Exposée depuis décembre à la Cité de l’architecture et du patrimoine, la consultation internationale Quartiers de demain entend rompre avec cinquante ans de recettes urbaines appliquées aux quartiers dits « prioritaires ». Ni concours de forme, ni catalogue de bonnes intentions, elle se présente comme une tentative de déplacement : regarder autrement l’existant, travailler avec les habitants, cesser de démolir comme réflexe. Reste à savoir si cette consultation marque un véritable tournant ou si elle ne fait qu’orner, avec talent, une politique de la ville en mal de renouvellement.

La consultation démarre par une annonce présidentielle en juin 2023, à Marseille, sous la forme d’un geste politique fort : solliciter des équipes internationales pour “réinventer” des quartiers prioritaires et fabriquer des projets pilotes capables d’inspirer ailleurs. Dix territoires en France métropolitaine, dix situations urbaines et sociales très différentes, affichent un même objectif : sortir des recettes standardisées et produire des réponses ancrées dans les réalités locales.

Ce lancement s’inscrit dans un contexte bien précis. Depuis plus de quinze ans, la rénovation urbaine française fonctionne selon un schéma désormais bien rodé : démolir, reconstruire, requalifier, résidentialiser, puis constater que les difficultés sociales persistent, que les trajectoires des habitants évoluent peu et que les milliards engagés n’ont pas produit les effets structurels espérés. La démolition est devenue un réflexe institutionnel, lisible, rassurant politiquement. Or ce modèle est aujourd’hui fragilisé de toutes parts. La crise climatique rend la destruction du bâti existant difficilement défendable sur le plan environnemental. La pénurie de logements rend ces pratiques politiquement sensibles. La relecture patrimoniale de l’architecture du XXe siècle remet en cause des décennies de disqualification.

Enfin, l’attachement des habitants à leur quartier, à leur immeuble, à leur cadre de vie, s’impose comme une donnée politique à part entière. Dans ce contexte, le programme Quartiers de demain apparaît comme une tentative de bifurcation. Il ne s’agit pas de renverser brutalement les dispositifs existants, mais de déplacer le regard et de remettre le déjà-là au centre tout en considérant la transformation comme un projet à part entière.

Les quartiers dits “prioritaires” : un paysage massif et complexe

La consultation s’immisce dans un paysage urbain d’une ampleur considérable. En France, plus de 1600 quartiers sont aujourd’hui classés comme prioritaires de la politique de la ville. Ils concentrent des fragilités bien identifiées : instabilité économique, difficultés scolaires, chômage élevé, logements vieillissants, précarité énergétique, déficit d’équipements et de services du quotidien. Cependant, ces territoires ne se résument pas à des indicateurs statistiques. Ils sont aussi le produit d’un long processus d’abandon progressif. Si ces quartiers sont devenus “prioritaires”, c’est parce qu’ils ont été laissés, à dépérir lentement, à distance des investissements publics structurants. La dégradation n’est pas seulement technique ou architecturale : elle est institutionnelle. La politique de la ville a souvent préféré l’événement à la durée, l’annonce à la continuité. Quartiers de demain n’échappe pas à ce risque. Une consultation peut produire des projets remarquables, des images fortes, des manifestes séduisants, sans pour autant modifier en profondeur les mécanismes qui ont conduit à la situation actuelle.

L’École des éléments, Coulommiers, quartier des Templiers, Ylé architectes © Piotr Banak

Un cadre, des moyens, une méthode

La consultation est pilotée par un Groupement d’intérêt public à vocation interministérielle – le GIP EPAU – chargé d’organiser un dialogue compétitif mené par étapes : diagnostic, concertation, esquisse. Les équipes bénéficient d’un accompagnement d’experts sur la durée, dans un cadre volontairement intensif. Les moyens engagés donnent la mesure de l’ambition affichée : 170 millions d’euros annoncés, financés par l’État et les collectivités locales. Le dispositif cherche à simplifier certaines procédures et à accélérer la production des projets, au risque parfois de compresser des temporalités qui, dans ces quartiers, appellent à plutôt la patience. L’un des points de rupture les plus nets tient à l’implication des habitants. Des jurys citoyens ont été constitués, formés et associés aux différentes phases du projet, jusqu’à participer aux jurys finaux aux côtés des professionnels. Leur voix, minoritaire en nombre, n’est pas symbolique. Elle infléchit réellement les choix, oblige les équipes à rendre leurs projets compréhensibles, appropriables et discutables.

Cette méthode modifie sans doute aussi les modes de représentation. À l’exposition sont présentés peu de rendus spectaculaires ou de schémas technocratiques mais on y trouve beaucoup de dessins, de récits, de situations d’usage. Ce choix n’est pas anodin : il traduit une volonté de raconter la transformation autrement, depuis le quotidien plutôt que depuis la norme. Reste une question rarement mise en avant : celle de l’économie du concours. Le travail demandé aux équipes fut colossal, l’intensité du processus extrême, et les indemnités apparaissent modestes au regard de l’investissement fourni. Ce signal discret s’avère révélateur d’une tension persistante entre ambition politique et réalité des moyens. Quoi qu’il en soit, l’intérêt majeur de Quartiers de demain réside dans la diversité des réponses. Chaque site impose de désapprendre en renonçant aux solutions prêtes à l’emploi.

Caen : restituer l’évidence, travailler contre l’automatisme

À Caen, l’immeuble Langevin, dans le quartier de la Grâce de Dieu, constitue un cas d’école (projet finaliste, non lauréat). L’atelier Hart Berteloot, associée à Sergison Bates architects, part d’un diagnostic historique et technique approfondi, mené notamment avec l’architecte et historien Richard Klein. Le parti pris est frontal, sans être brutal : restituer les façades à l’identique, en refusant le réflexe de l’isolation par l’extérieur. Ici, l’équipe choisit de transformer par l’intérieur, précisément pour ne pas effacer la qualité du dessin originel. Mathieu Berteloot et Heleen Hart l’expriment sans détour : « Nous avons cherché une alternative à la transformation du type Lacaton-Vassal avec des éléments rapportés en façades ». La phrase est importante : elle ne conteste pas une école, mais elle refuse un automatisme. Elle défend qu’il n’existe pas de recette universelle du « bien transformer », même lorsqu’elle s’est imposée comme modèle.

Le projet revendique aussi une attention rare à la culture constructive du XXe siècle. Richard Klein rappelle qu’« il était important de ne pas gommer le système constructif Estiot, métallique et préfabriqué ». La transformation touche autant le bâtiment que son rapport au sol. Le socle est réinvesti, une traversée publique recréée, le lien avec le parc réaffirmé. Le projet ne promet pas une métamorphose spectaculaire. Il fabrique une continuité, rend l’existant à nouveau habitable, sans le déguiser, ni l’exagérer. À Caen, la réparation est un acte précis, presque militant, qui affirme que le patrimoine ordinaire mérite d’être travaillé avec la même exigence que les architectures consacrées.

Immeuble Langevin, Caen, quartier Grâce de Dieu, atelier Hart Berteloot et Sergison Bates architects © atelier Hart Berteloot

Coulommiers : une école pour recoudre un quartier

À Coulommiers, Ylé prend un programme en apparence simple – un pôle éducatif – pour le projeter à l’échelle urbaine. L’École des éléments devient le point d’appui d’une réflexion plus large sur le quartier des Templiers, envisagé comme une matière à irriguer plutôt que comme un périmètre figé. « Un ensemble de rues-jardins part de l’école et irrigue jusqu’à l’échelle du quartier », expliquent Lucille Leyer et Romain Brochard. Au cœur du dispositif, une venelle traversante, ouverte en dehors des horaires scolaires, agit comme une colonne vertébrale végétale et replace l’enfant au centre d’un tissu urbain longtemps construit contre lui. L’école – conçue à partir de ressources locales et biosourcées – n’est plus un objet refermé, mais une structure ouverte, capable de retisser des liens entre équipements, espaces publics et habitants. Le projet affirme en parallèle l’importance du processus de conception : « Notre méthodologie était également une méthodologie sociale », soulignent les architectes, à travers la mise en place d’une maison de projet et un travail étroit avec les habitants. Ce que dit Coulommiers, en creux, c’est que la transformation d’un quartier ne tient pas seulement à la qualité du bâti, mais à la capacité de l’architecture à refaire du commun à partir d’un équipement du quotidien.

L’École des éléments, Coulommiers, quartier des Templiers, Ylé architectes © Piotr Banak

Pessac : l’architecture face à l’inertie

À Pessac, la tour 8 du quartier de Saige cristallise les tensions les plus vives de la consultation. Le projet lauréat de Dominique Perrault Architecture et MBL propose une transformation ambitieuse d’un édifice majeur de l’architecte Jean Dubuisson. La création d’une rue verticale creuse l’intérieur de la tour, requalifie les circulations, met en relation des programmes mixtes et des espaces partagés. Un socle habité reconnecte la bâtisse au quartier, tandis que le parc, recomposé progressivement, vise à répondre aux enjeux climatiques et d’espace public. Le projet affirme que la rénovation des grands ensembles doit être pensée comme un processus évolutif, inscrit dans la durée. Mais à Pessac, l’architecture se heurte frontalement au cadre politique. Les tours voisines restent promises à la démolition, le périmètre du projet demeure contraint. Le projet existe, convaincant, mais fragile car il révèle une limite majeure : la consultation peut produire de l’intelligence architecturale, elle ne dissout pas les inerties institutionnelles.

Réhabilitation de la tour 8, Pessac, quartier de Saige, Dominique Perrault Architecture et MBL architectes © MBL architectes / Dominique Perrault Architecture

Corbeil-Essonnes : transformer un symbole

Aux Tarterêts, à Corbeil-Essonnes, la réhabilitation de la chaufferie, imaginée par l’équipe de h2o architectes avec Eugène architectes du patrimoine, constitue un geste fort. Bâtiment industriel emblématique, longtemps perçu comme un stigmate, il devient un équipement culturel central. Le projet lauréat restaure l’enveloppe, valorise les qualités structurelles du béton, améliore les performances thermiques et acoustiques, tout en ouvrant largement le lieu au quartier. Les dispositifs intérieurs, le sol actif, les mobiliers conçus avec les habitants traduisent une ambition collaborative assumée. La transformation est autant sociale que spatiale. Le bâtiment cesse d’incarner l’abandon pour devenir un point d’ancrage collectif.

Une nouvelle centralité, Corbeil-Essonnes, quartier des Tarterêts, h2o architectes et Eugène architectes du patrimoine © h2o architectes

Lodève : la radicalité de la retenue

À Lodève, le projet porté par les architectes catalans de EMF et Traverses paysagistes propose une recomposition par le paysage (projet finaliste, non lauréat). Les rivières, les berges, les chemins deviennent les supports d’une transformation lente et sensible. Le projet s’appuie sur les usages du quotidien, sur une intelligence collective discrète, sur une attention constante aux seuils entre ville et nature. Ici, la radicalité ne tient pas au geste, mais à la retenue. Une autre manière de faire projet, sans emphase, sans promesse démesurée.

Promesse architecturale, épreuve politique

La consultation internationale Quartiers de demain montre avec force que les architectes savent faire. Les projets sont solides, engagés, rigoureux. Tous démontrent que la transformation de l’existant est possible, souvent préférable à la table rase. Ils révèlent aussi l’attachement profond des habitants à leur quartier et la capacité de l’architecture à renouer avec une dimension politique sans posture. Mais ils donnent à voir en creux la fragilité du cadre dans lequel ils s’inscrivent. Tant que la démolition
restera un réflexe institutionnel, tant que les calendriers politiques primeront sur la durée du projet, tant que la réparation sera perçue comme une exception, ces démarches resteront vulnérables.

La consultation ouvre une brèche. Elle ne règle rien définitivement, toutefois elle déplace le débat. Elle rappelle, par ailleurs, que ces quartiers ne sont pas devenus “prioritaires” par hasard, mais par abandon. Elle montre que la fabrique de la ville ne manque ni d’idées ni de talents. Reste une question, simple et redoutable : la volonté politique suivra-t-elle ? Sans cela, Quartiers de demain aura au moins rempli une fonction essentielle : prouver que les solutions existent déjà. Ce qui manque, alors, ne relève ni du dessin ni du projet. Cela s’appelle une continuité politique. Et celle-ci, pour l’instant, n’est toujours pas exposée.

 

Par Sophie Trelcat
Couverture : Réhabilitation de la tour 8, Pessac, quartier de Saige, Dominique Perrault Architecture et MBL architectes © MBL architectes / Dominique Perrault Architecture

— Retrouvez l’article dans Archistorm 136 daté février – mars 2026