À Huningue, territoire particulier où la France, l’Allemagne et la Suisse se rencontrent dans le lit du Rhin, une nouvelle forme d’habitat vient d’accoster. Signé Nicolas Laisné Architectes, le projet Vatea n’est pas seulement une résidence de coliving parmi d’autres. C’est une déclinaison architecturale de l’art de vivre transfrontalier : légère, ouverte et mobile comme un navire amarré au fleuve. D’une simple parcelle triangulaire, l’agence a tiré une proue incurvée.
Tel un écosystème résidentiel partagé, Vatea propose 200 logements où l’intimité est graduée entre les espaces communs et les logements intimistes. Entre balcons filants, terrasse-pont et peau métallique vibrante, ce bâtiment de neuf étages s’adresse à une population d’étudiants et de frontaliers en quête d’un chez-soi provisoire et appropriable.
Dès l’esquisse, le projet Vatea affronte une contrainte majeure : une parcelle triangulaire, aiguë, directement tournée vers le Rhin et la skyline de Bâle. Plutôt que de la subir, Nicolas Laisné et son équipe décident de l’épouser. « Cette forme découle directement de la géométrie particulière de la parcelle », explique l’architecte. Naît alors un plan en coin qui s’affine vers le nord pour se conclure par une pointe incurvée, évoquant irrésistiblement la proue d’un bateau. « Nous avions la volonté d’évoquer la légèreté de l’architecture maritime. » Ce geste n’est pas un simple ornement, il est structurel et programmatique. La proue abrite un escalier en colimaçon pour accéder aux niveaux inférieurs, avant de se muer en une superposition de terrasses vers le ciel. La légèreté n’est donc pas qu’une intention poétique, elle devient une véritable stratégie verticale.

La bascule programmatique
Un projet aussi sculptural aurait pu rester figé. Vatea a pourtant connu un moment de bascule décisif. « Nous avons remporté le concours avec un projet de bâtiment de bureaux, se souvient Nicolas Laisné. À la suite du désistement du preneur initial, nous avons poursuivi les études en conservant l’esprit du projet, tout en l’adaptant à un nouveau programme : un coliving. » Ce changement n’est pas anodin. Les vastes plateaux initialement dédiés au travail se sont recomposés en une gradation d’espaces de vie. L’architecte a mis en place une partition sociale : « très privés avec les chambres et leur salle de bain respective, partagés à l’échelle de petits groupes avec les cuisines et séjours, puis mutualisés à l’échelle du bâtiment avec salle de cinéma, sauna et espaces sportifs ».
Ce n’est plus un dortoir ni une simple colocation, mais un archipel d’intimités reliées par des ponts communs. Le changement programmatique a finalement fait naître une résidence adaptable aux flux d’étudiants, de frontaliers et d’expatriés qui traversent l’Eurodistrict – cette agglomération transfrontalière européenne.
Un dialogue avec les voisins
Inséré entre la tour Bogen de PietriArchitectes et l’immeuble Link de Triptyque, Vatea ne pouvait pas feindre l’ignorance. Le quartier des Jetées, grand projet urbain et immobilier dont l’objectif est de prolonger le centre-ville d’Huningue vers les berges du fleuve pour créer un nouveau quartier résidentiel et vivant, et piloté par le promoteur Constructa, s’écrit comme une partition à plusieurs mains. « Nous avons travaillé avec ces agences, que nous connaissons bien, à concevoir des bâtiments qui dialoguent sans se copier, confie Nicolas Laisné. Nous souhaitions qu’ils partagent un air de famille – comme des cousins. » Cette parenté se lit dans une grammaire commune : l’horizontalité, l’usage du métal, et une recherche partagée de transparence. Pourtant, chacun garde son caractère. Là où la tour Bogen est plus verticale et Link plus ouverte, Vatea revendique une élégance apparente, soulignée par cette forêt de fines aiguilles blanches.
Un équilibre en porte à faux
La « recherche constante de légèreté » qu’évoque Nicolas Laisné n’est pas une métaphore. Elle se vérifie jusque dans la structure béton du bâtiment. Face aux neuf étages et aux contraintes d’un sol fluvial, le pari était risqué. « Le bâtiment repose sur une trame de poteaux élancés, comme posés sur des aiguilles verticales, afin de libérer au maximum les plateaux. » Le nombre de refends est volontairement limité, ce qui autorise une flexibilité intérieure rare. Mais la véritable prouesse technique se situe du côté des balcons filants, suspendus au-dessus du fleuve. Le porte-à-faux maximal, impressionnant, est repris par « des poutres coulées en place, disposées sur toute la largeur du bâtiment au niveau inférieur ». Et la fameuse pointe incurvée nord ? Sa descente de charges est assurée par des poteaux intégrés directement dans la proue, en lien avec le noyau d’escalier. Ainsi, la forme ne trahit jamais sa structure, c’est un équilibre savant entre le chant du béton et l’apesanteur du dessin.
Une vibration métallique
En façade, pas de double peau mais une enveloppe métallique ondulée blanche, évoquant le passé industriel du site tout en créant une vibration lumineuse contemporaine. Cette peau est animée par « la multiplication d’éléments verticaux permettant de filtrer les vues vers les 200 chambres et de préserver leur intimité ». Ce système de brise-soleil verticaux en acier devient ainsi un filtre, une respiration entre l’intimité de la chambre et l’immensité du paysage rhénan. Là où certains chercheraient le vitrage total, Nicolas Laisné choisit le voile perforé. Et pour les espaces collectifs, le rez-de-chaussée s’ouvre par de larges murs-rideaux en verre qui permettent à la lumière naturelle d’inonder les lieux de vie partagés. Ainsi, Vatea module son ouverture comme une partition musicale, passant d’une transparence totale à un ombrage protecteur. Cette stratégie de filtres successifs renforce la légèreté recherchée et ancre le projet dans son environnement fluvial.
Une architecture à s’approprier
Vatea accueille une population mouvante : étudiants en stage pour un semestre, frontaliers pour deux ans, expatriés de passage. Comment une architecture peut-elle favoriser l’appropriation d’un lieu quand on sait qu’on le quittera dans quelques mois ? Pour Nicolas Laisné, la réponse tient dans la gradation des échelles sociales. « Chaque espace commun dessert environ huit à dix chambres. À l’échelle du bâtiment, des espaces collectifs s’ouvrent sur une grande terrasse donnant sur le fleuve. » Cette organisation, à la fois arborée et modulaire, permet à chacun de choisir son intensité de sociabilité. On peut rester chez soi, partager un repas dans sa cuisine d’aile, ou monter sur la terrasse-pont pour un apéritif collectif. L’appropriation passe ici par la non-obligation : la diversité des espaces permet à chacun de trouver sa place. La flexibilité est assurée par un système poteaux-dalles, avec peu de murs porteurs, autorisant les recompositions intérieures sans gros oeuvre lourd. Les logements peuvent ainsi muter selon les besoins, pérennité oblige.
À Huningue, avec Vatea, l’architecte Nicolas Laisné et son équipe développent un projet qui fait la part belle à l’enracinement et la mobilité, la légèreté et la permanence, au béton et aux vibrations. Face au Rhin, ce coliving devient le foyer d’une vie transfrontalière, où l’intimité se module comme une respiration. En faisant du porte-à-faux une écriture et de la flexibilité un principe de pérennité, Vatea propose un modèle d’habitat contemporain qui cherche à résister au temps. Une architecture à s’approprier – comme un bateau amarré, prêt à repartir.

Entretien
Nicolas Laisné, Fondateur et architecte, Nicolas Laisné Architectes
Vatea se situe à la croisée de la France, de la Suisse et de l’Allemagne, entre la tour Bogen et l’immeuble Link. Comment ce contexte transfrontalier et urbain a-t-il influencé votre travail ?
Ce territoire est très particulier car les trois pays conservent leurs identités tout en partageant un lien fort avec le fleuve, un attachement à l’innovation et une grande sensibilité culturelle. J’espère que le bâtiment reflète ces qualités. Notre objectif avec les bâtiments voisins était de créer un dialogue sans uniformité.
Vous parlez d’une « recherche constante de légèreté ». Comment la structure en béton armé et les façades répondent-elles à cette ambition ?
Le bâtiment repose sur une trame de poteaux élancés, comme posés sur des aiguilles verticales, afin de libérer au maximum les plateaux. Le nombre de refends est limité, ce qui contribue à la légèreté et à la transparence. Le porte-à-faux des balcons est repris par des poutres coulées en place, et des poteaux intégrés dans la proue assurent la descente de charges.
La forme en proue de Vatea semble directement née du site. Était-ce une référence volontaire à l’architecture maritime et comment le projet a-t-il évolué depuis le concours jusqu’à la livraison ?
Cette forme découle directement de la géométrie particulière de la parcelle, de forme triangulaire. Il n’y avait pas de référence architecturale explicite, mais plutôt une volonté d’évoquer la légèreté de l’architecture maritime. Dès le départ, les grandes lignes étaient posées, notamment l’idée d’un espace commun à mi-hauteur avec vue sur le Rhin et Bâle. Nous avons remporté le concours avec un projet de bureaux que nous avons dû adapter ensuite à un nouveau programme : le coliving.
Le coliving implique une rotation rapide des occupants. Comment avez-vous concilié vie privée et mutualisation des espaces ?
Ce nouveau type d’habitat est particulièrement stimulant. Nous avons mis en place une gradation des espaces, de très privés à plus publics. Cette organisation favorise les rencontres sans les rendre obligatoires ; la diversité des espaces permet à chacun de choisir ses interactions, ce qui est essentiel pour le bien-être des habitants. La structure poteaux-dalles, avec peu de murs porteurs, permet en outre de faire évoluer facilement les aménagements intérieurs.
Comment garantissez-vous l’acoustique des 200 chambres ?
Les cloisons entre chambres sont réalisées en système acoustique désolidarisé, avec une isolation renforcée aux interfaces entre espaces communs et chambres. Les planchers en béton suivent les principes du logement collectif traditionnel.

Fiche technique :
Maîtrise d’ouvrage : Constructa (Les Éditeurs Urbains)
Maîtrise d’oeuvre : Nicolas Laisné Architectes
Propriétaire & Investisseur : La Française Real Estate Managers
Exploitant : Colonies
Entreprise générale : Urban Dumez (VINCI Construction)
Programme : Résidence de coliving (unités privatives et espaces partagés)
Surface : 6 000 m2
Budget : 13,5 M€ HT
Par Laurie Picout
Tous les visuels sont de © Cyrille Weiner
— Retrouvez l’article dans archistorm 138 daté juin – août 2026

