Au fil des années, la densification des procédures administratives a profondément modifié le fonctionnement des agences. Une part significative du travail consiste désormais à organiser, interpréter et reformuler l’information qui encadre le projet. Pourtant essentielle, cette masse documentaire constitue aujourd’hui l’un des points de friction les plus chronophages du travail architectural. C’est précisément dans cette réalité que l’intelligence artificielle trouve l’un de ses terrains d’application les plus concrets.
Au fil des années, la densification des procédures administratives a profondément modifié le fonctionnement des agences. Une part significative du
travail consiste désormais à organiser, interpréter et reformuler l’information qui encadre le projet. Pourtant essentielle, cette masse documentaire
constitue aujourd’hui l’un des points de friction les plus chronophages du travail architectural. C’est précisément dans cette réalité que l’intelligence
artificielle trouve l’un de ses terrains d’application les plus concrets.
Toute réponse à un appel d’offres commence par un travail patient d’analyse. Les dossiers de consultation des entreprises, les plans locaux d’urbanisme, les notices et l’ensemble des documents réglementaires participent à la densité normative qui précède la conception. À ce premier temps de lecture s’ajoute rapidement une production écrite continue qui accompagne chaque étape du projet. Réunions de coordination, visites de chantier ou arbitrages techniques donnent lieu à une succession de documents qui en constituent la mémoire. Une mémoire fragmentée.
Notes prises à la volée, photographies accumulées, échanges dispersés entre messageries et courriels composent une matière première éclatée qu’il faut ensuite rassembler et mettre en forme. Une part importante du travail consiste alors à faire circuler ces informations entre différents supports afin de les transformer en documents exploitables. La difficulté ne tient pas seulement au temps nécessaire pour accomplir ces tâches. Elle réside aussi dans l’énergie qu’il faut mobiliser pour les enclencher. Retrouver les éléments épars, organiser les données, structurer le texte, demande souvent un effort d’activation disproportionné par rapport à la durée réelle de la rédaction. Ce seuil d’entrée contribue à désynchroniser la production documentaire du rythme réel d’un projet.
Si chaque opération possède sa singularité, une grande partie de ces processus repose pourtant sur des structures récurrentes que les agences adaptent d’un projet à l’autre. C’est précisément dans ce travail de lecture, de tri et de mise en ordre que les outils d’intelligence artificielle révèlent leur intérêt. Capables de parcourir rapidement de vastes corpus documentaires, ces systèmes peuvent identifier des contraintes réglementaires, structurer des réponses aux appels d’offres, aider à la maîtrise des coûts ou générer des bases de comptes rendus à partir de notes et d’enregistrements. Plusieurs outils français se développent déjà dans ce sens. BulQ mobilise l’intelligence artificielle pour structurer et analyser les données de coûts des projets, JOOC accompagne les agences dans la préparation des réponses aux appels d’offres, tandis que There.do automatise la production de comptes rendus de chantier.
« Parmi les cas d’usage que nous développons à l’agence, nous pouvons notamment évoquer différents outils de calcul de notre impact environnemental, d’objectivation scientifique ou d’optimisation paramétrique de nos choix énergétiques. À aucun moment nous ne nous substituons à nos partenaires ingénieurs, mais cette capacité calculatoire interne nous entraîne dans une relation exigeante autour de la performance et de la robustesse des projets. » Sébastien DUPRAT, Directeur de la prospective ENIA Architectes
L’apparition de ces moyens ne va pourtant pas sans susciter certaines réserves. Dans un métier où chaque document engage la responsabilité de l’architecte, déléguer une part de l’analyse ou de la rédaction à des systèmes automatisés interroge. L’efficacité promise par ces technologies se confronte à une exigence fondamentale du métier : celle de la maîtrise du projet. C’est dans ce contexte que certaines agences choisissent de développer leurs propres outils. L’agence ENIA Architectes a ainsi mis au point GenIA, un système d’intelligence artificielle interne conçu à partir des documents produits par l’agence elle-même. Plans, images, mémoires techniques composent ainsi une base de connaissance constituée au-f-il des projets. Hébergé sur une infrastructure locale, l’outil s’appuie exclusivement sur ses données, garantissant à la fois la continuité de cette mémoire technique et la souveraineté des informations qui la composent.
Ici encore, l’enjeu n’est pas de déléguer l’écriture du projet à la machine, mais d’automatiser une partie du travail préparatoire. En transformant une matière dispersée en structure exploitable, ces systèmes permettent aux équipes de se concentrer davantage sur l’interprétation et la décision. Car l’architecture ne naît jamais du seul geste de conception. Elle se déploie dans un maillage dense d’informations, de normes et de procédures qui en conditionnent l’émergence. Automatiser certaines de ces strates ne signifie pas appauvrir le métier, mais réorganiser l’économie du temps qui le structure. En absorbant une partie du travail invisible qui précède la conception, l’intelligence artificielle ne redéfinit pas tant la nature du projet que les conditions dans lesquelles il s’élève.
Entretiens
Sébastien Lucas, Formateur IA et fondateur de SuperArchi
Dans le fonctionnement quotidien des agences d’architecture, où se situent aujourd’hui les principales frictions administratives ?
Il n’y a pas vraiment un point de blocage unique, mais plutôt une série de processus qui peuvent devenir longs et laborieux. Une partie des difficultés vient des formats demandés par l’extérieur, par exemple pour les permis de construire ou certains rapports, qui obligent les agences à adapter leurs documents internes. Dans d’autres cas, il s’agit de transformer les informations du projet. La maquette ou les plans contiennent déjà les données, mais il faut ensuite les convertir en textes techniques pour rédiger un CCTP, produire des estimations ou des quantitatifs. Les appels d’offres et les comptes rendus de réunion représentent également des tâches chronophages, alors qu’une grande partie des informations est répétitive.
Au fond, la difficulté tient surtout à la manière dont les données sont organisées. Elles sont souvent dispersées et peu structurées. C’est précisément là que l’intelligence artificielle peut aider, en facilitant leur transformation et leur organisation.
Selon vous, ces outils peuvent-ils rééquilibrer la compétition entre grandes et petites agences ?
Aujourd’hui, une personne bien organisée et équipée des bons outils peut atteindre une capacité de production proche de celle d’une structure beaucoup plus importante. Les petites agences qui sont ouvertes à ces technologies peuvent donc gagner en efficacité et produire davantage. Cela peut effectivement réduire une partie de l’écart avec les grandes structures. Mais il restera toujours une différence liée à l’expérience et à la légitimité professionnelle qui reste un facteur déterminant. Ce qui change réellement aujourd’hui, c’est l’accessibilité des outils. Pendant longtemps, développer des outils internes était coûteux et difficile à maintenir. Désormais, les agences peuvent facilement créer ou adapter des outils à leur propre manière de travailler.
L’IA peut-elle, à terme, intervenir dans les phases créatives de la conception architecturale ?
Oui, mais il faut distinguer plusieurs niveaux. L’IA peut d’abord être un outil de projection, en permettant de produire rapidement des images à partir d’un croquis ou d’un modèle très simple afin de visualiser une idée et d’ouvrir la discussion avec un client ou une équipe. Elle peut aussi devenir un outil de vision, qui permet de tester rapidement différentes variantes d’un projet, par exemple en explorant plusieurs matériaux ou configurations spatiales. Enfin, il y a les outils génératifs. Cette approche existe depuis longtemps dans l’architecture, notamment pour les projets complexes, bien avant l’arrivée de l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, l’IA pourrait simplement rendre ces outils plus accessibles, en permettant par exemple d’intégrer des bases de données propres aux agences, comme des bibliothèques de plans ou de projets passés. On n’est donc pas dans une création pure, qui reste le domaine de l’architecte. L’IA agit plutôt comme un outil d’assistance à la modélisation, capable de générer des hypothèses que l’architecte peut ensuite analyser et développer.
Coline Vacher, CEO et co-fondatrice de JOOC
Quel constat vous a amenée à créer JOOC ?
Mes parents sont architectes, j’ai grandi dans leur agence. J’ai vu très tôt à quel point les appels d’offres pesaient sur le quotidien : des heures passées à lire les pièces, retrouver les bons contenus, rédiger et mettre en forme, pour un taux de réussite souvent faible. Avec John DeschampsWright, mon associé, nous connaissions bien les sujets liés à l’IA de par nos parcours. En échangeant avec des acteurs de la maîtrise d’œuvre, un constat s’est imposé : une grande partie du temps mobilisé sur les appels d’offres repose sur des tâches indispensables mais chronophages, alors que la vraie valeur de la maîtrise d’œuvre se situe dans le positionnement et la conception. JOOC est né de là : proposer un outil capable d’alléger ce travail préparatoire pour permettre aux équipes de se concentrer sur ce qui fait la différence dans une réponse.
Qu’est-ce que l’usage de JOOC change dans la stratégie des agences face aux appels d’offres ?
JOOC permet de lire rapidement l’ensemble du DCE (dossier de consultation des entreprises) d’en extraire une synthèse structurée et de repérer les points de vigilance ou les incohérences entre les pièces. Cette analyse poussée réduit fortement le risque de passer à côté d’une information importante. L’IA suscite encore des réticences
dans la profession. Comment
dépasser ces a priori ?
Sur une réhabilitation de groupe scolaire, par
exemple, l’outil peut croiser le RC (règlement de
consultation), le programme et le CCTP (cahier
des clauses techniques particulières), signaler des
écarts, puis aider à construire une première base
de mémoire technique alignée avec les attendus
du dossier.
Cette première version s’appuie sur les
réponses passées de l’agence pour retrouver ses
formulations, ses références et sa manière de
présenter son savoir faire. L’utilisateur garde la
main à chaque étape. L’enjeu n’est pas seulement
d’aller plus vite, mais de produire une réponse
plus complète, plus ciblée et plus personnalisée.
Nos utilisateurs gagnent en moyenne jusqu’à six
jours de travail par mois avec JOOC.
Ces réticences sont légitimes. Dans la maîtrise
d’œuvre, une réponse engage une méthode, une
compréhension du projet et une responsabilité.
Il est donc normal d’être exigeant sur la fiabilité
des outils utilisés. C’est justement là qu’un outil
conçu pour un métier précis change la donne.
Pensé à partir des contraintes réelles du secteur,
il intègre aussi ses points de vigilance : fiabilité,
confidentialité des données, maîtrise du rendu,
place du jugement humain. Bien utilisée, l’IA
peut au contraire replacer l’humain au centre
de la réflexion en le délestant des tâches les plus
chronophages.
Par Par Inès Haget sous la curation de Philippe Brocart, fondateur de RELEASE [AEC]
Couverture : Réhabilitation de la tour 8, Pessac, quartier de Saige, Dominique Perrault Architecture et MBL architectes © MBL architectes / Dominique Perrault Architecture
— Retrouvez l’article dans archistorm 137 daté avril – mai 2026

