Depuis 2016, l’émirat d’Abu Dhabi reconnaît l’architecture contemporaine héritée des premières décennies de son existence comme un pan à part entière de sa culture. Cette reconnaissance s’est traduite en 2023 par l’établissement d’une première liste d’édifices à protéger. Des plaques « Modern Heritage » signalent quant à elles au public l’importance de ces lieux parfois modestes.
Initiative du Department of Culture and Tourism, le travail de recensement, d’analyse et de valorisation de 64 éléments jugés remarquables concerne parfois, en effet, des architectures non monumentales et, qui plus est, sans auteur connu. En France, ces critères ne sont certes pas exclusifs pour l’obtention du label Architecture contemporaine remarquable (ACR), qui a remplacé en 2016 le label Patrimoine du XXe siècle créé en 1999. La notoriété de l’œuvre ou du maître d’œuvre, sa valeur manifeste, son caractère innovant ou expérimental sont toutefois des prérequis, généralement garantis par les demandeurs.
Aux Émirats arabes unis, la représentativité du programme, son exemplarité dans la participation à une politique publique comptent davantage, de même que ce que l’on pourrait nommer, pour reprendre l’expression de l’historien Fernand Braudel, les « structures du quotidien ». C’est ainsi qu’au cœur d’Abu Dhabi, le petit centre commercial nommé Hamed Center, reconnaissable par ses brise-soleil en façade et les motifs géométriques qui animent ses pignons, incarne aussi une certaine sociabilité urbaine à partir des années 1980. Il en va de même du petit marché dit Madinat Zayed Vegetable, Fish & Meat Market (Spectrum Engineering, 1985), dont les petites voûtes extérieures en béton armé, qui combinent références modernistes et islamiques, sont désormais relevées par l’intervention du peintre Mohamed Ahmed Ibrahim.
La variété typologique a également été l’un des critères dans le choix des protections. Pour s’en tenir à la seule ville d’Abu Dhabi, le pont Al Maqta, la cour de justice, le palais Al Manhal, la cité sportive dessinée par Henri Colboc et Georges Philippe, les hôtels Hilton, Intercontinental (Benjamin Thompson) et Méridien, le siège d’ADNOC – la compagnie pétrolière nationale, dont l’ensemble résidentiel en arcs de cercle a, en revanche, été démoli –, la tour de la Chambre de commerce et d’industrie (Seri Renault Engineering) figurent eux aussi sur la liste des édifices à préserver et mettre en valeur. On compte encore deux mosquées, un château d’eau, un hôpital, une école, un théâtre, une caserne de pompiers, des parcs, plusieurs sièges bancaires. On recense peu d’immeubles de logements, mais l’un d’eux, Saeed Al Kalili Building (ou Al-Ibrahimi Building), conçu par l’Égyptien Farouk El Gohary (vers 1985), est emblématique. Sur un plan circulaire, il se distingue par le puissant graphisme de ses balcons, un enchevêtrement d’éléments cubiques de béton, qui emprunte à la fois au tissage et aux effets cinétiques de certains immeubles des années 1960.

Hamed Center, 1985
« Reconnaissable par ses brise soleil en façade et les motifs géométriques qui animent ses pignons, le petit centre commercial nommé Hamed Center incarne aussi une certaine sociabilité urbaine à partir des années 1980. »
Deux autres lieux sont particulièrement marquants. Tout d’abord la gare routière et la station de taxis qui la jouxte, situées dans le quartier central et très fréquenté d’Al Wahda. Aujourd’hui dominées par les tours de trente étages d’un hôtel de luxe, elles affichent avec modestie une écriture sobrement brutaliste et évocatrice de leur fonction. L’édifice principal, conçu en 1983 et livré en 1988 par l’architecte bulgare Georgi Kolarov, de l’agence Bulgarconsult – à qui l’on doit également le siège de la municipalité d’Abu Dhabi –, est composé de deux structures en U, placées en quinconce, l’une d’elles se soulevant pour accueillir le hall, dans la grande tradition des architectures de transports. Une petite tour, placée sur le côté, renforce le graphisme accusé de la construction, avec un petit air de musée Guggenheim.
En complément de la gare elle-même, des abris constitués de brise-soleil horizontaux reposent sur des éléments de béton tenant tout à la fois du poteau et du voile. Sculpturaux, filtrant simplement la lumière, ces abris sont aussi des lieux qui comptent dans une ville très largement occupée et spatialement investie par les travailleurs indiens, pakistanais, népalais ou philippins, seuls usagers ou presque des transports en commun. Dans le hall de la gare routière, l’exposition de quelques documents évoquant l’histoire des transports en commun dans l’émirat entretient une forme de nostalgie des premières années.

Gare routière et station de taxis, Georgi Kolarov (agence Bulgarconsult), 1983-1988
Tout aussi centrale – ce n’est pas le cas, par exemple, du Cercle des Officiers réalisé par Roger Taillibert – est la Cultural Foundation (1973 1982), lieu polyvalent et équivalent d’une maison de la culture. C’est dire si sa disparition envisagée, autour de 2009, a joué le rôle de catalyseur, d’autant qu’elle faisait suite aux démolitions successives (2004-2005) du souk et du Central Market, deux lieux très marquants dans l’histoire de la ville, ainsi que, sur la Corniche, d’une fontaine en forme de volcan désormais mythique. On pourrait alors hasarder ce parallèle avec Paris, où l’on avait détruit les Halles de Baltard en 1971, avant de sauver la gare d’Orsay en 1973.
De fait, en 2011, Abu Dhabi lançait son programme Modern Heritage Preservation Initiative, inspiré des critères de sélection et d’analyse adoptés par DoCoMoMo (Documentation and Conservation of the Modern Movement) et suivant les conventions et chartes internationales établies par l’ICOMOS et l’UNESCO sur le patrimoine du XXe siècle. Et la Cultural Foundation, située sur le même îlot que le Qasr Al Hosn, seul témoignage de l’histoire locale antérieur à 1950, allait finalement être transformée mais préservée. Remarquable synthèse entre classicisme, modernisme et références régionales, elle est l’œuvre de l’agence TAC (The Architects Collaborative) fondée par Walter Gropius, qui remporte un concours international auquel l’agence architecturestudio a également pris part. La rénovation réalisée en 2020 par CEBRA Architecture, avec Elgaard Architecture pour la partie conservation, inscrit de nouveau le bâtiment au cœur d’un quartier qui compte quelques nouvelles icônes, comme les deux tours du World Trade Center signées Foster & Associates.

Cultural Foundation, The Architects Collaborative, 1973-1982
C’est à l’ombre de l’une d’elles que demeure la très modeste Al Otaiba Residence, immeuble de cinq étages conçu en 1972 par l’architecte égyptien Galal Momen, lui aussi inscrit dans la liste de 2023. Sa préservation donnera une idée de la métamorphose opérée ces dernières années, dans une ville qui se destine à prendre une place importante sur l’échiquier mondial.
Par Simon Texier
Couverture : Gare routière et station de taxis, Georgi Kolarov (agence Bulgarconsult), 1983-1988
— Retrouvez l’article dans Archistorm 136 daté février – mars 2026

