Né dans l’urgence au début des années 1940, le quartier de Boavista porte les traces d’une histoire urbaine marquée par la précarité et les mutations successives de Lisbonne. Aujourd’hui engagé dans un vaste processus de réhabilitation, il devient un terrain d’expérimentation où renouvellement du logement, équipements publics et qualité architecturale redessinent les conditions du vivre-ensemble. C’est dans ce contexte de transformation profonde que s’inscrit la construction de la nouvelle église São José et de son centre social et paroissial.
Un quartier à réhabiliter et à restructurer
Le quartier de Boavista, enclave urbanisée, aujourd’hui peuplé par 20 000 habitants, se situe au nord-est du Parque (forestier) de Monsanto à Lisbonne. La création de ce quartier date de l’époque de la dictature de Salazar (Estado Novo) en 1941. Ce plus ancien quartier municipal de la péninsule ibérique fut alors initié afin de fournir des habitats décents à ceux qui, venus par l’exode rural ou en déshérence suite au manque de travail à Lisbonne, se logeaient dans des hébergements précaires généralement auto-construits au centre de la cité (« bidonvilles »). Les constructions de logements modestes furent d’abord des bâtiments préfabriqués pour ce quartier qui se voulait éphémère à l’origine.
Le lieu qui est ici concerné date de 1961 et est, lui, constitué d’immeubles de huit niveaux et plus, ainsi que de logements plus bas. La vétusté des différents bâtiments détermine des programmes de rénovations qui prennent place à partir de 1976. En 2011, ce quartier est inscrit dans la liste des quartiers d’intervention prioritaire de la charte BIP/ZIP de Lisbonne et a, depuis, connu des transformations fondamentales : démolition de vieilles maisons, construction de maisons unifamiliales et de bâtiments écologiques avec des systèmes de chauffage solaire, isolations thermiques renforcées, écoles, crèches, jardins biologiques,… et des solutions architecturales évolutives qui adaptent les types de logement à la croissance des familles. Ce quartier fait l’objet d’une rénovation depuis 2024, le programme Mora Melhor financé par le Plan de Réhabilitation et de Résilience (PRR) qui porte sur 168 logements et 14 parcelles. C’est dans cette perspective que se placent la nouvelle église S.J. et son centre social et paroissial.
L’église São José et le centre social et paroissial
En 2020, un concours international pour la nouvelle église et le centre paroissial désigne comme lauréat le projet de l’équipe d’architectes Pedro Matos Gameiro et João Favila Menezes. Créer un espace central, un lieu de rencontres et d’échanges, voilà le but de ces architectures qui conjuguent le centre social et paroissial en périphérie de la place et l’église en son point focal. Cette restructuration urbaine implique la destruction et le remplacement d’une partie importante du quartier en lisière de forêt.
La construction de rues vers l’école primaire permet l’édification de l’église liée au centre social.
Le concept
Le lieu se veut un espace de réunion et de rassemblement. Un mur bâtiment limite l’est de la place tandis qu’un jeu d’escaliers et de rampes rachète les dénivelés, clôt et articule le nord du site. Cette nouvelle place continue le niveau de la rue. Les niveaux plus élevés articulent alors la transition vers les logements. Les « murs de clôture » sont traités en béton brut de décoffrage afin de porter la blancheur centrale de l’église. Celle-ci, décollée du sol, reflète, suivant les dires des architectes, « l’entre terre et paradis, Dieu et l’Ascension ». Ce soulèvement propose ainsi un espace couvert d’accueil au sein de la place, protection contre la pluie ou le soleil excessif.
« Les choses n’ont pas de signification : elles ont une existence. »
Fernando Pessoa, Le Gardien de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeiro

Le chant du vide
L’architecture portugaise actuelle est trop souvent et de manière simpliste désignée comme moderniste régionaliste. Ici, le dialogue et la cristallisation devaient se faire dans un site urbain banal de résilles monotones à l’architecture caricaturement moderne, les architectes ont alors opté pour une architecture résolument moderniste. À partir d’un principe simple, une couronne et un centre, ils ont enlevé et articulé de la « matière ». Toute la composition des espaces et des volumes repose sous la double conception soustractive et additive. Le tout pour générer des vides à la force prégnante qui, à l’égal du thème du « Mâ » japonais, se rendent présents et laissent place à des appropriations ouvertes. Ainsi, le dessous ouvert de l’église est à la fois prolongement et présence du lieu de culte et espace particulier de la place publique. De même, le clocher est ici un vide, un
retrait du volume principal qui prend sens par le placement des cloches. Il en va de même pour toutes les circulations qui se lovent dans les anfractuosités ainsi générées.
L’église
Une seule travée « suspendue » comprend la nef, le presbytère , le confessionnal et le baptistère. La nef à l’organisation axée sur l’autel se concentre sous un plafond carré, parties basses aux quatre coins et volume principal en prisme carré illuminé d’une myriade de luminaires ponctuels sous l’oculus zénithal, verticalité, spiritualité, échelle humaine (le plan constitué par les bases des luminaires suspendus), échelle transcendantale (le prisme-dôme). Les parties basses hiérarchisent la transition du « dôme » moderniste vers les pièces plus intimes. Le carré et le cercle, la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste, se croisent sous la voûte étoilée.
Les matériaux
Chaque matériau identifie la qualité des différents lieux : le béton brut de décoffrage pour les bâtiments et accès séculiers, l’enduit blanc pour les murs extérieurs de l’église, véritable signe urbain sous la lumière du soleil lisboète, le marbre blanc et le granit gris pour les accents scintillants aux différents points sensibles et pour le décor précieux des espaces sacrés.
Le mobilier
Un mobilier spécifique a été dessiné pour São José, les bancs courbes de la nef dont la forme précise fixe la centralité, les différentes chaises isolées et la grille mobile du confessionnal. Tous ces éléments en multiplex se déclinent en droites et courbes simples, rejoignant ainsi l’esprit d’un Modernisme contextualisé.

Entretien
Pedro Matos Gameiro, Matos Gameiro
Arquitectos et João Favila Menezes,
Atelier BUGIO
Il s’agit d’une collaboration entre deux agences d’architecture, pouvez-vous préciser les rôles de chacune ?
Nous nous connaissons depuis de nombreuses années et nous avons eu l’heureuse opportunité de réaliser deux projets ensemble – celui-ci, déjà terminé, de l’Église de São José da Boavista, et l’École de Cascais, encore en construction. Tous deux sont le résultat du partage de valeurs communes en architecture, une affinité que nous pensons renforcée par la confrontation et la mutualisation des idées que nous développions déjà, individuellement, chacun dans son cabinet. En pratique, les différents moments de ce travail, bien qu’ils aient pu se dérouler, selon les cas, dans l’un ou l’autre cabinet, ont été entièrement partagés.
Il s’agissait là de créer un lieu à partir d’une « grille » de bâtiments assez rigide, quelle est votre réflexion ?
L’objectif n’était pas spécifiquement celui-là. Nous nous sommes proposé d’ouvrir une place publique qui offrirait une centralité déjà perçue grâce à la localisation particulière du terrain par rapport au quartier, et à sa connexion avec les rues principales qui y convergent. Dans ce sens, le fait d’élever le volume de l’église a permis l’ouverture d’un vaste espace public et la requalification du parcours reliant le quartier, la nouvelle place et l’école voisine, avec l’introduction d’un parvis en position intermédiaire. L’église, alignée sur la rue principale, est surélevée et soutenue par des murs qui portent les différents côtés et qui abritent le centre paroissial, construisant ainsi un lieu d’accueil et de protection.
Le vide est fondamental dans cette démarche, pouvez-vous préciser votre approche du vide en architecture?
Le vide en architecture fonctionne comme le silence dans la musique. On pourrait parler de deux vides dans ce projet : celui de la place et celui de la nef, deux lieux où la vie se déroule. Concentrons-nous sur le second. La nef de l’église, à plan centralisé, résulte de la super position de deux géométries stables, tournées l’une par rapport à l’autre – le centre forme un cube qui s’élève, acquérant une proportion et une échelle dont la force découle de sa propre dimension, mais aussi, et surtout, des espaces qui le précèdent –, des espaces volontairement comprimés pour renforcer l’effet d’échelle de la nef. On cherche, à travers l’usage d’une géométrie pure et précise, un ordre et une clarté qui sont, idéalement, soulignés par la stéréotomie des mosaïques de marbre qui recouvrent les surfaces de la nef.
La lumière joue aussi un rôle déterminant dans ces espaces très intériorisés, pouvez-vous nous en dire davantage ?
La lumière naturelle, à l’intérieur de la nef, est apportée par un unique lanterneau placé au centre géométrique de l’espace. Cette ouverture, dont l’épaisseur est tapissée d’une plaque de laiton qui modifie la température de la lumière et lui confère une tonalité particulière, crée une atmosphère qui se transforme au fil du temps, évoquant une spiritualité qui est ici, par nature,
essentielle.
À un autre niveau, la lumière artificielle est composée d’une myriade de points formant un nouveau plan, subordonné à l’échelle humaine, invitant à une nouvelle perception de l’espace.
Le mobilier intérieur en bois joue avec la blancheur environnante, pourquoi avoir choisi le bois… et quelle « écriture » pour ce mobilier ?
Les bancs, les stalles et la chaire ne sont que quelques-uns des meubles conçus pour l’église. Le crucifix, l’ambon et le tabernacle, mais aussi les fonts baptismaux, l’autel et les vitrines où reposent les saints de dévotion, font également partie des objets dessinés exclusivement pour cette église – l’objectif était ici de réaliser une œuvre d’intégration totale. Dans leur disposition, ils forment une nouvelle géométrie qui met en valeur celle précédemment évoquée. Les matériaux utilisés cherchent à ponctuer des moments significatifs, à accentuer l’ordre de l’ensemble et à humaniser un espace qui, par sa nature, convoque une autre dimension.

© Atelier BUGIO et Matos Gameiro Arquitectos
Fiche technique :
Maîtrise d’ouvrage : LISBOA OCIDENTAL, SRU – Sociedade de Reabilitação Urbana, E.M., S.A.
Architectes : Atelier BUGIO et Matos Gameiro Arquitectos
Entrepreneurs : TECNORÉM, Engenharia e Construções, S.A.
Par Hugues Wilquin, e.c.a. Nicolas Atlé
Tous les visuels sont de © Alexander Bogorodskiy
— Retrouvez l’article dans archistorm 136 daté février – mars 2026


