AU THEÂTRE DE LA MÉMOIRE DE STEPHAN ZIMMERLI

AU THEÂTRE DE LA MÉMOIRE DE STEPHAN ZIMMERLI

 

 

Stephan Zimmerli, architecte, créateur prolixe et musicien de Moriarty, vit plusieurs vies en une. Passé par les écoles des Arts décoratifs, de Paris-Belleville et de Mendrisio, le dessin fait le pont entre ces multiples disciplines. Mythologique, ou en suivant une réminiscence nostalgique, il marche en équilibre en traversant les temps passé, présent, futur, dans le délicat mouvement du plaisir nomade d’être au monde.

 

Portrait de Stephan Zimmerli, 2019 © Sarah-Laure Estragnat

 

Bassiste et guitariste nourri de new wave anglaise, Stephan Zimmerli rencontre au lycée trois autres adolescents. Ensemble ils ont joué du blues ; et le soir comme une évidence démarrait Moriarty, du nom du héros de Sur la route de Jack Kerouac. Ils écrivent des morceaux, pour la rue ou le métro. Pour Stephan, les hasards construisent de nouveaux possibles, alors quand le batteur part, plus la peine de jouer fort. Ils deviennent un seul et même instrument, sans amplification. La formation est mouvante autour de la même fusion qui bout toujours vingt-quatre années après, les liant comme les doigts d’une même main. Moriarty joue autour d’un seul micro une musique qui danse avec les morts et les revenants dans un blues des racines qui prend à l’échine.

 

Tatev, Arménie, 2017  © Stephan Zimmerli

 

Le son semble surgir d’un vieux phonogramme, la voix de Rosemary Standley traverse les générations et les cultures, navigant entre les racines des esclaves africains, la musique traditionnelle irlandaise ou le blues américain. Le rythme lent empreint d’une nostalgie douloureuse embarque pour des espaces-temps où chaque lieu devient tour à tour un instrument, un membre du groupe, pour qui la chanson est continuellement réadaptée. Stephan rêve ces endroits qui l’habitent, lieux mystérieux devenus inspirations qu’il transforme en réverbération fantomatique. Cela arrive dans une chapelle de Dresde où l’écho est tellement puissant que chaque morceau sera joué lentement, divisant le nombre de notes par quatre, à NotreDame-du-Haut de Ronchamp où le son tourne comme en spirale, médiéval presque rupestre, les voix seront toutes refaites, ou encore le souvenir d’un concert un soir d’orage dans la chapelle de Sainte-Marie-aux-Mines. Subitement un éclair s’abat, les plombs sautent, plus d’électricité et Moriarty continue devant un public sidéré, sa musique comme miraculeuse, redessine l’atmosphère.

 

Gallipolli, Puglia, mai 2016, photo & dessin de Stephan Zimmerli, encre de Chine sur papier

 

Un fantôme, un paysage, tout influence la musique. Le groupe est un territoire qui se redessine selon les zones frontalières traversées, un entre deux, ancré dans tous les no man’s lands qui composeraient un pays. Comme les bras d’une rivière se rejoignent en delta, le paysage des Rocheuses, les grandes plaines du Texas, les artères de Los Angeles,
Moriarty vient de loin. Stephan Zimmerli a le sentiment d’être de l’Utah ou bien de l’Arizona, mais aussi peut-être d’appartenir à ce trottoir qui longe le jardin botanique de Palerme, ou pourquoi pas encore aux crêtes montagneuses entre la Suisse et l’Italie. Et parfois les lieux marquants sont des images qu’il ne connaît même pas mais qui lui ont laissé une trace profonde, comme la mythologie racontée de ses origines du Vietnam…

 

Tallinn, Estonie, 2016 © Stephan Zimmerli

 

Texte : Marie-Jeanne Hoffner, artiste, et Nicolas Karmochkine, architecte

Photo de couverture : Greenpoint Avenue, Brooklyn, 7 janvier 2009, dessin de Stephan Zimmerli, fusain sur papier journal

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