Charlotte Perriand : l’œuvre complète

PATRIMOINE

Réflexions sur l’architecture moderne

 

Alors que l’historiographie de Le Corbusier s’enrichit de plusieurs dizaines d’ouvrages et d’articles chaque année, il était grand temps qu’une monographie complète de sa collaboratrice des années 1930, grande figure de l’architecture et du design, voit le jour. Avec les trois tomes de l’Œuvre complète signés Jacques Barsac, auxquels un quatrième devrait s’ajouter en 2019,  c’est désormais chose faite.

 

Si les mémoires de Charlotte Perriand (Une vie de création, Odile Jacob, Paris), parus un an avant sa mort en 1999, avaient commencé à révéler au public un parcours d’exception, il manquait encore un travail de fond, archives à l’appui, pour comprendre ce qu’avait véritablement été son association avec Le Corbusier et, d’une manière plus générale, ce que le XXe siècle devait au travail de Charlotte Perriand. Réalisateur d’une quarantaine de films documentaires, Jacques Barsac fut également le gendre de Perriand ; il a ainsi pu exploiter à volonté le fonds d’archives géré par la fille de l’artiste, Pernette Perriand-Barsac, fonds désormais minutieusement inventorié et qui, malgré quelques lacunes, se révèle d’une impressionnante richesse. Jusqu’à présent, on ne connaissait Charlotte Perriand que « par bouts », déclare Barsac ; il fallait par conséquent reconstituer la totalité de cet immense parcours, soit 75 ans de création. Après avoir publié une première monographie d’ensemble sous le titre Charlotte Perriand. Un art d’habiter 1903-1959 (2005), après avoir exploré plus précisément ses relations avec le Japon (2008) puis son goût et son talent pour la photographie (2011), Barsac s’est engagé dans un travail au long cours, une analyse quasi exhaustive de la carrière de Perriand. Le titre L’œuvre complète n’est d’ailleurs pas sans évoquer les huit volumes dans lesquels Le Corbusier (avec Pierre Jeanneret) avait, de son vivant, compilé l’ensemble de ses projets. Une manière pour l’auteur de signifier l’ampleur d’une contribution artistique, appréciable désormais dans ses moindres détails.

 

Charlotte Perriand, premières esquisses de la bibliothèque de la chambre d’étudiant de la maison du Mexique, janvier 1952. ©Archives Charlotte Perriand 

 

De ses débuts en 1925 sous le patronage des maîtres de l’Art déco, Henri Rapin et Maurice Dufrène, aux aménagements des stations de sports d’hiver dans les années 1960, en passant par la collaboration avec les Ateliers Jean Prouvé en vue d’une production en masse d’ensembles mobiliers modernes, Charlotte Perriand traverse le siècle en laissant une emprunte qu’on avait trop longtemps limitée à la période héroïque de l’entre-deux-guerres ou aux années 1950. Jacques Barsac apporte bien sûr toutes les précisions sur le travail de Perriand pendant la décennie (1929-1939) qu’elle passa dans l’agence de Le Corbusier et Pierre Jeanneret, où elle a assuré la création des aménagements intérieurs de nombreux projets. On comprend combien son intervention fut décisive à un moment où Le Corbusier était fragilisé par les critiques de ses confrères allemands, qui pointaient l’insuffisance de ses études de mobilier intégré. Comme en d’autres occasions et avec d’autres confrères, le personnage Le Corbusier ne sort pas grandi de l’étude en profondeur de ce travail commun. Son cousin et associé Pierre Jeanneret, lui, émerge au contraire et, bien qu’éternel second, prend dans le récit de Barsac une nouvelle dimension. Amant de quelques années, il est surtout un fidèle compagnon de route, aussi bien aux plans artistique que politique. Malgré les divergences et les malentendus, les parcours de Charlotte Perriand et Le Corbusier se croiseront de nouveau après-guerre, pour l’Unité d’habitation de Marseille puis le pavillon du Brésil à la Cité internationale universitaire de Paris – où Perriand collabore à plusieurs reprises et crée notamment ses célèbres bibliothèques Mexique.

Un autre personnage se détache dans les années 1930 : le Catalan Josep Lluís Sert, avec qui Charlotte Perriand travaille à la publication d’un ouvrage qui ne paraîtra pas : La Ville fonctionnelle. Analyse du chaos urbain (1936-1937), dont Barsac révèle les documents préparatoires totalement inédits. Avec Fernand Léger, Sert fait partie de ce cercle rapproché dont Perriand doit pourtant se détacher en 1940 : ses amis choisissent New York, elle part pour Tokyo, puis séjourne en Indochine avant de s’engager, à nouveau, dans la modernisation de l’habitat en France en créant un nombre incalculable de tabourets, fauteuils, tables, bibliothèques, meubles de rangements et équipements intégrés. L’attirance pour les lointains la conduira de nouveau au Japon et au Brésil, à Londres et à Genève, où elle modernise pendant plusieurs années le palais des Nations.

 

Texte : Simon Texier
Visuel à la une : Charlotte Perriand, atelier de la rue Las Cases à Paris, 1959-1964. ©Photographie Pernette Perriand-Barsac / Archives Charlotte Perriand

 

Découvrez l’intégralité de l’article au sein d’ArchiSTORM #88