LONGCHAMP – BOIS DE BOULOGNE, PARIS PAR DOMINIQUE PERRAULT ARCHITECTURE

RÉALISATION

DOMINIQUE PERRAULT ARCHITECTURE

 

« Un meuble » ! Dominique Perrault aurait-il envie, à travers ce terme, de provoquer ? Il est pourtant difficile de lui reconnaître le goût de la controverse, du verbe acerbe voire de la dithyrambe brouillonne. Il préfère de loin ciseler ses mots pour mieux exprimer un art de la précision et de la perfection qu’il porte depuis toujours. Ce mot ne doit donc rien au hasard puisque son emploi n’est motivé par aucun désir d’irrévérence. 

Pour autant, quand l’homme s’empresse d’évoquer la nouvelle tribune de Longchamp comme un meuble, il ne laisse pas d’étonner. Et pour cause, l’époque est devenue frileuse. Un tantinet sérieuse pour ne pas dire ennuyeuse, elle se réfugie dans la grille austère d’une architecture tramée. C’est le résultat d’une décennie lourde d’architectures massives et gesticulantes parfois aussi pesantes qu’un régule acheté à prix d’or au détour d’une brocante. Cette décade a tristement fait de l’architecte une star et de son œuvre un objet… un objet de consommation, de collection mais aussi de convoitise.

L’escalier monumental de l’entrée présente des formes épurées © Dominique Perrault architecte

Alors, aujourd’hui, un meuble ?

Dominique Perrault ne se défausse pas. La Très Grande Bibliothèque était déjà, à ses yeux, il y a vingt ans, un meuble. Elle portait la question d’un contenu et d’un contenant, du livre et de son support. Concevoir la nouvelle BNF n’était après tout rien moins qu’imaginer une « structure de rangement ».

Si Longchamp est un meuble, il serait, selon son concepteur, un buffet et les tribunes s’inclinant doucement vers la piste serait de larges tiroirs laissés ouverts. Dominique Perrault aime aussi évoquer un cabinet avec sa multiplicité d’éléments pour ranger, trier et ordonner. Il y a donc, par delà cette notion de meuble, cachées mais non moins présentes, celles d’utilité et de domesticité. Un demi-siècle plus tôt, la fonctionnalité était un concept brandi, sans pudeur aucune, par toute une profession pour établir les ensembles les plus rationnels qui, dépourvus de poésie, ont engendré Sarcellite aigüe et autres troubles psychiques. Il faut dès lors d’habiles subterfuges pour envisager l’efficacité d’un plan et son ordre. Dans ce contexte, un meuble se fait la plus adroite métaphore.

Ce goût du meuble n’est pas, non plus, étranger à sa proximité avec Gaëlle Loriot-Prévost, designer et directrice artistique de DPA (Dominique Perrault Architectes). Elle élabore le mobilier des projets de l’agence mais aussi adapte et détourne des équipements techniques pour mieux les faire disparaître, conçoit des jeux de lumière, fabrique des tapisseries… « Mon premier travail est d’enlever tout ce qui est inutile, superflu. Puis de positionner – et dessiner – tout ce qui est indispensable », dit-elle. Cet exercice est, à ses yeux, en « écho » au travail de l’architecte. Faire de Longchamp un meuble n’était donc pas un hasard mais, bel et bien, un calcul.

Longchamp est un meuble. Un meuble précieux aussi. Un lingot ? L’hippodrome signe depuis ses origines l’espoir du gain, de la fortune facile et rapide qu’autorise une mise bien sentie. La foule qui s’empresse aux portes de Longchamp pour rejoindre la piste opère une étrange ruée vers l’ouest mais aussi une fantasque ruée vers l’or.

La nouvelle tribune avec ses atours dorés joue de cette mémoire, de cet enthousiasme pour le decorum, de ce goût de la poésie, du spectacle, de la fougue et du jeu. Certes, Dominique Perrault préfère, semble-t-il, évoquer les couleurs d’Automne pour justifier son choix ; le mois d’octobre, à l’heure du Prix de l’Arc de Triomphe, peint les frondaisons du Bois de Boulogne d’ocre et de jaunes.

Ce projet évoque aussi cette appétence toute singulière de l’architecte pour ces matériaux aux teintes cuivrées qui habillent de nombreux projets de l’agence, du Pavillon Dufour à Versailles à la Cité Judiciaire de Luxembourg…

D’un projet l’autre, il y a donc une permanence. Dominique Perrault n’est en effet pas de ceux qui sans cesse cherche à réinventer mais davantage à perfectionner. Lonchamp s’inscrit dès lors dans ces grands gestes imposants, de la BNF à Paris au Vélodrome Olympique de Berlin. Ces réalisations ne font jamais dans l’accumulation de détails pittoresques, d’anecdotes contextuelles mais versent dans une modernité assumée faisant d’une géométrie simple et positive un attribut suffisant pour fasciner autant qu’émouvoir.

Façade Sud © Dominique Perrault Architecte

Texte : Jean Philipe Hugron
Photos : Vincent Fillon

Retrouvez le mot de l’architecte et l’interview d’Hervé Buffard, directeur des sites France Galop au sein d’Archistorm #93