, Anna Chavepayre (sv), Oriane Deville, Duncan Lewis. À l’école d’architecture de Bordeaux, il a été leur prof,  »leur gourou sans dogmes » selon Druot. Il a conçu aussi de grands projets, concours tous perdus car anti-ingénierie conformiste. » (Wikipédia, sd).

[4] En 1952. Un archétype de la « cellule minimum » : petite construction en bois recouverte d’un toit à un pan ; 3,66 x 3,66 m ; hauteur de 2,26 m (mesures empruntées au Modulor) ; 13 m².