L’intelligence artificielle s’est installée dans les agences d’architecture sans fracas. Elle s’est glissée dans les interstices du quotidien professionnel : une image générée rapidement pour tester une ambiance, une variante volumétrique calculée en quelques instants, une note reformulée à la volée. Rien d’extraordinaire en apparence. Pourtant, quelque chose se déplace. Si l’IA ne produit pas un bâtiment en quelques secondes, elle permet en revanche de générer rapidement des images plausibles, là où un rendu 3D exigeait modélisation, réglages et temps de calcul. Visuellement, elle prolonge le photoréalisme déjà installé depuis deux décennies.

La différence ne tient pas tant à la représentation, qu’au lien avec le projet : le rendu 3D s’appuie sur un modèle traçable et vérifiable, l’image générée par IA propose d’abord une plausibilité. Le temps se contracte, les variantes se multiplient, l’accès s’élargit. L’image cesse d’être un jalon rare dans le processus de conception pour devenir un flux continu. Et c’est là que la question se pose : assistons-nous à une simple optimisation des outils ou à un déplacement plus profond de la manière même de concevoir l’architecture comme acte de pensée vers la gestion accélérée d’options probables ? Ce n’est peut-être pas tant l’apparence des bâtiments qui est en jeu, mais la fabrique même du jugement.

Où l’IA s’insère réellement

Contrairement aux fantasmes médiatiques, l’intelligence artificielle ne conçoit pas les bâtiments. Elle s’insère dans des zones déjà largement numérisées, là où les agences manipulent modèles, données et outils de représentation. Des plateformes comme Midjourney – un générateur d’images fonctionnant à partir de descriptions textuelles – ou Stable Diffusion, modèle open source permettant de produire et d’entraîner des images à partir de bases personnalisées, se sont rapidement imposées comme instruments d’exploration visuelle. Leur promesse est simple : générer en quelques secondes des atmosphères, des variations formelles, des hypothèses d’ambiance. Certaines grandes agences, à l’image de Zaha Hadid Architects ou de Bjarke Ingels Group, les utilisent comme accélérateurs conceptuels, non pour figer un projet mais pour déplacer un imaginaire, tester une tonalité, provoquer des bifurcations inattendues. Dans ces structures fortement outillées, ces images ne constituent jamais un aboutissement. Elles sont reprises, recadrées, parfois corrigées par des équipes spécialisées en visualisation ou direction artistique, qui réinscrivent ces productions dans la logique du projet architectural. Plus discrètement, l’IA infiltre aussi les études amont. Faisabilité, plans de masse, scénarios d’implantation : elle se niche dans des outils capables de générer et comparer rapidement des variantes en fonction de paramètres saisis. Le logiciel Autodesk Forma revendique ainsi des analyses en temps réel – vent, bruit, métriques environnementales – tandis que TestFit automatise la production d’hypothèses programmatiques à partir de contraintes spatiales et réglementaires. Ces dispositifs compressent des jours d’itération en quelques minutes, modifiant les rythmes et les modes d’arbitrage du projet. Enfin, c’est dans les tâches rédactionnelles que l’IA progresse avec le plus de discrétion. Notes de réunions, programmes, premières trames techniques : elle reformule, synthétise, structure. Un usage souvent peu revendiqué, mais devenu stratégique dans des agences soumises à une pression croissante sur les délais.

Siège de l’agence BIG, Copenhague, Danemark © Laurian Ghiniţoiu

Une technologie d’abord captée par les grandes agences

À entendre le débat public, l’intelligence artificielle aurait déjà conquis les agences. Les chiffres racontent une histoire plus nuancée. Le RIBA AI Report 2025 indique que 59 % des cabinets britanniques déclarent utiliser des outils d’IA. Mais ce taux masque une fracture nette : l’usage est largement concentré dans les agences de plus de 50 salariés, quand les petites structures expérimentent encore à la marge. En France, les données restent fragmentaires, mais les enquêtes professionnelles convergent : l’IA est surtout présente dans des agences déjà fortement numérisées, où elle prolonge des chaînes BIM et des workflows (1) avancés plutôt qu’elle ne bouleverse la pratique. Ce décalage interroge la question des moyens : intégrer l’IA suppose de sécuriser les données, d’adapter les process, de former les équipes, d’absorber les coûts des licences, abonnements, solutions cloud, puissance de calcul. Pour des structures comme Foster + Partners, OMA ou Zaha Hadid Architects, dont les chiffres d’affaires se comptent en dizaines ou centaines de millions d’euros, ces investissements s’inscrivent dans une stratégie d’innovation continue. Pour une petite agence, ils peuvent représenter un risque difficilement amortissable. Résultat : les grandes structures testent, encadrent, filtrent. Les plus modestes avancent prudemment, parfois à distance. L’enjeu dépasse alors la seule technique. Si l’IA permet d’industrialiser l’exploration – multiplication des variantes, flux d’images, simulations rapides –, elle pourrait aussi accentuer un déséquilibre déjà installé. L’outil présenté comme démocratique risque, paradoxalement, de consolider les positions dominantes.

Le souvenir utile : le grand récit de la CAO et sa dissolution

L’épisode actuel n’a, en apparence, rien d’inédit. En effet, au tournant des années 2000, l’irruption puis la généralisation de la CAO (conception assistée par ordinateur), bientôt prolongée par des outils avancés de modélisation, avaient déjà provoqué un tumulte comparable. Les formes semblaient soudain libérées : surfaces continues, volumes fluides, géométries réputées impossibles sans le calcul numérique. Une esthétique entière paraissait émerger de la machine. Le vocabulaire critique lui même s’emballait. Le terme « blobitecture », popularisé en 2002 dans une chronique de William Safire au New York Times, cristallisait cette fascination pour des architectures aux morphologies souples. Dans le même mouvement, la maîtrise d’outils issus d’autres industries devenait un signe de modernité. Le recours à CATIA, logiciel développé pour l’aéronautique, marquait un changement d’échelle. Le Guggenheim Bilbao, conçu dans les années 1990, incarne ce moment charnière où calcul numérique et conception architecturale s’articulent étroitement, rendant constructibles des géométries jusqu’alors difficilement maîtrisables. Puis, presque imperceptiblement, ce « courant » s’est dissous. Non parce que le numérique aurait échoué, mais parce qu’il s’est banalisé. La CAO s’est diffusée dans l’ensemble de la profession. Elle a cessé d’être un manifeste formel pour devenir une condition ordinaire du projet. Le logiciel ne faisait plus événement, il devenait infrastructure. Mais la comparaison s’arrête sans doute ici. Car rien ne garantit que l’intelligence artificielle suivra la même trajectoire.

Là où la CAO prolongeait un geste maîtrisé – dessiner autrement –, l’IA introduit une logique de production autonome d’hypothèses. Au-delà de la technique, le déplacement touche au régime même de la conception. Si les technologies produisent d’abord un choc avant de se normaliser, certaines modifient plus profondément les équilibres qu’elles prétendent simplement accompagner. L’intelligence artificielle ne dessine pas encore un style identifiable, elle installe, plus silencieusement, une incertitude : celle de savoir ce qu’elle transforme réellement, outils, méthodes ou nature même du projet architectural.

Exemples d’images générées avec l’IA Dall-e par Zaha Hadid Architects © courtesy of ZHA

Ce que l’IA modifie subtilement

Ci-contre : The Island, MVRDV, Taichung, Taïwan © MVRDV Winy Maas, Jacob van Rijs, Nathalie de Vries L’intelligence artificielle provoque une inflation visuelle où les ambiances se multiplient jusqu’à saturer le regard : lorsque dix images coexistent, toutes convaincantes, la discussion glisse du projet vers le rendu, de la décision vers la séduction. Heatherwick Studio, célèbre pour ses architectures spectaculaires et fortement scénarisées, illustre depuis longtemps cette capacité de la représentation à orienter l’attente. L’IA radicalise ce régime en produisant des visions apparemment déjà abouties, alors que le projet demeure un processus long, traversé de contraintes structurelles, économiques et réglementaires. Ce déplacement s’accentue avec l’abondance des variantes : en multipliant les options, l’IA transforme la nature du travail, moins centré sur la production que sur la sélection et la hiérarchisation. Les agences issues de la culture computationnelle, comme UNStudio ou MVRDV, manient depuis plusieurs années ces logiques paramétriques – où la forme dépend de paramètres ajustables –, mais l’IA en intensifie la portée jusqu’à poser une question critique : qu’est-ce qui fonde la décision lorsque les alternatives se succèdent à très faible coût ? Dans le même mouvement, l’autorité se déplace subtilement vers les plateformes elles-mêmes. Lorsque l’outil structure l’amont – analyses, métriques, scénarios –, il ne se contente plus d’assister : il encadre ce qui devient discutable et prioritaire. Ainsi, Autodesk Forma met en avant analyses et automatisations facilitant la comparaison rapide, mais ce que le logiciel rend simple tend à s’imposer comme norme implicite, tandis que ce qu’il peine à traduire risque de sortir du champ critique.

Les angles morts : là où l’IA devient dangereuse

C’est dans ces zones grises que l’intelligence artificielle devient réellement problématique. Une image générée peut paraître convaincante tout en dissimulant une incohérence structurelle, un plan-masse optimisé peut ignorer un usage informel, invisible aux données. L’IA produit du vraisemblable, pas du responsable. Or juridiquement, ce n’est pas l’algorithme qui signe les permis de construire : c’est l’agence. À cette fragilité s’ajoute une autre, plus silencieuse encore. Plans, maquettes, budgets, dossiers de concours : injecter ces contenus dans des plateformes externes pose des questions concrètes de confidentialité et de propriété. Qui héberge ces données ? Qui peut y accéder ? Dans quelles conditions sont-elles réutilisées pour entraîner d’autres modèles ? En France, l’Ordre des architectes a d’ailleurs ouvert le débat sur les enjeux juridiques de ces pratiques, entre propriété intellectuelle et droit des technologies. Enfin, la standardisation s’installe sans bruit. Les modèles génératifs s’appuient sur d’immenses corpus d’images et tendent vers des formes statistiquement probables : façades lisses, végétation spectaculaire, lumières crépusculaires, silhouettes interchangeables. La diversité devient un effet de surface, l’invention se dilue dans la recombinaison, et le cadre réglementaire commence à rattraper cette facilité. Avec l’AI Act européen, les obligations de transparence sur les contenus générés entreront en application en 2026. Une question, simple et inconfortable, se profile alors pour les agences : faudra-t-il déclarer qu’une image est issue d’un générateur ? Et si oui, à quel moment : dans un concours, une consultation, un dossier public ? L’IA promet de simplifier le travail, cependant elle complexifie déjà largement la responsabilité.

Ce que l’IA révèle de l’état des agences

Au fond, l’intelligence artificielle révèle davantage un état de fragilité. Pression sur les délais, dépendance aux images, réduction du temps long : l’IA prospère là où les agences sont déjà sous tension. Elle promet d’accélérer, d’optimiser, de multiplier les options. Mais l’architecture ne se résume pas à un flux de variantes séduisantes. Elle se construit dans l’histoire, la résistance, dans le frottement des contraintes, dans le doute qui précède la décision. Dessiner n’est pas seulement produire une forme : c’est penser. C’est formuler une hypothèse, engager une responsabilité. L’IA, elle, agrège des données, extrapole des probabilités, recombine des corpus préalablement sélectionnés par des plateformes qui orientent déjà, en amont, le champ des possibles. Le danger n’est pas que la machine dessine à la place des architectes. Il est plus subtil : que l’on confonde calcul et pensée, génération et conception. L’architecture ne se juge pas à la crédibilité d’une image, mais à la tenue d’un bâtiment face au réel et ses multiples composantes. Et sur ce terrain-là, aucune donnée ne peut encore signer à la place d’un architecte.

The Island, MVRDV, Taichung, Taïwan © MVRDV Winy Maas, Jacob van Rijs, Nathalie de Vries

1. Le workflow est une suite organisée de tâches automatisées ou manuelles visant à améliorer
l’efficacité et la productivité d’une entreprise

Par Sophie Trelcat
Couverture : Exemple d’image générée avec l’IA Dall-e par Zaha Hadid Architects © courtesy of ZHA

— Retrouvez l’article dans Archistorm 137 daté avril – mai 2026