Immeuble Window à La Défense par KFP Architecture

IMMEUBLE WINDOW

KFP ARCHITECTURE, SRA

 

Texte : Jean-Philippe Hugron

Photo : Kamel Hhalfi et Thierry Lewenberg-Sturm

 

Élysée-La Défense n’est plus. Vive Window !  Cet immeuble dont l’architecture a été pensée par deux agences, l’une américaine et l’autre française, KPF et SRA, est un projet majeur du quartier d’affaires de l’ouest parisien. Outre le défi technique de transformer un ensemble réalisé au détour des années 1980, il en allait d’un véritable enjeu économique pour son propriétaire, Groupama, et entrepreneurial pour son futur occupant, RTE. Window incarne l’essence même d’une utopie moderne, changeante, mais aussi tout une époque contemporaine aspirant sans doute à plus de transparence et de vérité.

 

Window : de la disparition à la transparence

 

Une architecture évoque les aspirations d’une époque. Les tours, à La Défense, se sont – aux premières heures de l’architecture verticale en France- affirmées. Souvent de couleurs sombres et de lignes sobres, elles répondent d’une géométrie rigoureuse et moderne. Puis à l’heure de la contestation voire du rejet à l’égard des Modernes, ces immeubles de grande hauteur se sont transformés et camouflés.

En 1974, au moment même où Valéry Giscard d’Estaing arrive au pouvoir, les gratte-ciels sont honnis. La Tour Montparnasse est vécue comme un traumatisme. Il n’est donc plus bon de construire en hauteur. Ce, d’autant plus que la crise économique liée aux deux chocs pétroliers révise toutes les prétentions immobilières à la baisse.

 

 

À cette époque, les derniers projets de tours voient le jour. Le plus symptomatique est, sans aucun doute, celui porté par Emile Aillaud (1902-1988), à Nanterre. La cité Pablo Picasso est plus connue sous le nom de « tours nuages ». L’architecte a littéralement détourné, par cette appellation, l’imaginaire du gratte-ciel. Il en fait le motif d’une architecture inédite : les fenêtres se sont faites gouttes et les façades nuages. L’artiste Fabio Rieti (1927) a imaginé pour l’occasion une série de composition abstraite rappelant tantôt les branches d’un arbre en feuille, tantôt les nébuleuses d’un ciel crépusculaire. Certains y devinent des constructions en treillis qui cherchent à se fondre dans l’horizon. Nuage parmi les nuages. Ce camouflage tente de briser la présence d’une modernité triomphante.

 

Les tours se font ensuite faite, à La Défense, moins nombreuses. La première à surgir de cet horizon bloqué est la tour Elf – désormais Total. En lieu et place de la sombre et noire jumelle de la tour Fiat – aujourd’hui Areva – conçue par SOM et Saubot-Julien, un gratte-ciel conçu par WZMH Architects et Saubot-Julien a pris place. Ces façades en verre-miroir tentent de la faire disparaître. Elles adoptent en outre les teintes du ciel qu’elles réfléchissent.

 

 

 

La tour, en tant que typologie architecturale contestée, ne s’impose plus au regard et bien des immeubles cherchent à cette époque à disparaître sous un manteau réfléchissant.
Emile Aillaud – encore lui – avait logiquement proposé pour remplacer les tours Diapason de Ieoh Ming Pei (1917) – lesquelles devaient marquer la perspective de l’axe historique – un « immeuble miroir » aux allures de four solaire. Derrière cette volonté de reproduire sur ses façades l’environnement alentour, il y avait l’intention délibérée de s’effacer au sein d’un horizon bâti. Ce projet n’ayant pas été apprécié par les plus hautes autorités s’est trouvé très tôt remplacé par un autre projet désigné sur concours : les « immeubles-cristaux » de Jean Willerval (1924-1996). La proposition d’Emile Aillaud semblait cependant avoir fait mouche puisque l’architecte fraîchement retenu pour réaliser la « tête Défense » rêvait, lui aussi, de façades miroirs dont les lignes ne sont plus courbes mais cristallines.

 

 

En face du CNIT, un projet émerge dans ce curieux paysage où l’architecture ne veut plus s’affirmer. Le volume bâti est massif. Plus de 40 000 m². Depuis l’extérieur il n’en paraît rien. La masse est excavées d’atriums spectaculaires et les façades habillées… de verres teintés aux allures de miroirs. Elysée-La Défense s’efface subtilement. D’une théorie de la disparition est ainsi né un édifice en demi-teinte, oublié à mesure des années… Sa transformation décidée en 2015 appelle à rendre cet ensemble autrement plus présent et visible. Les matériaux verriers choisis seront, cette fois-ci, clairs voire diaphane. Ils doivent ainsi laisser le regard pénétrer jusqu’à l’intérieur de l’immeuble. En d’autres termes, ils exposent la vie du bâtiment aux yeux de tous. Ce choix exprime l’appétence d’une époque qui n’est plus à la dissimulation ni au camouflage mais à la transparence et à la vérité.

Chaque architecture se fait ainsi le témoin d’appétits contemporains et, d’Elysée-La Défense à Window, il y a que l’illustration d’un rêve collectif.

 

Atrium ? Atrium… Atriomania !

 

Élysée-La Défense : un immeuble, deux atriums ! Sous ces allures d’ensemble unitaire, Élysée-La Défense abrite deux sociétés distinctes, l’une française : Usinor, l’autre américaine : Citybank. Ses architectes partagent ces mêmes nationalités. D’un côté Roger Saubot et François Julien. De l’autre, Whitson Overcash. Ce projet est, à sa livraison, une grande première à La Défense. Jamais un immeuble de bureaux n’a proposé en son cœur deux vastes vides dédiés à deux grands jardins aux allures de serres tropicales. Ces espaces sonnent comme des respirations dans un univers tertiaire répétitif de bureaux cloisonnés et de fenêtres carrées. Ces atriums sont à même d’augurer un nouveau genre, plus avant un élément inédit du vocabulaire architectural.

 

Ces dispositifs monumentaux peuvent être associé au désir d’agora ou de forum, de lieux de rencontres apaisants. Ils sont aussi à mettre en regard avec les aspirations d’utopistes marqués par les dessins d’Archigram ou encore les plans de Buckminster Füller (1895-1983) ou même ceux de Cedric Price (1934-2003). Toutes ces propositions font la part belle aux structures géantes accueillants des usages divers et variés, englobant généralement l’espace public et le démultipliant dans un vaste complexe « indoor ». Les atriums relèvent, à la fin des années 1970, de cette rêverie.   Appliquée à la réalité, cette aspiration sert l’ambition de promoteurs immobiliers, notamment ceux qui souhaitent développer des centres commerciaux. Jon Jerde (1940-2015), architecte américain, figure méconnue, s’est prêter à ce nouveau jeu. L’atrium s’est très vite fait, dans ces projets, l’endroit d’une véritable place centrale. Plus que des architectures, l’homme de l’art souhaitait ainsi créer des « lieux » dans un contexte « suburbain » qui en manquait cruellement.

Helmut Jahn (1940) est cette autre figure émérite ayant fait de l’atrium un exercice de style. L’architecte allemand, devenu par la suite américain, est de la même génération de Jon Jerde. Il a développé dans de nombreux projets de vastes respirations en tout point similaire aux grandes places couvertes de son confrère. Sa réalisation la plus spectaculaire est sans aucun doute le Thompson Center (1985) à Chicago, un « objet scintillant et gargantuesque » pour le critique Paul Goldberger. L’atrium y est monumental. Il reprend, en s’inspirant vraisemblablement de la « raffinerie » Beaubourg, des couleurs aussi vives que saturées. Il expose les circulations verticales mais aussi horizontales. L’architecture se fait organisme vivant. Richard Rogers expérimente, lui aussi, cette figure nouvelle au sein de la Lloyds Building (1986) au cœur de la City à Londres. Au centre même de la construction, un grand vide central expose ascenseurs et escaliers mécaniques. Piranèse et Fritz Lang ! C’est dans ce contexte d’expérimentation que naît le projet Élysée-La Défense. Roger Saubot, François Julien et Whitson Overcash pensent donc pour cet immeuble deux atriums. Pour ce faire, ils mettent en œuvre un système métallique dit « mero » contraction de Mengeringhausen Rohrbauweise, littéralement la méthode de construction tubulaire Mengeringhausen du nom de l’ingénieur qui développa, en Allemagne, la technique à partir de 1943. Cette structure n’est pas étrangère au développement tridimensionnel de Buckminster Füller aux États-Unis ou encore de Robert le Ricolais et David Georges Emmerich en France.

 

Les atriums, malgré les critiques que certains lui apportent – restent une figure majeure de l’architecture contemporaine. Quelques années après la création d’Élysée-La Défense, Paris accueil ce qui est sans doute le plus bel atrium jamais réalisé au monde : la Pyramide du Louvre. Un espace ouvert, transparent, sous une élégante verrière accueille les visiteurs du monde entier. L’évolution et la transformation d’Élysée-La Défense pose donc un cas d’école. Que faire de ce dispositif architectural ? SRA et KPF ont opéré conjointement pour lui donner une nouvelle actualité. Jusqu’alors la plupart des atriums ont été des espaces introvertis, tournés vers l’intérieur. Les façades d’Élysée-La Défense ne laissait d’ailleurs rien paraître des jardins qu’abritaient de vastes verrières. Seuls l’enchevêtrement structurel de nœuds et de tubes étaient, à travers les vitrages, visibles et signalaient depuis l’extérieur ces larges atriums.

Aujourd’hui, l’architecture, dans un désir de transparence, expose la vie d’une construction aux yeux de tous. En jouant de ces vides, en les magnifiant plus encore, SRA et KPF ont choisi de mettre en avant des circulations ; l’activité interne devient, depuis l’esplanade, un spectacle qui participe de la vie en ville. Les atriums se font ainsi, de plus en plus, des écrans, reflets d’une animation intérieure. Peut-être le projet de Jean Nouvel pour la tour Signal était-il déjà un hommage à ces vides et ces respirations expérimentées trente ans plus tôt et qui faisait d’Élysée-La Défense un immeuble innovant. Aujourd’hui, Window, sans perdre de cette avant-garde, présente ces mêmes respirations mais désormais selon une architecture transparente et vivante.

 

Couche sur couche

 

La Défense est, sans nul doute, l’une des plus grandes utopies modernes avec Brasilia, Chandigarh ou Le Havre. Jamais ville sur dalle n’a été réalisé dans de telles proportions. Ce quartier d’affaires incarne à lui seul la volonté de l’homme moderne de transformer la fabrique urbaine en séparant les circulations mais aussi les fonctions. Le tout s’organise en coupe et en plan. En coupe : les circulations piétonnes au-dessus, automobile en dessous. En plan, au nord, les bureaux, au sud, les logements. Juxtaposition et coprésence ont été longtemps la règle. La ville sur dalle permettait une telle organisation que bien des architectes ont, plus tard réinterprétée. Yona Friedman, pour ne citer que lui, a longtemps imaginé une « ville spatiale », tridimensionnelle. « Les constructions doivent toucher le sol en une surface minimum ; être démontables et déplaçables ; être transformables à volonté par l’habitant », note l’architecte. De vastes structures enjambent sur ses images dessinées et peintes la ville traditionnelle et esquissent une nouvelle topographie.

 

Construire à La Défense relève presque de cette fantaisie. La dalle couvre des sols naturels pour en suivre, parfois, les dénivelés jusqu’à la Seine. Eriger une tour dans ces conditions implique une savante ingénierie. Face au CNIT, alors que le quartier d’affaires poursuit son extension vers l’ouest, l’EPAD décide la réalisation d’un centre commercial. Comme chacun sait, le chaland n’aime que peu monter. Aussi, il en va d’une construction aux allures de nappe… une dalle sur la dalle ! Par-dessus, l’établissement public consent à vendre des droits aériens, autrement dit la possibilité de construire par-dessus le centre commercial un nouvel immeuble totalement indépendant. Ce sera Élysée-La Défense. Roger Saubot, François Julien et Whitson Overcash profite des structures d’appuis réalisés pendant le chantier du centre commercial pour supporter le poids d’un ensemble tertiaire de plus de 40.000 m².

 

Plus de trente ans après la livraison d’Élysée-La Défense, sa transformation pose la question de sa structure et de son sol artificiel : le centre commercial. L’établissement public Paris La Défense se plaît à rêver, à cet endroit, à des commerces en hauteur profitant d’une situation en belvédère sur l’esplanade…encore faut-il y accéder. Groupama, propriétaire de l’immeuble, souhaite, selon les plans de KPF et SRA créer un auditorium ouvert sur la ville ainsi qu’un restaurant d’entreprise. Tout invite donc à revoir cette structure sans gêner, bien entendu, le fonctionnement du centre commercial. Les appuis sont alors finement analysés. Certains matériaux doivent être restaurés voire remplacés. Élysée-La Défense est, à cette occasion, mis sur vérins. L’immeuble est surélevé, le temps des travaux, de quelques centimètres pour notamment changer la couche néoprène des éléments porteurs. D’aucuns devinent à cette occasion que la structure a été volontairement surdimensionnée. Elle supporterait une construction plus haute d’un ou deux étages. Mais les architectes préfèrent de loin travailler une « tour horizontale » qui ne répond pas des normes IGH. Aujourd’hui, la transformation des façades et la mise en scène des atriums affirment la présence de Window dans son paysage. Elles soulignent aussi ce jeu de strates et de superpositions qui font de La Défense un quartier aussi original qu’unique, par-dessus le sol, par-dessus la dalle…et même par-dessus le centre commercial.

 

 

Maîtrise d’œuvre  KPF, SRA Architectes

Maîtrise d’ouvrage Groupama Immobilier

Assistant maître d’ouvrage  Hines France

Entreprises Eiffage Construction Grands Projets

BET Façade Goyer

CFO/CFA : Eiffager Energie

Surface 44 000 m2

Coût 477 M €

 

Découvrez le focus sur l’immeuble Window à la Défense dans le numéro 95 du magazine Archistorm, daté mars-avril 2019 !